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Billet de blog 19 janv. 2010

Faut-il à ce point aimer le nouveau lycée Sarkozy ?

Christian Laval
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Faut-il à ce point aimer le nouveau lycée Sarkozy ?

Par Christian Laval

Au pas de course, le gouvernement réforme le lycée.Les décrets en seront bientôt publiés. Des escouades de proviseurs etd’inspecteurs parcourent le pays pour informer, expliquer, justifier. Après unrapide tour de piste de Richard Descoings et un semblant de consultation, letemps des décisions est arrivé. Quant aux professionnels, c’est à peine si,dans leur plus grand nombre, ils savent de quoi sera fait leur métier demain. NicolasSarkozy qui avait posé dès le mois d’avril 2009 l’architecture du nouveau lycéene veut pas perdre de temps. Il ne faudrait surtout pas laisser croire que lesoppositions de l’année dernière qui ont imposé le retrait du projet de XavierDarcos l’ont arrêté dans lavolonté de « rupture ». Mais une « rupture » pour quoifaire, pour aller où, pour quel lycée ?

La situation est fort étrange. Alors que l’opinionsemble souvent plus que réservée sur des réformes d’inspiration clairementconservatrice et néolibérale –les retraites, l’hôpital, la poste, etc- elleparaît approuver la réforme du lycée. La connaît-elle pour juger ?Question impertinente puisqu’en démocratie d’opinion et de marché, laconnaissance n’est nullement unréquisit du jugement. C’est ainsi que l’on apprend par la presse et sur le sitedu gouvernement que « Plus de trois quarts des Français (76 %) sedéclarent favorables à la réforme du lycée. » Il est précisé qu’il s’agitd’une enquête réalisée par le C.S.A pour le ministère de l'Éducation nationaleauprès d’un échantillon national représentatif de 1007 personnes âgées de 18ans et plus par téléphone les 6 et 7 janvier 2010. Comme le C.S.A se veutun institut sérieux, il a demandé aux enquêtés s’ils avaient entendu parler dela réforme et s’ils savaient de quoi il s’agissait. Si 60 % des Françaisdéclarent avoir entendu parler de la réforme du lycée, 16 % d'entre euxaffirment savoir précisément ce dont il s’agit et 44 % disent ne pas lesavoir. Si l’on s’intéresse à la ventilation des réponses par CSP, on observeque si 28 % des cadres et professions libérales prétendent connaître laréforme, seuls 9 % des employés font la même réponse. Visiblement, que l’onsache ou que l’on ne sache pas, l’essentiel est de donner son avis. Autant de précipitation, decommunication officielle et de désinvolture dans la mise en œuvre du nouveaulycée ne doit pas empêcher de se poser quelques questions.Une réforme de cegenre, même mauvaise, peutproduire ses effets entre cinq et dix ans, parfois plus. D’où l’importance d’en débattre.

1-La réforme du lycée est-elleprioritaire ?

Est-ce le lycée qu’il faut réformer en priorité ?Tous les « experts », il y a peu, parlaient de la réforme impérativedu collège. D’autres, de l’école primaire. Quant à l’université, faut-il mêmel’évoquer tant elle est réputée avoir fait naufrage, et pas nécessairement dufait du bas niveau des lycéens ? On invoque les enquêtes PISA qui seraient« désastreuses ». Manque de chance, elles comparent les performances…des élèves de 15 ans, donc avant leur entrée au lycée ! De nombreux parents ne rêvent que d’unechose : envoyer leurs enfants en classes préparatoires dans …leslycées ! Cela va-t-il si mal ? Admettons un instant que le lycéesoit en tête des priorités de laréforme parce qu’il est inégalitaire, que ses filières sont trop hiérarchisées,par quoi faudrait-il commencer ? Les inégalités ? Sûrement, maiscelles que l’on y constate sont-elles dues aux raisons invoquées , enparticulier à la mauvaise orientation à la fin de la2nde, source supposée de tous leséchecs ? C’est une raisonpour le moins secondaire, compte tenu de tout ce que l’on sait sur les facteursd’échec à l’école. Mais au fond,les raisons profondes des inégalités importent peut-être bien peu dans lesmotivations de la réforme. La raison ne serait-elle pas d’abord qu’il fautfaire évoluer les structures etles dispositifs pour les adapter à la diminution –inédite dans l’histoire- des effectifs enseignants (on parle de90 000 postes de moins en 5 ans).

