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Le Club de Mediapart ven. 29 avr. 2016 29/4/2016 Dernière édition

La formidable grève des étudiants québécois

Depuis plus de trois mois,  les étudiants du Québec sont très massivement en grève contre le projet gouvernemental de hausse des droits d’inscription à l’université. Des manifestations considérables ont déstabilisé le gouvernement libéral, entraînant la démission de la ministre de l’éducation, Line Beauchamp. Le premier ministre Jean Charest ne trouve rien de mieux à faire en ce 17 mai que de faire passer une « loi spéciale » visant à rendre illégale la grève et à criminaliser les étudiants en lutte.

Depuis plus de trois mois,  les étudiants du Québec sont très massivement en grève contre le projet gouvernemental de hausse des droits d’inscription à l’université. Des manifestations considérables ont déstabilisé le gouvernement libéral, entraînant la démission de la ministre de l’éducation, Line Beauchamp. Le premier ministre Jean Charest ne trouve rien de mieux à faire en ce 17 mai que de faire passer une « loi spéciale » visant à rendre illégale la grève et à criminaliser les étudiants en lutte.

La détermination dont ont fait preuve les étudiants, la durée de leur action, l’unité de leurs associations jusqu’à ces derniers jours face aux manœuvres du pouvoir et à la violence de la police sont en tout point remarquables. Cela ne doit pas faire oublier le contenu de leurs revendications et le sens de leur lutte. Les étudiants québécois sont vent debout contre l’alignement de la Belle Province sur la norme néolibérale mondiale en matière d’enseignement supérieur, dont l’une des caractéristiques est l’augmentation de la part du financement privé des dépenses universitaires.

La décision du gouvernement Charest d’augmenter de 75 % les frais d’inscription ne sont, au dire même des responsables politiques, qu’une mesure de rattrapage par rapport à la norme établie en Amérique du Nord. Or, ce modèle défendu dans les hauts lieux de la pensée dominante, depuis l’OCDE jusqu’à la Commission européenne, commence à prendre l’eau. Cette décision survient en effet à un moment où, dans le monde entier, les révoltes contre le modèle néolibéral d’enseignement supérieur se multiplient. Que l’on songe à la grève des étudiants anglais à l’hiver 2010 ou à celle des étudiants chiliens au printemps et en été 2011.

Ces luttes ont pour trait ne pas rester confinées au seul monde de l’enseignement. L’alourdissement des charges pesant sur les familles et les étudiants vient frapper les couches sociales les moins favorisées mais aussi une masse croissance de membres des classes moyennes en voie d’appauvrissement. La situation est particulièrement dramatique en Europe. Les pays les plus frappés par les conséquences de la crise financière sur les budgets publics, de l’Irlande à la Grèce en passant par l’Italie et l’Espagne, ont tous eu recours à l’augmentation des frais d’inscription qui encourage mécaniquement l’endettement privé. Et ceci à un moment où les tensions sociales en Europe se font sentir de plus en plus fortement du fait des politiques d’austérité qui aggravent les conditions de vie et détruisent l’emploi.

Les luttes étudiantes contiennent donc un potentiel de contestation de l’ordre néolibéral très puissant, capable d’entraîner de larges couches de la population et de s’élargir à toutes les conséquences  des politiques néolibérales, comme on l’a vu au Chili ces derniers mois. 

Il ne faut pas non plus oublier que le mouvement des Indignés et d’Occupy Wall Street  s’inscrit explicitement contre ce modèle de financement privé de l’enseignement supérieur. Le cas des Etats-Unis commence à être mieux connu. Dans un article remarquable, intitulé « Endettement étudiant : une bombe à retardement aux Etats-Unis »,   le quotidien Le devoir faisait le 14 mai dernier le point sur la dette des étudiants américains. Elle a quintuplé en douze ans pour atteindre mille milliards de dollars, soit une dette moyenne par étudiants de 25 000 $.

