«Je lutte des classes!»

L'actuel mouvement social s'inscrit dans le long cours des résistances à l'ordre néolibéral. Depuis 1995, les séquences de ce long mouvement sont connues. Il n'a pas été sans résultat : victoire au référendum de 2005, recul du gouvernement Villepin sur le CPE. Le plus étonnant est sa continuité, sa persévérance. Nous assistons aujourd'hui à un approfondissement du mouvement dont le contenu social et la dimension conflictuelle sont de plus en plus évidents. La lutte de classes en France est bel et bien de retour.

Je poste un texte publié dans l'Humanité Dimanche du 7 octobre. La rédaction nous avait demandé à Pierre Dardot et à moi-même un article en rapport avec la publication en poche de La nouvelle raison du monde en septembre. Nous en avons profité pour faire quelques commentaires sur les formes de résistance.

 

 

 

« Jelutte des classes » !

Résistanceset contre-conduites sous le néolibéralisme

 

Parudans l’Humanité Dimanche 7 octobre 2010, n°231

 

 

Deuxà trois millions de manifestants dans la rue d’un côté, un gouvernementinflexible qui persévère dans son refus de négocier sa « réforme »des retraites de l’autre. Bien stupide qui conclurait de ce saisissant face-à-face que toute résistanceserait vaine, toute lutte vouée à l’échec. C’est tout le contraire. Il n’est depouvoir qui ne soit confronté à des pratiques qui le mettent, au moinspartiellement, en échec. Mais ilest vrai aussi que les pratiques de lutte, comme les organisations qui les mènent ou les soutiennent, ne sontpas nécessairement en phase avec des formes d’assujettissement qui ne cessentde se modifier et, souvent, de se raffiner. Il importe donc de ne pas fairecomme si le capitalisme n’avait jamais changé, comme si l’État ne setransformait pas, comme si l’exercice du pouvoir était resté le même. Prendreacte des ruptures dans les formes de pouvoir, c’est se donner les moyens de lescombattre.

Le grand ressort du gouvernement des hommes n’est plusaujourd’hui le commandement direct des puissants, ni même le travail depersuasion idéologique des détenteurs de la parole légitime, c’est biendavantage ce que Michel Foucault appelait la « conduite desconduites », soit une manière oblique et indirecte de guider lecomportement des individus en les mettant dans des situations où leur intérêtpersonnel est sollicité pour les orienter vers des choix supposés « libres ». Nonseulement ce type de pouvoir qui modèle les conditions de l’action fait agirselon la norme, mais il conduit chacun en agissant à renforcer les conditionsmêmes qui le contraignent. À accepter d’entrer par exemple en concurrence avecmon collègue, je contribue à forger mes chaînes. Bentham au XVIIIe siècle estsans doute le grand pionnier de l’analyse de cette forme d’exercice du pouvoir,mais c’est curieusement à Rousseau que l’on doit dans l’Émile la formule la mieux frappée : « Il n'y apoint d'assujettissement si parfait que celui qui garde l'apparence de laliberté ; on captive ainsi la volonté même. »

Lagénéralisation de la concurrence à toutes les relations sociales, l’extensionde la logique de marché à toutes les sphères d’activité jusque dans lefonctionnement des institutions publiques, la transformation des citoyens etdes usagers en « consommateurs » de services concurrents des autres, voilà à quoiœuvrent les dispositifs de pouvoir mis en place par les gouvernementsnéolibéraux. Les techniques d’évaluation à partir d’objectifs quantifiés, depunitions et de récompenses en fonction du « résultat» et du« mérite », n’ont en effet rien de naturel, elles visent avant tout àagir sur les subjectivités en transplantant partout un système analogue à celui du marché quipermettrait aux individus de se comparer entre eux et de mieux mesurer leurpropre « valeur ». Toutes procèdent d’une méfiance de principe enversdes individus qui sont censés n’agir qu’en vue de leur intérêt égoïste. Toutess’ingénient à les isoler, à les mettre sous tension, à les dresser les unscontre les autres, de manière à sanctionner les « bras cassés », les« paresseux » et autres « pauvres imméritants », commedisait cet adepte du « darwinisme social » qu’était Herbert Spencer.Le « nouveau management public » transpose aujourd’hui dans le publicces techniques qui ont d’abord fait leurs preuves dans le privé en œuvrant à détruire les collectifs detravail et en soumettant les salariés à des formes de pression toujours plusdures. Ce sera bientôt le tour desfonctionnaires de subir les infantilisants « entretiens individuels »avec des examinateurs dépendant de véritables « DRH »[1]. Le tryptique « objectifsquantifiés, évaluation individualisée, primes au mérite » commence déjà des’appliquer de façon autoritaire et verticale jusque dans les écolesmaternelles et primaires enjointes de s’engager par « contrats d’objectifs »à améliorer les résultats aux tests scolaires. Et malheur à celles et à ceux qui dévient des « règlesdu jeu », manquent à larationalité compétitive, troublentla sécurité des échanges : les insupportables dérangeurs de l’ordre de laperformance doivent être surveillés, enfermés, expulsés, sans pitié nifaiblesse.

