Avis aux dirigeants européens : il faut supprimer la démocratie !

 On peut se demander,  à écouter la voix dominante dans les médias européens et dans les sphères politiques élitaires,  si la démocratie,  dans sa version la plus classqiuement instutionnelle,  n’est pas devenue un encombrant legs du passé qu’il conviendrait de supprimer définitivement pour laisser place au gouvernement des « adultes » selon l’heureuse expression de Madame Christine Lagarde, la « patronne » du FMI.

 Les peuples, on le sait, ont la dangereuse habitude de se laisser aller à leurs passions, à leurs préjugés, à leurs pulsions. Ils sont par nature dangereux, irresponsables,  parfois paresseux, et souvent violents et envieux. On le sait depuis qu’il y a des maîtres. Mais que faire lorsque le fait d’accorder à ces peuples le droit de voter met en danger l’équilibre social, les vertus les plus nécessaires, les règles les mieux établies sans lesquelles il n’est pas d’ordre concevable? N’est-ce pas une menace toujours trop présente ? Le partage violent des richesses, la destruction de la propriété privée, la fin de la civilisation et de la culture, le totalitarisme ne sont-ils pas l’aboutiisement possible, et même probable,  de cette manie de consulter à date régulière ces peuples toujours dangereux ?

Certes, je veux bien qu’il ait fallu concéder quelques parts aux peuples pour obtenir leur respect de la loi du travail :  une part dans le registre matériel, une autre dans celui de la politique. Mais, de la même façon que leur part dans la richesse ne doit pas excéder les possibilités de l’accumulation du capital, leur part dans le registre politique ne peut outrepasser les frontières de la raison. Et qu’est-ce que la raison ici sinon celle contenue et exprimée dans les lois sacrées de la productivité et de la compétitivité ?

 Les néolibéraux à la fin du XXeme siècle ont trouvé une belle parade au caractère ingouvernable des peuples : la discipline du marché. La mondialisation, la finance, le chômage ont finalement eu raison des forces coalisées du travail qui s’opposaient à l’économie de marché. Mais les ordolibéraux allemands,  fort influents comme on sait dans la construction européenne, et même de plus en plus comme,  on le voit au fait  que les socialistes en sont venus à adhérer aux postulats de leurs  partenaires de droite, ont fait beaucoup mieux : ils ont établi le règne absolu des règles. Plus guère besoin de faire de la politique, plus besoin de délibérer sur les fins, de débattre des valeurs et des priorités : les chiffres et les ratios s’imposent  sans longs débats,  à l’intérieur d’un système d’objectifs chiffrés aisément lisibles sur des tables statistiques rigoureusement établies, à la manière d’un tableau  de bord d’un aéroplane ou d’une entreprise. Le pilotage a ainsi remplacé le suffrage. Découverte géniale, à mettre au compte de la civilisation moderne, et qui n’a été rendu pratiquement viable que par la mise en place d’une monnaie commune qui impose ce respect absolu des règles. C’en était heureusement  fini de la démocratie archaïque que d’anciens Grecs avaient cru possible à Athènes au Ve siècle avant Jésus-Christ.  Un autre mode de gouverner s’est imposé au XXe siècle,  entre Bruxelles, Strasbourg et Francfort :  il est rationnel, il est efficace, il est parfaitement adapté aux circonstances. Il est surtout vertueux : il oblige les peuples à s’imposer pénitences et repentirs, à obéir aux préceptes de la Raison économique, à comprendre qu’il y a plus Haut et plus Grand que leurs propres volontés.

Certes, toutes les conséquences n’ont pas encore été tirées de ce gouvernement de bonne gestion. Car le maintien des élections, s’il est utile pour faire croire aux peuples qu’ils ont une petite part dans le choix de leurs dirigeants, présente néanmoins un vrai risque comme l’exemple récent de la Grèce le montre. Lorsqu’un peuple voit malheureusement sa situation se dégrader, et qu’il veut admettre qu’il en est responsable, il peut avoir l’illusion qu’un autre chemin est  possible, du moins  lorsque des démagogues sont assez habiles pour le lui faire croire. C’est ce « danger grec » qu’il faut désormais réduire à rien.

On a vu tous les efforts qu’il a fallu déployer pour faire revenir  ce peuple dans de meilleures dispositions et le soumettre à un contrôle étroit des décisions et des lois de son gouvernement et de son parlement.  Que de temps perdu ! Et surtout quelle menace sur la construction monétaire et financière  du seul fait d’un peuple minuscule qui s’est pris pour l’inventeur de la démocratie ! Eh bien, le temps est venu, l’occasion est donnée,  de supprimer le danger en supprimant un régime électoral qui ne sert plus à rien. Puisque les parlements et les gouvernements ne font que "piloter", installons un régime politique d’un type nouveau dans lequel n’existera qu’un pouvoir exécutif chargé de faire respecter les règles de gestion et d’atteindre les objectifs de compétitivité. Ce régime ne fera que donner forme à ce qui existe déjà, dira-t-on. Bien sûr. Mais il aura l’immense avantage de réduire à rien le « danger grec ». Ce régime, on le nommera comme on voudra : « eurocratie », « réglocratie », voire « schäublecratie ». On pourrait l’appeler aussi « adultocratie », en hommage à Madame Lagarde. Car en demandant, un jour,  de ne négocier qu’entre « adultes », elle a fort bien souligné que les peuples gardaient toujours quelque chose de l’enfant : indiscipliné,  imprévisible,  ingouvernable, et pour tout dire  menaçant.

 

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