Cet article n’hésitait pas à écrire : « On commence à parler d’une bulle comparable à celle des subprimes, ces prêts hypothécaires à risque, dont l’éclatement avait plongé les États-Unis et le monde dans une grave récession en 2008. Plus du tiers des dettes d’étudiants sont « titrisées », c’est-à-dire regroupées puis cédées à des investisseurs sous forme de produits dérivés. Il y a pour 400 milliards de dollars de SLABS en circulation chez nos voisins du Sud : il s’agit de papiers commerciaux appuyés sur des actifs (PCAA), en l’occurrence des prêts étudiants. »

On comprend que le président américain Obama commence à s’inquiéter de cette nouvelle « bombe » qui menace le système bancaire. L’aveuglement de tous ces gouvernements qui veulent suivre la même voie est sans doute plus étonnant. Mais comment oublier le matraquage des formules dogmatiques qui répètent depuis des années que l’université dans un contexte concurrentiel doit impérativement avoir recours aux portefeuilles des familles et des étudiants plutôt qu’aux financements publics  ? N’est-ce pas le modèle que les think tanks néolibéraux  veulent toujours mettre en place en France, non sans l’appui de certains idéologues de Terra nova ?

La lutte des étudiants contre l’emprise du capitalisme financier sur l’enseignement reste en tout cas aujourd’hui l’un des signes les plus encourageants qu’une autre politique est possible qui consisterait à faire contribuer fiscalement ceux qui profitent le plus sur le plan économique du haut niveau des connaissances de la population sans vouloir en financer les conditions.

 

 

On pourra lire sur la question québécoise le livre de deux enseignants canadiens Éric Martin et Maxime Ouellet, Université inc., Des mythes sur la hausse des frais de scolarité et l’économie du savoir, Lux, 2011.

 

 

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  • 21/05/2012 14:43
  • Par JJMU

Le courrier de Québec

Retirez-lui la Légion

Publié le:dimanche 20 mai 2012, 21H09| Mise à jour:dimanche 20 mai 2012, 21H11

 

(À François Hollande président de la République française)

Monsieur le président, Je vous prie de retirer la Légion d’honneur que votre prédécesseur, Nicolas Sarkozy, a remise à Jean Charest pour plaire à leur ami commun, Paul Desmarais.

Jean Charest vient d’attaquer les liber­tés fondamentales des Québécois. Ce projet de loi instaure l’arbitraire, criminalise le droit de manifester et bafoue le droit fondamental à la liberté d’expression, de réunion pacifique et d’association.

Il s’est donc, de ce seul fait, rendu indigne non seulement de gouverner le Québec, mais il a aussi déshonoré la Légion d’honneur que la France lui a remise.

Je sais aussi que vous ne sauriez tolérer un tel affront, vous qui protégez par-dessus tout les valeurs de la France « Liberté, Égalité, Fraternité » que Jean Charest vient de bafouer.

Michel Laurence

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Le populaire et le sécuritaire : l'exemple espagnol (un texte d'Amador Fernandez-Savater)