2-Pourquoi abolir le peu dedémocratie qui existe au lycée ?

Pour réaliser cette réduction desmoyens affectés au lycée, un seul moyen : donner au chef d’établissement,fonctionnaire d’exécution dépendant du recteur et du ministre, la« latitude » pour imposer des diminutions d’heures-postes, desconcentrations de classes, une « rationalisation » tous azimuts grâceà l’élaboration d’un projet par le « conseil pédagogique ». Oncommence à percevoir le rôle stratégique qu’on veut faire jouer à ce dernier: la répartition des miettes et la concurrence de tous contre tous. C’est la réforme de l’ombre ou l’ombrede la réforme : le pouvoir du chef d’établissement face aux autresacteurs s’accroît notablement, empruntant tout à la fois à l’Ancien Régime etau modèle autocratique de l’entreprise. Ses prérogatives seront celles d’unpetit souverain qui désignera l’ensemble du conseil pédagogique, une instancedont il pourra en toute légalité changer les membres s’il lui en prend l’envie.Ce conseil pédagogique est curieusement fait à l’imitation d’une institutiontypique de l’Ancien Régime : le « conseil du roi », composé dessujets réputés les plus éclairés appelés par le monarque auprès de lui pour leseconder et le guider de ses avis. Le nouveau chef d’établissement présenteralui-même en Conseil d’Administration ce projet d’affectation des heuresdédoublées, mais aussi les multiples autres aspects de la vie pédagogique, eten cas de refus des représentants élus, pourra passer outre. On a là l’application d’un modèle imposé partout.L’État à tous les échelons et dans tous les secteurs, à l’hôpital, àl’université, doit ressembler à l’entreprise privée censée être plus efficace,et ce en dépit de quelques contre-exemples récents (les banques…). La démocratietimidement entrée dans les établissements après 68 recule nettement: les élusne sont rien ou plus grand chose, les experts et les chefs sont tout.

4- La situation des lycéessera-t-elle améliorée par un surcroît « d’autonomie » ?

« L’autonomie » plusgrande accordée aux établissements locaux n’a de sens que replacée dans lecontexte actuel. Elle doit être mise en rapport avec la suppression de la cartescolaire et la généralisation de la concurrence entre établissements. Chacund’entre eux devra lutter contre les autres en utilisant sa marge de manoeuvres’il ne veut pas perdre sur le marché scolaire. Dans tous les pays, l’autonomiedes établissements en situation de concurrence a produit une ségrégationsociale et ethnique accrue. Tous les travaux sociologiques sans exception lemontrent. Et l’on sait que lorsque le système dérive vers une segmentation deplus en plus manifeste, comme il le fait en ce moment, ce n’est pas d’autonomieconcurrentielle dont il a besoin mais de régulation politique au service d’unprojet éducatif collectif. Le ministère ne veut rien savoir et conduit lesystème jusqu’à une fragmentation de plus en plus dramatique pour tous. Une situation qui encouragera encoreplus les conduites de fuite desparents vers le privé et toutes les stratégies des acteurs ordonnées auxintérêts particuliers.

5- La mise en concurrence desdisciplines est-elle une bonne chose ?

