Quand j’étais petit, on pouvait voir dans les bois de Foug, mon pays, un très vieil arbre en mauvais état qu’on appelait le Gros Hêtre. Ce n’étaient pas les hêtres qui manquaient. Il en y en avait tellement que le nom du village vient du latin Fagus qui veut dire Hêtre. Mais ce Gros Hêtre n’était pas n’importe quel hêtre. Il avait au moins six cents ans, peut-être davantage, et si des gens savants vous disent que ce n’est pas possible, ne les croyez pas.
Le vieil arbre faisait un joli but de promenade où Maman nous emmenait quelquefois. Là, l’usage était de faire pipi. Mon petit frère et moi devant le Gros Hêtre, ma petite sœur et Maman derrière. Pourquoi cet arbre et pas un autre ? La forêt est assez grande, me direz-vous. Oui, mais c’est le Gros Hêtre qui avait ce privilège du pipi familial. Et ce n’est pas pour rien.
Mémère, une source fiable s’il en est, m’avait expliqué que selon sa grand-mère qui le tenait de sa grand-mère, le Gros Hêtre avait eu l’honneur insigne d’abriter des regards indiscrets la plus célèbre des bergères lorraines quand elle relevait ses jupons. Pour faire pipi, évidemment, à quoi pensiez-vous ? Vous n’avez pas honte !
Les historiens sérieux objecteront que Jeanne d’Arc n’était pas bergère et que, l’eut-elle été, il n’y a pas moins de vingt-cinq kilomètres entre Foug et Domrémy, ce qui fait beaucoup, même si Jeanne a démontré par la suite son aptitude aux randonnées lointaines. Mais comme je ne suis ni sérieux ni historien, mais un bon petit-fils, je crois ma Mémère et je suis fier d’avoir fait pipi au pied du même arbre que Jeanne d’Arc.
Jeanne d’Arc, ma Jeanne à moi, c’est elle : une grande sœur qui se cache derrière un arbre pour faire pipi. Qu’importent les voix, le Dauphin, Orléans, Patay, Compiègne et même Rouen. Qu’importent les Anglais, Pierre Cauchon et sa bande de théologiens diplômés de La Sorbonne. Au diable la béatification, la canonisation et autres récupérations. Elle a les cheveux courts et s’habille en homme, elle commande à des hommes, elle transgresse les règles, elle dérange l’ordre établi. C’est pour cela que je l’aime et c’est pour cela qu’on la condamne. Et c’est aussi pour cela que si l’histoire recommençait et qu’on la rejugeait aujourd’hui, on trouverait sans mal un Cauchon de service pour la recondamner, au nom de l’ordre, et de l’ordre, et encore de l’ordre, dans l’indifférence d’un bon peuple enfumé par les médias des milliardaires d’extrême-droite.
Il n’y a pas de quoi rire, c’est sûr. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui compte vraiment, c’est que ma Jeanne d’Arc, ma Jeanne à moi, elle a fait pipi au pied du Gros Hêtre, comme Maman, comme ma sœur, comme mon frère, comme moi. C’est tout. Et cela, rien ni personne ne pourra me l’enlever. Surtout pas celles et ceux qui viennent faire claquer leurs bottes à Donrémy le 1er mai.