À propos du blog
Le gouvernement français a confisqué l'émotion et la mobilisation populaire après les attentats du 13 novembre 2015. Il est intéressant pour l'analyse que l'on peut faire de ses raisons et des effets que l'on peut attendre d'une telle confiscation étatique de se référer à la mobilisation populaire qui a fait suite à la série d'explosions qui avait eu lieu aux alentours de Madrid le 11 mars 2004. Je publie ici un texte d'Amador Fernandez-Savater. Pourquoi le 11-Mars 2004 n’est pas devenu un autre 11-Septembre ? Amador Fernández-Savater (amador@sindominio.net) Le lendemain des massacres d’Atocha, El Pozo, Santa Eugenia et Téllez, le vide de la perte engloutit le sens de la vie quotidienne. Le gouvernement appelle à manifester avec pour slogan « Avec les victimes, avec la Constitution, pour la défaite du terrorisme ». La population se mobilise massivement, bien que beaucoup soient en désaccord avec l’appel : mentionner la Constitution dans ce contexte signifie désigner l’ETA pour responsable. Durant les 24 heures qui suivirent l’attentat, qui semblèrent être des semaines, le gouvernement tenta de se fondre dans la société, tout en autorisant une interprétation unique de l'événement, et en taxant de « menteur empoisonneur » quiconque osait mettre en doute publiquement l'attribution immédiate de la responsabilité des faits à l'ETA. Le gouvernement décide de se servir de la mort de 192 personnes et de l’utiliser à des fins de propagande électorale 4 jours avant les élections législatives. L’ambiance de la manifestation du 12 était très étrange, très ambigüe. Il s’avérait impossible de prédire si la réponse à ce que nous étions en train de vivre serait un quelconque lynchage organisé ou quelque forme de révolte collective. Les doutes quant aux responsables des attentats rendaient le sens de la manifestation difficile à partager. Nous étions tous là ensemble, mais séparés. Au cours de la journée s’étaient tenues des conversations enflammées dans les rues sur les diverses interprétations, la manipulation des faits, etc. Remémorations furtives de l’affrontement civil vécu entre « les deux Espagnes ». L’une d’entre elles cause la mort d’un homme, abattu par balles à Pampelune. Majoritairement silencieuse, le cri qui suscita la plus forte unanimité durant la manifestation fût « nous étions tous dans ce train ». Étonnamment, à la fin de la manifestation le rang de politiciens qui ouvrait la marche dût abandonner précipitamment la rue, poursuivi par des gens anonymes demandant à grands cris « qui était-ce ? » Le jour suivant, journée de réflexion, une concentration de milliers de personnes rassemblées de leur propre chef, de manière horizontale et spontanée au moyen des téléphones portables et d’Internet, se poste en face des bureaux du Parti Populaire, rompant l’état de siège informatif, dénonçant la manipulation, rappelant que la société espagnole s’était massivement manifestée contre la guerre en Irak, revendiquant le droit au doute, au questionnement et au désaccord. Sans dirigeants ni porte-paroles, les gens anonymes – et non plus simplement les militants politiques ou les activistes de mouvements sociaux – se déplacent dans le centre de Madrid durant des heures, évitant spontanément toute confrontation avec les forces de l’ordre, alternant slogans et minutes de silences, faisant la sourde oreille aux voix médiatiques qui parlent de « piquets putschistes visant le coup d’Etat téléguidés» par le PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol). Sans s’émietter cette fois, comme cela était arrivé la veille en partageant certes la douleur mais non l’élaboration de son sens. Au moment même où l’État (le consensus de tous les partis au premier rang de la manifestation du 12) voulut se fondre dans le social au moyen de la peur, une réponse imprévisible de courage collectif le maintint à distance, réactualisant d’autres actions de rupture comme le « Non à la guerre » [les mouvements de 2003 contre l’intervention des États-Unis en Irak]. Le Parti Populaire ne put se servir de la mort de 192 personnes comme propagande électorale ni comme support de gouvernance. Ce jour-là mit fin à de nombreux consensus d’État, comme la suite allait le démontrer. Crise de la culture consensuelle Pourquoi après le 11-M (11-Mars) la peur, le racisme et la logique sécuritaire ne prirent-ils pas le dessus en Espagne, comme cela a pu se passer après le 11-S (11-Septembre) aux États-Unis? La