La logique déontique du TSCG

A première vue, les Dé-démocrates obéissent à deux principes normatifs pour leurs (mé)faits européens. Un principe fort qu'on pourrait appeler Merkeleibniz, et qui a pour forme et contenu: s'il est nécessaire d'austériser les peuples, alors il est obligatoire de le faire. Ce principe normatif de contrainte (J.-L. Gardies) affirme la Nécessité de l'austérité comme étant une vérité dans tous les mondes possibles reconnus positifs par ces dé-démocrates. Leur maxime Nécessité-fait-loi signifie que ce qui est vrai dans tous les mondes possibles entraîne la reconnaissance morale de leur monde "positif": cette Europe ordo-libérale. D'où l'on voit que le nécessaire est une modalité de fait plus que nécessaire pour obliger les Dé-démocrates à austériser leurs peuples.

Et pourtant, ce "principe fort" s'avère insuffisant à leur mobilisation, puisqu'il doit impliquer au surplus le principe normatif de possibilité. Soit un principe normal, valable pour l'ordinaire empirique comme pour la logique déontique, et qu'on peut énoncer comme suit: s'il est obligatoire d'austériser les peuples, alors il est possible de le faire. Le possible étant ici une modalité faible et même triste en regard du nécessaire, il limite "l'être" des Dé-démocrates. Ceux-ci ne pouvant faire que ce qui entre dans leurs prévisions ordo-libérales, ils sont obligés de calculer le pire pour leurs peuples: l'Europe austéritaire qui s'annonce.

Le TSCG semble donc ressortir à ces deux principes normatifs, le "fort" impliquant le "normal". Article après article, le Traité contraint au possible pour maintenir en forme sa règle constitutive: austériser les peuples. Plus qu'un mot d'ordre à même de mobiliser les Dé-démocrates honteux, verts ou roses, il en va d'une règle hautement morale, intériorisée sans combat. La règle que les peuples imaginent en bandes dessinées pour supporter une misère annoncée: tondre en écorchant, faire payer sans fin, guérir à mort.

Pour ces Dé-démocrates, le principe normatif de possibilité n'autorise pas la volonté populaire à résister. Car rien ne garantit en raison qu'une volonté de puissance impliquée par une volonté du devoir ne soit pas une Grande Illusion conduisant à la guerre civile. Ainsi, les peuples peuvent bien avoir l'idée d'un devoir (la dette, la dette) qu'il leur est impossible de remplir en connaissance de cause, cela demeure invalide en régime dé-démocratique - pas même du sens, à peine de l'émotion. D'où cette instance de reconnaissance sans conscience qu'on nomme CJUE, voire HCFP. Promu gardien du principe normatif de possibilité, ce Juge démultiplié par le Droit peut justifier en raison l'inférence d'un devoir à un pouvoir, et dire au final s'il y a ou non impossibilité de remplir l'obligation.

Imaginons ce Juge en train de déduire au nom du principe normatif de possibilité l'état de non-obligation de la force majeure, et qui affranchirait un peuple européen de ses obligations budgétaires. Soient les fameuses "circonstances exeptionnelles" du TSCG, définies en 3.3b, et qui suspendraient temporairement l'application de la règle dite d'or stipulée en 3.1. Pour le plus grand plaisir des Dé-démocrates, le Juge exciperait: Les circonstances exceptionnelles font référence à des faits inhabituels indépendants de la volonté de la partie contractante concernée et ayant des effets sensibles sur la situation financière des administrations publiques ou à des périodes de grave récession économique telles que visées dans le pacte de stabilité et de croissance révisé, pour autant que l'écart temporaire de la partie contractante concernée ne mette pas en péril sa soutenabilité budgétaire à moyen terme. Ah, quel "soulèvement"! Pour lui, il est obvie qu'une situation récessive "à la grecque" ne permet pas de s'émanciper de la Règle d'or: un écart temporaire de la Grèce mettrait toujours déjà en péril sa soutenabilité budgétaire à moyen terme. D'autant que ce peuple pourrait simuler la folie des grandeurs ou la misère... Et le Juge de requalifier ex abrupto tout déficit conjoncturel en déficit structurel, au nom de l'avenir comptable des Dé-démocraties.

