Pour la troisième culture

En 1959, l’écrivain et essayiste britannique Charles Percy Snow publiait Les Deux Cultures, petit ouvrage destiné à un grand retentissement. Il constatait, en le déplorant, le divorce croissant entre deux formes de culture, la culture scientifique et la culture littéraire. Depuis lors, les choses ont changé et la confrontation semble bien déplacée.
En 1959, l’écrivain et essayiste britannique Charles Percy Snow publiait Les Deux Cultures, petit ouvrage destiné à un grand retentissement. Il constatait, en le déplorant, le divorce croissant entre deux formes de culture, la culture scientifique et la culture littéraire. Depuis lors, les choses ont changé et la confrontation semble bien déplacée. Les humanités sont aujourd’hui bien peu valorisées face à ce que certains appellent « la culture médiatique » et la science est de plus en plus assimilée à une technoscience, seule digne d’intérêt et de crédits. C.P Snow, dans une nouvelle édition de son essai, en 1963, avait suggéré l’existence d’un mariage possible entre hommes de lettres et scientifiques, dont le fruit serait une « troisième culture » constituée par le dialogue fécond entre « gens de lettres » et savants. Cette troisième culture devait à ses yeux permettre de croiser l’intelligence scientifique du monde et la réflexion en matière d’organisation sociale et de choix éthiques. C’était vouloir renouer avec l’ambition philosophique des Lumières. C.P Snow oubliait cependant qu’entre la science de la nature et la culture des lettres, était déjà apparue au XIXème siècle une « troisième culture » riche de promesses : les sciences humaines et sociales. Le sociologue allemand Wolf Lepenies devait en 1990 analyser l’émergence conflictuelle en Angleterre, en Allemagne et en France de la sociologie (Les trois cultures entre science et littérature l'avènement de la sociologie). Symbole de sa difficile acceptation par l’Université ? Dans la cour de la Sorbonne trônent deux statues, celle de Victor Hugo et celle de Louis Pasteur. La statue, très sulpicienne, d’Auguste Comte, l’un des fondateurs de la sociologie, est reléguée sur la place de la Sorbonne. La légitimité de cette « troisième culture » est encore loin d’être assurée. Il suffit de considérer les menaces récurrentes , mais de plus en plus pressantes, qui pèsent sur l’enseignement des sciences économiques et sociales dans l’enseignement secondaire. Leur dimension critique et plurielle fait peut-être encore peur aux esprits dogmatiques. Or, qui pourrait nier aujourd’hui l’importance de ces savoirs de l’homme et de la société pour la formation des jeunes et la réflexion des citoyens ? C’est le défi que viennent de relever les concepteurs et les auteurs d’une nouvelle collection aux éditions Thierry Magnier, précisément intitulée Troisième culture. Elle vise à amener un large public mais peut-être plus spécialement les jeunes collégiens, lycéens et nouveaux étudiants, à lire des ouvrages à la fois courts et rigoureux de sciences sociales. Deux titres viennent de paraître qui touchent de près à l’actualité : Les années 68 de Philippe Artières et Les secrets de l’isoloir d’Alain Garrigou. On ne peut que se féliciter de l’effort réalisé par ces indispensables médiateurs pour faire connaître à la jeunesse les apports de l’histoire, de la sociologie, de l’économie. Espérons que l’École et l’Université aideront à remettre au goût du jour un tel genre de livres à la fois savants et accessibles.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.