réponse se trouve sans doute dans la réaction sociale aux attentats. Les citoyens descendirent dans la rue pour exprimer leur deuil, leur protestation et leurs désirs, sans laisser la peur organiser l’action. L’état de siège informatif ne fonctionna pas, le racisme ne prit pas, la logique sécuritaire ne s’imposa pas et la ligne de partage ami/ennemi s’estompa. La répartition autoritaire de lieux et de fonctions de la « culture consensuelle » (qu'on nomme en Espagne « Culture de la Transition ») fut anéantie de manière fulgurante : les politiciens perdirent leur pouvoir de représentation, la rue ne resta pas muette, les moyens de communication ne parvinrent pas à construire « l’opinion publique », les affects ne restèrent pas relégués au domaine du privé. L'espace d'un instant, la société ne fut pas définie en premier lieu par le « sauve qui peut », mais par la manière d'être affecté par ce que nous avons en commun. Face au monopole de la parole, une prise de parole massive s’affirma. Des paroles de deuil, des paroles de soutien, des paroles de dénonciation. Des consignes, des poèmes, des messages écrits sur tous les supports, lieux et dans toutes les langues imaginables. Dans les sanctuaires improvisés, dans la rue, sur le Net. En castillan, en arabe, en roumain. Parole vivante, incarnée, pleine de sens. Mélangée aux silences, embrassades, larmes, cris, bruits de casseroles. Parole hétérogène, délocalisée, dispersée. Qui déborda les cases, les voies, et les paroles-fétiche de la représentation (en haut on parlait d’ « Espagne », en bas on disait « nous sommes tous Madrid » ; en haut on parlait de « lutte contre le terrorisme », en bas on affirmait « paix »). Une multiplicité de paroles dissonantes qui ne s’organisèrent pas non plus sous les formes traditionnelles du collectif : syndicat, parti, association de quartier ou mouvement social. Face au monopole des thèmes, les réponses automatiques furent remises en question et de nouvelles interrogations furent soulevées depuis en bas (« Qui était-ce ?). Tout à coup, le type de cohésion qui est sans cesse revendiqué par la culture consensuelle se révéla dans son évidence : ce n’est rien d’autre que la fusion à travers la peur d’une masse obéissante qui délègue toutes ses capacités (de pensée, d’expression, de communication et d’action) au souverain, qui se charge d’administrer la panique et de pointer du doigt l’ennemi. Mais l’ennemi s’estompa le 11-M. S’agissait-il de l’ETA, d’Al-Qaïda, du nationalisme basque, de l’islamisme radical, des arabes en général ? Il se trouve qu’il y avait une guerre (« illégale et illégitime ») en Irak. Il se trouve que le gouvernement espagnol l’avait soutenue et y avait envoyé des troupes. Il se trouve qu’il avait menti effrontément sur l’origine de cette guerre. Il se trouve que parmi les victimes de l’attentat, près de la moitié étaient des immigrés et bon nombre d’entre eux, des arabes. Trop d’éléments vinrent brouiller la simplification des problèmes et les oppositions dont se sert la culture consensuelle pour gouverner : démocrates/violents, nous/eux, Occident/barbarie, etc. Ce qui avait éclaté à Madrid, c’était une guerre globale, réduisant en lambeaux les frontières de l’État-nation en tant que coordonnées d’intelligibilité du monde (la consigne « pour la Constitution » avait-elle encore un sens appliquée à Al-Qaïda ?). Lorsque la rue clamait : « l’ennemi c’est la guerre », « Madrid=Bagdad », c'est la désignation de l'ennemi qui se déplaçait fortement. Face au monopole du souvenir, mille sanctuaires sauvages furent improvisés partout, en même temps que les minutes de silence officielles se vidaient. Personne ne se laissa imposer ce qu’il devait ressentir, ni où il devait l’exprimer. Comme l’affirment les conclusions du projet « Archive du deuil », qui récolta et analysa les offrandes déposées à la station d’Atocha, les sanctuaires sauvages servirent non seulement à exprimer le deuil, mais aussi à communiquer et à débattre. Les colonnes de la station d’Atocha étaient comme un palimpseste fait de diverses couches de dialogue et de discussion sur la signification de ce qui s’était passé. Tout ceci parle très clairement de la nécessité, ressentie profondément et massivement durant ces jours, d’espaces ouverts de communication et d’échange sans filtres politiques ni médiatiques, sans la médiation de la culture consensuelle de la Transition. Le 14-M, le Parti Populaire fut délogé du pouvoir