Ce n’est pas que Jobard et Marinette aient vraiment besoin de beaucoup d’efforts pour grimper dans les sondages, il s’en trouve assez pour leur faire la courte échelle, et non des moindres, aussi bien par cynisme que par calcul électoral. A moins que ce ne soit tout simplement l’effet de cette bêtise profonde qui vit tapie au fond du cœur de chacun d’entre nous, aussi distingués et diplômés que nous soyons. Mais malgré ces facilités, il y a une sorte de service minimum à assurer pour entretenir la flamme, si l’on peut dire. Jobard et Marinette ne l’ignorent pas, ils connaissent leur boulot.
Alors, pourquoi pas un petit tour sur une bonne vieille foire aux bestiaux dans les profondeurs du terroir, comme disent ceux qui n’y vivent pas ? On y côtoie des vaches sur le cul desquelles on se doit d’apprendre à taper, avec toute la justesse d’un geste patiemment répété pour sembler naturel, comme si les vrais agriculteurs avaient le temps de caresser leurs bestiaux. Croyez-moi, moi qui ai passé une grande partie de mes vacances de jeunesse chez mon oncle agriculteur et changé je ne sais combien de fois la litière des vaches, on a autre chose à faire que de leur tapoter le cul. Mais Jobard et Marinette n’ont jamais sorti une seule brouette de fumier d’une écurie, et toute leur culture paysanne vient d’anciennes actualités télévisées où l’on peut admirer l’artiste suprême de la discipline, un ancien ministre de l’Agriculture et accessoirement président de la République que chacun aura reconnu.
Ce fut une terrible épreuve pour des personnes bien élevées et de qualité comme Jobard et Marinette d’avoir à supporter ces odeurs de campagne électorale et de signer avec le sourire des autographes à tous ces péquenots des Vosges. Mais que voulez-vous, ils votent, les péquenots des Vosges, et pour des raisons qu’il resterait à élucider, ils sont enclins à voter pour Jobard et Marinette. Alors il faut les caresser dans le sens du poil, comme leurs vaches. Ce n’est pas que cela amuse Marinette, issue comme son papa de la bonne société bourgeoise, mais bon, c’est le métier, et au fond, une élection n’a pas d’odeur. Tas de fumier, nous voilà, Marinette a tenu tout le temps qu’il fallait, sans même se boucher le nez.
Enfin, bien tard le soir, rentrée épuisée à la maison, Marinette a pris deux douches, vidé trois flacons de parfum, et descendu quatre verres de scotch pour se désinfecter la tuyauterie. Quelle plaie, ces élections, vivement que je sois élue pour arranger ça, se dit-elle en se rinçant les cheveux. Quant à Jobard, il est aussi rentré chez lui, bien sûr, mais pour les douches, je ne saurais vous dire. Les garçons sont souvent moins propres que les filles.
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Petite note : je sais qu'il n'y avait pas vaches cette année à la foire de Poussay. Je me suis permis une petite convention littéraire en les réintroduisant, si l'on peut dire.