En la personne d’un ami, l’obscur déterminisme de ces réseaux que l’on dit sociaux m’a reconduit vers ce cher Victor Hugo, Totor pour les copains. Ici, je suis sympa et je vous épargne la citation de Gide. Un vers, un seul, je ne sais pas pourquoi, je n’arrive plus à m’en débarrasser. Il tourne et tourne dans ma tête. Il me faudrait un lavage de cerveau. Un lavage, c’est ce qu’on dit pour le cerveau. Pour les tripes, on parle de lavement. Sans doute le lavement est-il plus fondamental que le lavage. Bien compliqué tout ça, c’est sûrement la raison pour laquelle les études de médecine durent si longtemps. Mais excusez-moi, je digresse. Pour en revenir au vers de Totor, c’est celui-ci :
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.
Comme chacun sait, c’est le dernier vers du poème « La conscience ». Tout le monde l’a lu au moins une fois et plus d’un a dû l’apprendre par cœur. Il reprend l’anecdote biblique de la fuite de Caïn. Vous connaissez l’histoire. Je vais quand même vous la raconter. Avec un peu de chance, cela aura un effet cathartique et je serai tranquille avec ce vers.
Alors voilà : le fumet des offrandes d’Abel monte tout droit vers Dieu qui du coup le kiffe grave (je fais un effort pour que les jeunes me comprennent). Pour Caïn, qui fait probablement son feu en plein vent, aucun fumet n’atteint les narines divines. En fait, ces précisions fumigènes ne figurent pas dans la Genèse, c’est la tradition qui les a brodées par la suite pour faire plus vrai. Tout ce que dit la Bible, c’est que Caïn offre des produits de la terre et Abel un agneau. Il faut juste retenir que Dieu préfère l’agneau et qu’il snobe Caïn qui en a gros sur la patate. On peut le comprendre.
Mais Caïn n’est pas cool (je pense toujours aux jeunes). Au lieu de demander des conseils en communication à son frère, couic, il le zigouille. Un meurtre sur la Terre, premier d’une longue série. Dieu n’est pas content. J’espère pour lui qu’il s’est habitué depuis. Il condamne Caïn à fuir et à errer sans fin miné par le remord. C’est son truc, à Dieu, l’expulsion, il avait déjà fait le coup avec Adam et Ève. C’est son côté Retailleau. En réalité, si l’on peut dire, Caïn ne va pas si loin que cela et s’installe dans une région voisine, à l’est d’Eden, où il fera la connaissance de James Dean.
C’est là qu’intervient l’histoire de l’œil, qui n’est pas non plus strictement dans la Bible où l’on dit seulement que Caïn se cache du visage de Dieu. Mais admettons que c’est l’idée. Totor s’en empare, pioche quelques noms qui pètent et deux ou trois idées dans les versets suivants, et en fait le chef-d’œuvre que l’on sait. Et moi, bêtement honnête comme je suis, je relis et je relis ce texte d’Hugo et celui de la Bible pour être sûr de ne pas écrire trop d'âneries.
Mais non seulement l’effet cathartique escompté ne fonctionne pas, c’est pire qu’avant. Je me retrouve avec ce vers et plein d’autres en plus, et des versets de la Bible par-dessus le marché, qui tournent et tournent dans ma tête. C’est diabolique. Une autre fois, peut-être, si cela continue à tourner, je vous parlerai d’Édith Piaf.