par un vote tactique et massif de milliers de personnes qui n’ont habituellement pas recours au vote et qui ce jour-là usèrent ainsi d’une sorte d’autodéfense collective. C'était le début de l’étape Zapatero. Nouvelle politisation Mais le plus intéressant a lieu en deçà de la « macropolitique ». Ce qui se passa durant ces quatre jours de 2004 nous parle de nouvelles formes de politisation qui, entre le 11-M et le 15-M 2011 (le « mouvement des indignés »), ont complètement altéré le paysage de la politique espagnole. Certaines de leurs caractéristiques les plus notables sont : - elles ne tirent pas leur force d’un programme ou d’une idéologie, mais d'une manière singulière d'être affecté par ce qui se déroule. Cette manière d'être affecté à la première personne, quelle est-elle ? C'est en premier lieu sentir que ta vie ne peut pas continuer ainsi, que quelque chose se passe et que tu dois faire quelque chose de ce qui est en train d’arriver et de t’arriver. C’est la secousse qui traverse l’existence, suspend et déséquilibre la normalité, fait émerger des questions sur le sens de la vie que nous menons, fait que les autres importent réellement car ce n’est qu’avec eux que nous pouvons trouver des réponses, tire la passion et la vérité de la banalité ambiante, exige de nous une élaboration créative de sens. - c’est pourquoi, elles ne tirent pas non plus leur sens de la dichotomie gauche/droite. Au contraire, la polarisation gauche/droite fonctionne bien souvent comme un mécanisme de désactivation de ses potentialités. D’un côté, cette polarisation propose une carte du monde a priori (l’idéologie) et enraye ainsi la nécessité de créer une nouvelle carte et des savoirs propres à partir précisément de la rupture subjective inhérente à cette manière singulière d'être affecté. D’un autre côté, elle restreint la capacité d’interpellation du déplacement de ceux qui s’identifient à l’un des camps en conflit (gauche/droite), faisant ainsi échouer la possibilité d’une situation ouverte qui s’adresse à tout le monde et qui convoque quiconque, autrement dit la force de l’universel. - si la culture consensuelle prétend maintenir la « cohésion » à tout prix, ces nouvelles formes de politisation cherchent bien plutôt à recréer quelque chose de tout à fait différent, « le commun » : non pas un bloc homogène englué par la peur, mais un « nous » ouvert et inclusif. C’est le sens le plus profond de ce « Nous sommes tous Madrid » qui fût répété le 11-M : une identification hétérogène avec une identité semi-fictive où nous avions tous une place, l’exact opposé de ce que provoquait l’énoncé « Espagne ». Dans les faits, ce « nous » rompt avec l’alternative qui étouffe l’imagination politique dans l’actualité : soit le consensus autour de la démocratie-marchande comme unique forme de vie en commun, soit la guerre d’ethnies, de religions, d’identités et de tous contre tous. L'acteur principal de ce nous est le « quiconque », ce quiconque qui est mon semblable bien que je ne le connaisse pas, qui est mon semblable bien qu’aucun prédicat identitaire commun ne nous unisse excepté celui d’être également humains, ce semblable auquel nous faisions allusion en disant « nous étions tous dans ce train » ou « cela aurait pu arriver à n’importe qui ». Il ne s’agit pas de la figure abstraite du « citoyen » défini par son appartenance à l’ordre de la Loi et de L’État, mais d’un autre à la fois inconnu et concret, anonyme et de chair et d’os. - elles n’annoncent pas d’autre monde possible, mais s’activent pour que le seul monde existant ne s’effondre pas. Ce sont des déplacements qui favorisent le social et transforment le possible, mais qui ne cherchent pas nécessairement à détruire le système, à construire un pôle politique visible ou à s’enfuir vers un dehors utopique. C'est pourquoi faire un usage tactique des ressorts à portée de main ne leur pose pas non plus de problème majeur, comme lors du vote des élections du 14 mars. Cela définit-il une position purement défensive ou conservatrice ? En aucune manière, car lutter pour que le monde ne s’effondre pas implique aujourd’hui de recréer le commun, de recréer notre lien avec la réalité, bien que ce ne soit plus dans la perspective d’un autre monde possible, ni d’une alternative globale de société. © Amador Fernández-Savater. Ce texte peut être copié et distribué librement, à des fins commerciales ou non, avec ou sans œuvres dérivées, tant que cette note y figure.