 

C’estprécisément cette façon de « discipliner » les individus par leurmise en concurrence que doit déjouer aujourd’hui la lutte. En d’autres termes,son objectif doit être d’enrayer et de bloquer pratiquement la logiquedisciplinaire qui fait de chacun l’ennemi de son collègue et de son voisin, etpartant, qui fait de chacun son propre ennemi. Bien entendu, l’actionorganisée, syndicale et politique, est plus que jamais nécessaire pour fairepartout obstacle à la mise en œuvre des réformes néolibérales. Il faut dire àcet égard que le grand drame de la sinistre période que nous vivons est lerelais qu’a trouvé le néolibéralisme dans l’attitude de la gauche« gestionnaire » et du syndicalisme d’« accompagnement ».

Maisles dispositifs actuels de pouvoir ne sont pas seulement portés par lalégislation et les conventions collectives entre « partenairessociaux ». Ils relèvent plutôt, au niveau des activités de travailquotidiennes, du registre de la normalisation et sont soutenus par des arguments techniquesd’efficacité. Ils continuent, accentuent et universalisent ce travail defaçonnage de la force de travail que Marx avait remarquablement mis en évidencedans le Livre I du Capital. Lalutte de classes ne saurait donc se borner à la lutte contre l’exploitationéconomique, elle doit aujourd’hui investir le terrain même où la logiquedisciplinaire produit ses plus terribles effets : celui des procédures detravail, des relations de surveillance entre niveaux hiérarchiques, deshumiliantes séances d’entretien individuel, celui aussi des usages qui sontfaits de techniques informatiques ou communicationnelles apparemment« neutres ». Il ne faut pas se laisser intimider par le chantage à lamodernité ou à l’efficacité et combattre pied à pied les effets de pouvoir quisont ainsi produits. Par exemple, les fils qui attachent insidieusement ououvertement les salariés à leur entreprise et les soumettent tant au regardinquisiteur de leur hiérarchie qu’au contrôle des « clients » se sontmultipliés avec la téléphonie mobile et les « espaces numériques detravail ». C’est dire que l’action doit investir les enjeux immenses desnormes et des techniques, les transformer en affaires « publiques »et en objets de combat.

 