La concurrence est le maître mot de cette réforme, c’est leprincipe des pratiques qu’il s’agit d’installer par un dispositif subtil. Laglobalisation des heures dédoublées en situation de rationnement va mettretoutes les disciplines en compétition pour accéder aux heures en petits groupeset pour défendre les options. Diviser pour régner.... Les enseignants n’auront plus,chacun dans leurs coins, qu’à peaufiner des projets et arguments plusmirobolants les uns que les autres pour tenter de préserver un minimum deconditions supportables. On peut craindre que le « besoin des élèves », dont on peut dire et faire à peuprès n’importe quoi, ne serve de levier pour dégrader les conditionsd’enseignement et d’apprentissage. Est-il de bon aloi d’introduire la guerre detous de tous dans une période qui supposerait à l’inverse le plus decoopération possible entre les enseignants ? On peut en douter.

6-Est-il bien raisonnable demarginaliser la « troisièmeculture » ?

Certains aspects de la réformeont choqué chercheurs et enseignants : entre autres, le ravalement del’histoire géographie au rang d’option facultative en Terminale S, du jamais vudans l’histoire de la République. Mais il ne faudrait pas oublier la réductiontrès symptomatique au statut de disciplinicule des Sciences économiques et sociales en 2nde (1heures 30)alors que cet enseignement définit le caractère de la filière ES, à côté de laS et de la L et qu’il faudrait être un esprit bien borné pour en nierl’importance aujourd’hui. Comment peut-on justifier le sort fait à la« troisième culture », celle des sciences de l’homme et de lasociété, lorsqu’on pense au caractère absolument indispensable des outils deconnaissance et de réflexion sur l’histoire, la société, l’économie ? Et nousn’avons pas encore connaissance des nouveaux programmes dont on peut craindrebeaucoup.

7- Faut-il réduire lesenseignements disciplinaires ou les transformer si nécessaire ?

Ces aberrations ne doivent pascacher un problème plus général. La réforme accentue la réduction de latransmission des « savoirs disciplinaires », bêtes noires des« modernisateurs » depuis longtemps. Cette stratégie a été entamée ily a une petite dizaine d’années par Claude Allègre. L’idée est de contournerles disciplines pour développer dans des « activités » nouvelles despédagogies différentes permettant de développer des « compétences »jusque-là négligées : débats en Éducation civique, juridique et sociale,production autonome d’élèves en Travaux personnels encadrés en Premières etterminales (puis en Premières seulement). On peut approuver ou dénigrer cetteorientation, de toute manière le bilan de ces activités n’a jamais été dressédepuis dix ans. On peut également se demander pourquoi il n’a jamais été faitd’enquêtes sur les pratiques pédagogiques dans l’enseignement secondaire, quimontreraient que la vision largement partagée par les supposés experts et lesresponsables politiques selonlaquelle il n’y aurait en collège et en lycée que des cours magistraux mérited’être nuancée. L’un des problèmes que pose cette réforme, mais il n’est pasnouveau, est qu’elle s’appuie sur une méconnaissance profonde des pratiques desenseignants. Plutôt que de veiller à l’évolution des disciplines en leurdonnant les moyens horaires permettant de mettre en œuvre des méthodespédagogiques différentes, on préfère multiplier les dispositifs externes. C’estsûrement plus économique mais pour quel résultat pédagogique?

7-Accompagnement ettutorat : a-t-on bien mesuréla portée de ces termes ?

Chaque élève aura droit à deuxheures « d’accompagnement personnalisé », de la seconde à laterminale, et à un « tuteur » unique qui le suivra de la seconde à laterminale. Voilà qui permettra unsolide encadrement de proximité et de longue durée. Mais les adolescents enformation vont-ils supporter cetteomniprésence d’adultes bien intentionnés qu’ils n’auront de surcroît paschoisis ? Voire.

Que les réformateurs n’aient pasla moindre idée de la façon dont vont être organisés cet accompagnement et cetutorat et quels en seront les contenus, est une chose. Mais de quelle nature exacte seront les relations entre ces jeunes accompagnés et tutorés et les adultes si l’on se fie auxtermes dont on ne doute pas qu’ils aient été soigneusement pesés.

