Ultralibéralisme, libéralisme et néolibéralisme

 

La confusion largement répandue entre néolibéralisme et libéralisme désarme la gauche, alimente l’extrême droite,  permet tous les déguisements à droite. La gauche dite gouvernementale en paie aujourd’hui le prix.


La gauche au gouvernement prétend s’opposer à « l’ultralibéralisme » ou aux « excès de la finance », mais elle invoque elle-même un « principe de compétitivité » présenté comme parfaitement neutre sur le plan idéologique, parce que parfaitement commandé par la situation. Or l’épouvantail de l’ « ultralibéralisme » ne marche plus à gauche. La raison en est simple : l’exercice du pouvoir depuis 2012 a amplement montré que le gouvernement dit de gauche mène, dans la parfaite continuité avec le quinquennat précédent, une politique que l’on ne peut qualifier autrement que de « néolibérale ». Les étiquettes de « social-libéral » ou de « libéral » utilisées pour la critiquer, tout comme d’ailleurs la profession de foi « social-démocrate » de Hollande, ne font qu’entretenir la confusion. Mais alors que faut-il entendre exactement par « néolibéralisme » et en quoi est-il distinct du libéralisme, « ultra » ou non?

 

Par « ultralibéralisme » on entend un libéralisme économique radical favorable à la « jungle du marché ». Selon cette vision, Adam Smith serait le grand ancêtre qui aurait inspiré cette politique radicale dont le modèle nous serait venu d’Angleterre (Thatcher) ou des Etats-Unis  (Reagan). En un mot, c’est le capitalisme sauvage qui fait de  la « marchandisation » une loi de l’histoire, du marché une réalité naturelle et de l’État un parasite dangereux du jeu des intérêts privés. Le libéralisme serait le refus de toute règle et de toute intervention de l’Etat. On comprend alors que la gauche, hostile par tradition à la privatisation des services publics et favorable à une certaine action de l’État, puisse se présenter comme l’adversaire de ce libéralisme « ultra ». La gauche ne serait pas libérale parce qu’elle ne serait pas partisane du « laisser faire ». Le problème est que le néolibéralisme n’est pas le laisser faire.

Avec lui nous n’avons pas affaire à une doctrine qui reconduirait les vieilles lunes du marché autorégulateur et de la passivité de l’État. Nous sommes en présence d’une redoutable logique qui transforme toutes les institutions et tous les champs sociaux pour les plier à la norme de la concurrence et de la performance. Ce n’est donc pas que tout devient directement « marchandise ». C’est plutôt que toute la société doit obéir à la rationalité du marché, jusqu’aux secteurs d’activité  qui ne sont pas directement marchands, jusqu’aux sujets eux-mêmes, tenus de répondre dans leurs actes et leurs désirs à l’impératif d’illimitation du « toujours plus ».

Cette transformation devient de plus en plus perceptible, notamment avec l’emprise croissante des techniques de management dans les entreprises, les administrations, les hôpitaux, les écoles  ou  les universités. L’État ne cède pas du terrain dans son bras-de-fer avec le marché, pas plus qu’il ne se dissout. Il n’est certes plus l’État producteur et banquier de l’après-guerre, mais il ne s’est pas pour autant retiré pour abandonner le capitalisme à sa course folle.  C’est son activité qui a changé. Il est désormais un acteur irremplaçable de la co-production des normes avec les grandes multinationales et les institutions internationales. Tel est le vrai sens du chantage à la « compétitivité ». Le néolibéralisme est d’abord et avant tout un système de normes introduit à l’initiative de l’État dans les rapports sociaux et dans ses propres rouages.

La confusion entre laisser faire et néolibéralisme a deux conséquences : elle consolide à la « gauche de la gauche » un virage de plus en plus étatiste, nationaliste  et protectionniste, puisque le « retour de l’État » serait la seule manière de combattre les dérives du capitalisme, elle masque le caractère néolibéral de la politique menée par le gouvernement, puisque l’activité de l’État témoignerait par elle-même d’une pureté d’intention.

 

 

                                                                        Pierre DARDOT et Christian LAVAL

Texte paru dans La Croix du 11 avril 2014 sous le titre « au comble de la confusion entre « libéralisme » et « ultralibéralisme »

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