Dans ce meilleur des mondes possibles, les circonstances exceptionnelles n'ont jamais rien d'exceptionnel ou ne le sont jamais assez, en sorte qu'un peuple visiblement concerné ne peut pas même se permettre d'espérer la catastrophe naturelle qui viendrait soulager durablement son budget. Est-ce à dire qu'à l'impossible budgétaire les peuples ne seraient pas tenus? Evidemment, le Juge ne peut pas obliger les peuples à "payer" en sachant d'avance que cela est impossible, ce qui annulerait l'obligation. En fait, il ne prend jamais le risque de prévoir l'impossible, tant l'avenir est ce qu'il croit: le présent ordo-libéral du possible. D'où cette mâle assurance: ensemble tout devient possible. En clair pour les Dé-démocrates honteux: l'impossible est impossible et les peuples peuvent être écorchés, ruinés, dissous pour leur plus grand bonheur.

En gardant ce jugement à l'esprit, on évaluera mieux le coup de force déontique du TSCG. Pour faire avancer l'Europe, les Dé-démocrates ont dû "impérialiser" le principe normatif de possibilité, et l'énoncer sans façon: Impossible n'est pas européen. Soit un principe plus très "normal": sans impossibilité possible. Par défaut de concept, on l'appellera Hollandréou et on l'énoncera comme suit: s'il est possible d'austériser les peuples sans impossible alors il est nécessaire de le faire. On voit déjà son rapport avec le Merkeleibniz, mais pas assez peut-être, car on pourrait croire qu'il y va seulement de l'imaginaire des Dé-démocrates et non de leur grammaire performative.

Parce que l'impossible est la première modalité à être vue sur la voie du devoir-être, le TSCG doit s'assurer partes extra partes que l'impossible est impossible. Ce qu'il fait très bien... Soit le possible sans l'impossible. Mais encore?... Le nécessaire dépris du contingent. Dans ce régime déontique-là, le nécessaire oblige encore, et obliger au nécessaire n'a vraiment rien d'absurde, c'est même toute la gouvernance dé-démocrate. Comme "ils" savent qu'il est absurde d'obliger à l'impossible, "ils" l'ont comme dissous par l'enchinoisement des peuples européens, l'infinitude de leur dette, etc. Tout se passe alors comme s'il était possible d'interdire l'impossible, à l'instar du Welfare honni. Maintenant, le principe Merkeleibniz est aux anges! Impliqué par un possible sans impossible, le Nécessaire de Madame Merkel n'a plus à redouter le Contingent bassement populaire. Et si la nécessité du Nécessaire est encore et toujours à montrer aux peuples accrochés à l'impossible qui sauve, ça sera bien la dernière fois, foi de Madame Merkel, la main sur le TSCG! Pas une histoire à la Devos ou une blague à la Hollande, le train-train rationnel des Dé-démocrates.

On a pu croire que le principe normatif de possibilité (le "normal") était impliqué sans réciprocité par le Merkeleibniz. Grâce au TSCG, le principe Hollandréou (possiblité sans impossibilité) peut impliquer le Merkeleibniz. La possibilité entraînant la contrainte, l'équivalence du Merkeleibniz et de l'Hollandréou paraît durablement établie... Et les Dé-démocrates de dormir tranquille par toute la vieille Europe: leur TSCG automatise le Nécessaire (horriblement appelé "austérité") et les peuples ne peuvent plus, sauf "absurdité révolutionnaire", interdire un Nécessaire qui nie à bon droit la contingence et le facultatif, simples croyances populaires. Déjà, l'enchaînement de l'être et du devoir-être européens tourne en boucle médiatique: S'il est nécessaire d'austériser les peuples, alors il est obligatoire de le faire... alors il est possible de le faire... alors il est nécessaire de le faire.

On récapitule. L'équivalence des principes normatifs Merkeleibniz & Hollandréou donne l'horizon transcendantal du TSCG. Mais ses deux règles normatives (Règle d'or à l'art. 3 et Règle de réduction à l'art. 4) tombent comme des décrets... de la transcendance. La règle constitutive austériser les peuples peut alors se démultiplier à l'infini... Implacable TSCG! La cupidité fonctionnelle des Dé-démocrates paraît aussi furieuse que fascinante, et les Peuples européens, avec leurs yeux encore grand-fermés, semblent voués au seul désir... de la violence austéritaire. Mais, pourquoi une telle servitude volontaire (ou plus certainement passionnelle) ne leur permettrait pas d'espérer un geste surérogatoire, par exemple le prêt direct aux états par la BCE ou une reconnaissance de dette en illégitimité? Autrement dit, est-il encore possible de rendre l'Europe populaire par des implorations ?

En attendant les (mé)faits européens, le texte du Traité de gouvernance vaut bien une contre-fable héroïque.