Accompagner vient du vieuxfrançais compain, qui a donné compagnonet copain. Il signifie comme chacun sait « prendre pour compagnon »et se « joindre à quelqu’un pour un déplacement ». A moins qu’il nes’agisse du sens du vieux mot féodal qui signifiait en droit « contratd’association » ? Mais quels seraient alors les termes de ce nouveaucontrat féodal ? Qu’est-ce que ce mot peut donc bien signifier dans unrapport entre un professeur et des élèves ? Être copain, être compagnon(de fortune ou de misère), êtreassocié par un lien de dépendance personnelle ?

A cette énigme sémantique s’enajoute une autre. Assumer le rôle de tuteur pendant trois ans de la vie d’unadolescent n’est pas une mince responsabilité pour un adulte qui n’est ni samère ni son père. Elle est même immense, impossible peut-être, si le tuteur ala responsabilité de la « réussite » du jeune et s’il doit êtreévalué sur les « objectifs » qu’il devrait atteindre. Tuteur veutdire protecteur ou gardien, comme on sait, et a donné tutelle, soit un rapportde subordination et de dépendance, comme lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il est soustutelle. Les adolescents vont-ils apprécier cette dépendance de 15 à 18ans à l’égard d’un adulte qu’ils n’auront pas forcément choisi? Quant auprofesseur, qui avait déjà pour mission importante quoique mal reconnuesocialement et matériellement, d’enseigner des savoirs à des classes, il se voit confier par la réformedeux missions qui pour être bénévoles n’en sont pas moins lourdes : êtreun « compagnon personnel » de ses élèves et être un substitutparental en matière de protection, de surveillance et d’encadrement. A moins qu’ilsne maîtrisent pas la langue française, ce qui serait un comble, les promoteurs de cette réforme et tousceux qui la soutiennent ont-ils pris la peine de réfléchir aux implications detoute nature, aussi bien pédagogique, psychologique que juridique, de ces deux nouvelles modalitésrelationnelles qu’ils allaient mettre en place au lycée ?

8) Le lycée Sarkozy pour quoi faire ?

Il y a quelque difficulté àsaisir la cohérence de ces mesures et le lien entre les finalités et lesmoyens. C’est sans doute que la réforme poursuit plusieurs objectifs qui s’entremêlent. L’argument financier estévident, il avait été explicitement mis en avant par le maladroit XavierDarcos. Aujourd’hui, il est bienvu de le taire dans l’Éducation nationale et Luc Chatel s’y emploie. Quediraient les sondages si l’on demandait aux Français s’ils approuvent ladiminution de 10% du nombre d’enseignants en cinq ans ? Mais la mutationest sans doute plus profonde. N’est-il pas temps de briser la charpente del’enseignement secondaire, ce lycée honni qui est, pour certains, la cause detous les maux de l’école primaire et du collège puisque c’est lui qui estcensé définir les savoirs à maîtriser, les niveaux à atteindre ? Réformer lelycée, ce n’est pas améliorer ce qui va le plus mal, c’est surtout permettredemain la réforme du primaire et du collège par allègement de contenus etd’horaires. On dira que c’est aller à contresens des besoins en savoirs dans la « société cognitive ».Ce serait oublier que le lycée Sarkozy, si l’on veut en comprendre lamotivation, est d’une part l’application de politiques qui semblent ne vouloir connaître que les compétencesprofessionnelles, et qu’il est, d’autrepart, l’occasion de conjuguer de multiples intérêts fiscaux, catégoriels,idéologiques dont il vaut mieux ne pas débattre publiquement. Qui a intérêt àcette réforme ? Les élèves des lycées ? Pas si sûr. En l’absence devrai débat, et si la réforme passe, il nous faudra pour en discuter les effetsattendre cinq, dix ou vingt ans lorsque l’on pourra les constater. Mais gageonsqu’il n’y aura plus alors ni coupables ni responsables. Réforme asusual.

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