Je vous propose une petite méditation au niveau des éviers. Désolé pour les esprits supérieurs, il faudra se baisser. Voilà, je m’interroge sur le discrédit qui frappe cette activité qui consiste à laver les couverts et et les ustensiles de cuisine, autrement dit à faire la vaisselle, ou en un mot, la vaisselle. Parmi les tâches associées aux repas, il en serait de nobles, celles d’avant comme la cuisine et mettre la table, et de vulgaires, celles d’après, débarrasser la table et faire la vaisselle. C’est vrai, pourquoi ne dit-on pas « embarrasser la table » ? Quand il y avait un repas de fête à la maison, mon père tenait à se rendre utile. Pas question de toucher à la cuisine. Ni sa femme ni sa belle-mère ne l’auraient laissé faire. Il s’occupait des vins et il mettait la table. Il ne faisait jamais la vaisselle. Mon grand-père non plus. Le seul homme que j’aie vu la faire dans mon enfance était le cousin François, mais il avait une double excuse, c’était un curé et il était de gauche. Un gars pas comme les autres en quelque sorte.
En somme la vaisselle souffrirait de l’injuste discrédit qui frappe encore souvent le genre féminin. La preuve : au masculin, vaisseau s’en tire beaucoup mieux, alors qu’il veut dire la même chose au départ. Passons sur les vaisseaux sanguins en remarquant simplement qu’on ne parle jamais de vaisselle sanguine. Passons sur le sens vieilli du mot vaisseau qui pouvait désigner n’importe quel récipient ou même un tuyau. Pascal utilisait des vaisseaux pour ses travaux sur la pression atmosphérique, pas de la vaisselle. Que faut-il en penser ? Quant aux voûtes qui dominent les vastes salles des palais et la nef des églises, ce sont encore des vaisseaux, jamais des vaisselles.
J’espérais trouver davantage d’ouverture d’esprit dans la Marine, ex Royale, où l’on a toujours su transcender les distinctions de genre, la voile et la vapeur, et pas seulement en mer Égée. Pourtant je fus déçu. On trouve sur les bateaux des capitaines de corvette, de frégate, et de vaisseau. Jamais un capitaine de vaisselle ! Même pas un modeste quartier-maître. A la vaisselle, un simple matelot, pas mieux. Au vaisseau, un officier. Encore une défaite pour la cause des femmes !
Vous m’en voyez bien marri. Je vais me consoler en repensant à une publicité des années 70 ou 80 qui nous semble aujourd’hui complétement surréaliste. Il s’agissait d’un produit pour la vaisselle censé adoucir les mains. Et l’on nous chantonnait : « Maintenant les hoooommes, vont aimer les feeeemmes, qui font la vaisseeeelle… ». Vous vous souvenez ? Dans ces cas-là, on s’en tire avec un discret « c’était une autre époque ».
Bon, c’est pas le tout, je vous laisse. J’ai du boulot sur l’évier.