Au chant 1 de l'Iliade, l'implorant Chrysès est venu solliciter en grâce le Prospère Agamemnon. Chrysès n'a aucun droit: seul le "devoir subjectif" d'un père prospère privé de sa fille (razziée) justifie sa présence. En effet, il ne peut pas ester en justice pour une offense qui n'a pas lieu d'être en temps de guerre. Selon les "lois" de la guerre, Chryséis est devenue le bien de tous les Achéens, un bien qu'ils ont attribué au Prospère Agamemnon à titre de part d'honneur: une fille plus qu'en or... Pour parvenir à ses fins, Chrysès ne peut compter que sur l'imploration. Soit une douce persuasion des égards, ceux qu'on a pour un père aimable, un prospère généreux, un prêtre de famille, quand on est formaté de même. C'est donc sur ce terrain commun et balisé que l'implorant Chrysés doit rencontrer l'imploré Agamemnon. En tant qu'Ancien, Chrysès ne peut pas ne pas savoir que la procédure de l'imploration diffère de la supplication. Si la première ne donne aucun droit à l'implorant et aucun devoir à l'imploré, la supplication, sans donner de droit au suppliant, crée des devoirs au supplié devenu malgré lui l'obligé de Zeus. Chrysès n'étant ni un meurtrier en fuite, ni un vagabond mendiant, il ne peut supplier aux genoux. C'est donc en père prospère et prêtre de famille qu'il devrait implorer. En outre, l'Ancien doit savoir qu'une imploration bien menée constitue toujours une marque d'honneur pour l'imploré, et plus encore pour le susceptible Agamemnon. L'implorant Chrysès devrait donc jouer le jeu tout en finesse, soit une imploration sans insistance et comme... sans objet!

De son côté, Agamemnon, le Prospère en doublon des Achéens, a un devoir de prospérité: accumuler au plus vite richesses prestigieuses et richesses matérielles. Pour garder Chryséis, il peut parfaitement se tenir à la règle normative de prospérité. De plus, il est en droit de refuser un échange inéquitable: un bien prestigieux contre des biens matériels. Et même si les voeux de Chrysès sont sincères et la rançon sans mesure, il peut toujours dire Non... Mais il pourrait tout aussi bien être incliné à la surérogation: rendre gracieusement Chryséis à son père - ce qui ne veut pas dire gratuitement. Ce faisant, il apparaîtrait aux yeux des Achéens comme le Généreux, soit un titre infiniment plus prestigieux que Prospère!

Or, il se trouve (sinon plus d'Iliade) que Chrysès ne respecte pas du tout la procédure de l'imploration, comme s'il avait en tête une autre stratégie pour reprendre sa fille... C'est donc un père arrogant qui demande le retour de sa fille - comme si Agamemnon ne pouvait pas être un gendre idéal, après répudiation de Clytemnestre... Ensuite, par l'apport d'une rançon sans mesure, il écrase de sa richesse matérielle et de son nom la prospérité d'Agamemnon... Enfin, il brandit un sceptre de prêtre professionnel, menaçant Agamemnon d'une intervention d'Apollon (l'Archer de l'Olympe et non le dieu des sanctuaires) au point de susciter une rumeur craintive chez tous les Achéens. Chrysès n'a vraiment plus rien d'un prêtre de famille! Et pourtant, devant cet implorant sans droit et qui ne le respecte pas, Agamemnon pourrait encore avoir le geste du Généreux, oublier la menace proférée et "donner" la prestigieuse Chryséis.

Or, il se trouve que Agamemnon va obéir à sa règle normative de Prospère: il est parfaitement en droit de garder Chryséis et de faire sortir le faux implorant. Ses paroles de "sortie" n'ont, en vérité, rien de brutal et d'outrageant, elles sont seulement prévalentes, et donc conformes à son droit. Agamemnon entend seulement signifier à Chrysès qu'ici et en la matière, sa prêtrise professionnelle et Apollon ne font rien à l'affaire. Car l'imploration ne doit se faire qu'entre pairs étrangers, sans intercession divine possible. Et puisque le prêtre professionnel n'a pas à se montrer dans une imploration bien conduite, Chrysès est justement remis à sa place: hors du camp! Au fond, les "mots" d'Agamemnon n'auront blessé que l'oreille du Poète.