Certes,ces dispositifs de mise en concurrence et de surveillance ont produit deseffets de « servitude volontaire », de zèle conformiste, ou toutsimplement de résignation et de peur qui ont affaibli les organisations etdégradé les liens. Ils ont engendré aussi des formes nouvelles de protestation,dont les plus dramatiques ont été les suicides sur les lieux de travail. Maiscombien compte-t-on de maladies, reconnues ou non comme « professionnelles », combien de « dépressions », combiende refus subjectifs ou de manières dramatiquement individualisées de résistanceque les sourds appareils statistiques sont bien en peine d’enregistrer faute depouvoir entendre la parole singulière des salariés ? L’engagement désormaismassif du monde psy contre le néolibéralisme, dont témoigne par exemple L’appeldes appels, trouve là l’une de sesraisons. Mais combien d’actes de désobéissance, parfois aussi minuscules quenécessaires pour ceux qui en sont les sujets, sont accomplis chaque jour,combien de détournements de textes « débiles », de contournement derègles inapplicables, de transgressions de consignes absurdes, combien degestes d’opposition et de ruse par lesquels les individus se mettent en traversdu « bon ordre des choses » ? Si les systèmes d’incitation« au mérite » sont supposés mesurer l’implication personnelle dessalariés dans la mise en œuvre de leur propre assujettissement, on ne mesurepas en revanche, parce que c’est l’immesurable même en dépit des efforts de quantificationdéployés, toute la « mauvaise volonté », toute l’inertie descomportements, la fuite mentale, la dérision et la « grèveintérieure » par lesquels les sujets résistent à l’intensification destâches et au redoublement des contrôles. Les « désobéisseurs » quiont fait dernièrement leur apparition sur la scène sociale et politique[2] portent au jour la prolifération sourdeet invisible de tous les refus des sujets à participer à leur propre servitude.Mais on se tromperait à ranger trop vite ce mouvement dans les catégories anciennes de la« désobéissance civile » et de « l’objection deconscience », gestes ou postures qui invoquent la supériorité de laconscience morale sur les lois positives. Car nous sommes en réalité très loinde la « belle âme » qui refuse de se souiller au contact de l’action.La désobéissance pratiquée aujourd’hui est, au moins dans ses formes les plusradicales, l’amorce d’un soulèvement politique contre les normes. Elle relève en tout cas d’un acte éthique etpolitique sur le terrain des normes, qui consiste à refuser de se faire soi-même l’agent de son propreasservissement et de celui des autres. En ce sens, elle est de l’ordre de ceque Michel Foucault appelait une « contre-conduite » : soit unrefus qui prend la forme d’une conduite opposant aux normes du pouvoir d’autresnormes, par exemple opposant à laconcurrence des individus la mise en commun des pratiques. Dès lors que lalogique normative vise à fabriquer des subjectivités comptables etcompétitives, coupables et consentantes, le champ entier des phénomènessubjectifs devient l’un des terrains privilégiés où se joue la lutte sociale.Aussi doit-on saluer la pertinence de la formule qui s’est répandue comme unetraînée de poudre dans les dernières manifestations : « Je lutte desclasses » ! Il serait fallacieux d’y lire, à la suite de certainscommentateurs empressés, une proclamation d’« individualisme » sedissimulant derrière une incantation purement rhétorique visant à larésurrection nostalgique d’un passé révolu. Contrairement à ce que disait en2007 Christine Lagarde[3],la lutte des classes ne relève pas de l’enseignement de l’histoire, pas plusqu’elle n’est une « lutte contre les autres ». Mais elle prendaujourd’hui la forme d’un refus de « se battre pour s’imposersoi-même » par la concurrence et la performance, selon une autreexpression de la ministre de l’économie, ce qui n’est qu’une manière de nous inciter à « luttercontre les autres ». Utiliser la première personne du singulier pourdécliner une lutte dont la dimension est nécessairement collective, ce n’estpas nier cette dimension, c’estindiquer que celle-ci ne saurait en aucun cas s’imposer d’en haut, comme sichacun était sommé de choisir entre des « blocs » dont les contoursseraient déjà dessinés indépendamment de sa propre action à lui. Le« Je » de la formule exprime la conscience que le collectif ne seconstruira que par un engagement de la subjectivité individuelle dansl’action commune : en ce sens il témoigne, non certes de ce que la lutte desclasses est une « idée neuve », mais assurément de ce que la luttedes classes est affaire de pratiques nouvelles.

 

 

 

PierreDARDOT, Christian LAVAL


[1]Le Monde du 8 août 2010, article deMichel Delberghe « En 2012, l’entretien individualisé deviendra la méthoded’évaluation de la majorité des fonctionnaires ».

[2] En premierlieu celle des instituteurs qui ont refusé la mise en place des « groupesde soutien » en lieu et place des RASED.

[3]Celle-ci avait alors déclaré devant l’Assemblée nationale en présentant leprojet de loi en faveur du travail, de l’emploi et du pouvoir d’achat :« La lutte des classes, c’est une idée essentielle. Essentielle pour lesmanuels d’histoire. Il faudra certainement un jour en enseigner les aspectspositifs. Mais en attendant, elle n’est plus d’aucune utilité pour comprendrenotre société. Ce qui importe, aujourd’hui, c’est de se battre pour s’imposersoi-même, et non pas de lutter contre les autres. »

 

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