Pour autant, l'intelligence rusée de Chrysès vaut le détour. Le vrai-faux outrage-à-prêtre va permettre à Chrysès de simuler la peur... Non, il n'avait pas à s'émouvoir outre-mesure: en tant que père implorant venu librement au camp des Achéens, l'Ancien ne peut pas être molesté, et en tant que faux-implorant, il peut au pire être congédié. Sa peur est donc plus que surfaite, simulée. Et perverse: s'il obéit craintivement à la "sortie" qui lui est faite, c'est pour mieux se persuader qu'il avait bien eu raison de menacer Agamemnon! Maintenant, il joue la victime toute remuée... Alors pour faire le calme en lui, il va le long de la mer. Oui, il faut réfléchir pour bien prier Apollon.

Le prêtre a, pour "services rendus" à l'Apollon-des-sanctuaires, des droits. Mais l'Apollon de l'Olympe, lui, n'a aucune obligation à son égard. Pour obliger ce dieu-là, Chrysès va devoir (c'est son tour de force aristotélicien) "l'informer comme matière". Il y va de ses larmes quand personne ne l'a vu pleurer. Il y va d'un outrage qui n'est pas qualifié au Pénal homérique. Il y va d'une prière qui s'adresse à la Puissance et non à la Personne d'Apollon. Ainsi fait, la matière ne résistant jamais très longtemps à une simulation bien conduite, le dieu de l'Olympe se laisse prier et inspirer. Apollon va alors de ses traits étendre un mal léthifère dans le camp achéen, et obliger comme on sait Agamemnon à rendre sans rançon et avec hécatombe la belle Chryséis.

La morale de cette fable pré-européenne? La simulation vaut mieux que l'imploration. Pourtant, les peuples européens implorent leurs Prospères en faisant grève, en manifestant, en pétitionnant, en brûlant des pneus... Ils savent bien qu'ils n'ont aucun droit à demander le retour de l'Etat-social, celui du Bien-être pas seulement matériel, leur Chryséis à eux, et que les Dé-démocrates (fussent-ils élus) n'ont aucune obligation à leur égard. Parfois, ils en viennent à supplier, laissant les individus les plus désemparés se suicider au bureau, à l'usine ou dans quelque accident de voiture. Peine perdue: le Dieu des suppliants oblige rarement les Dé-démocrates à pleurer. Contre ce mal-vivre présenté avec bonheur, les Peuples européens disposent néanmoins d'un recours. Comme au Jugement dernier, ils finissent en prière - dernière opération déontique, après l'imploration et la supplication. Et de prier l'Apollon à l'Arc d'Argent: Fassent tes traits payer mes larmes...

Aujourd'hui, l'Apollon salvateur a pour trait un principe déontique: le principe normatif de précarité (Gardies). A énoncer comme suit: s'il est nécessaire d'austériser les peuples, alors il n'est pas obligatoire de le faire ou encore s'il est obligatoire d'austériser les peuples, alors il est possible de ne pas le faire. Une précarité qui irait assez bien aux peuples! Et qui pourrait leur donner à penser que l'horizon transcendantal du TSCG n'est pas indépassable, sinon dans la Boucle médiatique stipendiée. Avec leur Traité, les Dé-démocrates voudraient nous faire croire qu'il n'y a qu'un seul usage de la rationalité déontique: hors les principes Merkeleibniz & Hollandréou, point d'Europe possible - celle qui nie comme on sait l'impossible salvateur. Heureusement, l'Apollon des logiciens marche pareil à la nuit. Oui, un usage "populaire" de la rationalité déontique est possible. Vraiment normal et non pas fou comme le Hollandréou, le principe normatif de possibilité peut s'autoriser un ajout salvateur, le principe normatif de précarité. A l'exemple du plaisir qui suit l'action chez Aristote. Oui, Madame Parisot serait très contente... si la précarité déontique n'ouvrait justement à la stabilité ontique des peuples!

Forts de ce principe-là, les peuples peuvent simuler une adhésion craintive et passive au TSCG... D'abord, laisser les Dé-démocrates voter en urgence, pour et deux fois qu'une. Si honte il y a, c'est bien à tort, le vote ne représente qu'eux-mêmes. Ensuite, laisser dire la Boucle médiatique stipendiée: dans les silences du TSCG, les médiacrates blablatent déjà sur un prochain Traité Fédéral. Enfin, laisser penser que le TSCG n'est qu'un Transfert de Souveraineté Contre la Gauche, les Dé-démocrates n'ayant jamais eu d'autre "pensée de derrière". Assurément, le principe normatif de précarité augmente la puissance d'agir des Peuples européens: ça commence par une simulation et on ne sait comment...

Plût à Apollon de titiller les Dé-démocrates de ses traits!

 

 

 

 

 

 

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