La politique coloniale française d’Omerta sur le Nucléaire continue

Nous avions lancé une recherche sur les conséquences sanitaires transgénérationnelles des essais nucléaires, à partir d’observations cliniques effectuées chez des enfants soignés par le service de pédopsychiatrie du CHPF en évidence la fréquence des Troubles Envahissants du Développement + anomalies génétiques, chez des petits enfants des vétérans du CEP; cette recherche s'est arrêtée.

La politique coloniale française d’Omerta sur le Nucléaire renforcée par le gouvernement autonomiste polynésien, complice des manœuvres de dissimulation du Service de Santé des Armées

 

Dr Christian SUEUR, psychiatre, praticien hospitalier, ancien responsable du Service de Pédopsychiatrie du Centre Hospitalier de Polynésie Française.

Adhérent de l’AMFPGN[1].

 

Il y a quelques années, nous avions lancé une recherche sur les conséquences sanitaires transgénérationnelles des essais nucléaires, à partir d’observations cliniques effectuées chez des enfants soignés à l’hôpital de Jour de pédopsychiatrie de Tahiti, puis chez les consultants des 25 antennes médico-psychologiques mises en place par le service de pédopsychiatrie du Centre Hospitalier de Polynésie Française, dans les 5 archipels polynésiens, mettant en évidence la fréquence des Troubles Envahissants du Développement, associés à des anomalies génétiques, chez des petits enfants des vétérans du CEP (Centre d’Expérimentations du Pacifique, responsable de 193 explosions nucléaires entre 1966 et 1996, dont 45 essais atmosphériques).

Cette recherche avait démarré avec Bruno Barrillot, cofondateur du CDRPC[2] et de l’Observatoire des Armements[3], expert mondialement reconnu, qui avait été nommé responsable du premier Comité de Suivi polynésien des Conséquences des Essais Nucléaires en 2005, par le gouvernement indépendantiste.

Cette recherche, effectuée par des soignants « indépendants de l’administration polynésienne », au sein du service de Pédopsychiatrie du CHPF, devait s’appuyer au début de l’année 2017, sur des analyses génétiques biomoléculaires, pour les 3 générations concernées, chez des familles vues en consultation dans les 5 archipels polynésiens, et en particulier dans les atolls du sud des Tuamotu, qui aurait été réalisée par une équipe japonaise de génétique médicale (recherche d’une augmentation transgénérationelle des mutations des mini satellites du génome, contingente de l’instabilité génétique radio-induite).

http://www.obsarm.org/spip.php?article300

 

http://www.obsarm.org/spip.php?article300Aux décours du décès de Bruno Barrillot en mars 2017, suivant de peu celui de John Doom, fondateur de l’association Moruroa e Tatou, le gouvernement polynésien a décidé sine dié d’interrompre cette recherche, en refusant le financement de ce travail de collaboration scientifique avec le centre de recherche japonais.

Il est clair que se faisant, l’actuel gouvernement polynésien, et sa responsable de la « Délégation au Suivi des Conséquences des Essais nucléaires », ont utilisé le décès de Bruno Barrillot pour mettre un coup d’arrêt à une recherche qui, historiquement, s’inscrivait dans les recommandations de la Commission d’enquête sur les conséquences des essais nucléaires aériens, fondée en 2005 par l’Assemblée de Polynésie française, à l’époque de la Présidence du leader indépendantiste Oscar Temaru.

Le rapport de cette Commission d’enquête[4], réalisé avec le soutien de l’observatoire des armements et de la CRIIRAD[5] préconisait un certains nombre de mesures de recherches afin de mettre en évidence de façon incontestable la réalité des conséquences sanitaires sur la santé des Polynésiens, conséquences supposées, car cliniquement constatées de façon patente (la clinique étant, pour les scientistes modernes qui l’auraient oublié, à la base des sciences médicales, bien avant l’épidémiologie, ou les résultats fournis par les « examens complémentaires » biologiques, génétiques et d’imagerie radiologique ou nucléaire) :

  • la poursuite des études épidémiologiques (indépendantes) portant sur les pathologies cancéreuses[6], mais aussi sur l’ensemble des pathologies non cancéreuses susceptibles d’apparaître chez les personnes exposées et leur descendance
  • le lancement d’études biologiques spécifiques sur les personnes exposées (enregistrements des anomalies chromosomiques ;..) (et leur descendance).

 

En 2016, la CRIIRAD précisait également : « Une partie des effets sanitaires induits sur les populations exposées à l’époque, ou sur leur descendants, a déjà pu se manifester, d’autres pathologies sont à venir. L’évolution sur les connaissances sur les effets des faibles de doses de radiations, en particulier lors de contaminations internes (inhalation et ingestion), montre que les cancers ne sont pas les seules pathologies à craindre, il faut y ajouter des conséquences négatives sur le système immunitaire, le système cardio-vasculaire, le système nerveux ou le système digestif, ainsi que les instabilités du génome, etc…)[7].

 

10 ans plus tard, alors que sans aucun soutien de la France, une étude démarrait, grâce à l’investissement conjugué de Bruno Barrillot et des membres de l’Association des Soignants en Pédopsychiatrie de Polynésie Française, c’est à un nouvel enterrement que l’on vient d’assister, dans le silence général, et derrière l’hypocrisie manifeste des gestionnaires de « l’autonomie polynésienne ».

 

Aujourd’hui, en témoigne le récent dossier réalisé par le magazine DIXIT[8], la parole autorisée n’est plus celles des associations, ou des chercheurs indépendants, mais « la voix de son maitre » :

  • c’est ainsi qu’on peut y lire les propos inexacts, partiaux, dissimulateurs et anti-scientifiques (au regard du « state of the art » de la radiobiologie moderne) du Dr Baert, l’actuel médecin militaire responsable du Centre Médical de Suivi des vétérans, mis en place en 2011 par l’armée (en lieu et place d’un Centre médical indépendant, construit au sein du service public polynésien, tel que demandé à l’époque par les associations et le gouvernement d’Oscar Temaru) :

http://outremers360.com/societe/le-fait-nucleaire-demeler-le-vrai-du-faux-limpact-sanitaire-des-essais-nucleaires/

 

Ce médecin « spécialiste en radioprotection et radiopathologie » se permet de fustiger les « soit-disant experts », en se réservant le droit d’être le seul autorisé à dire le vrai en matière de nucléaire ; mais il se permet également de rayer d’un trait de plume le questionnement sur les pathologies neurodéveloppementales possiblement induites par le nucléaire, s’érigeant par là même « spécialiste en psychiatrie » et mésestimant notre travail clinique, et toute la littérature internationale que nous avons étudiée dans notre rapport sur ce sujet.

Voici ce qu’il répond à la question de Dixit :

« Les enfants d’une personne ayant travaillé sur les sites peuvent-ils générer des maladies mentales dues à des causes génétiques ?

Non c’est parfaitement faux. Même si on sait aujourd’hui que certaines maladies mentales ou des troubles du développement sont liées à des prédispositions génétiques ou des anomalies chromosomiques, il n’existe aucune étude permettant de suspecter une augmentation de ces maladies avec une exposition à la radioactivité. »

 

Comme quoi, quand on est pas « expert », effectivement, il ne faut pas se lancer sur des sujets complexes que l’on ne maitrise pas, au risque de raconter n’importe quoi : comment ce médecin peut-il dans une même phrase émettre l’hypothèse d’une origine génétique de certaines « maladies mentales », et nier que la radioactivité, qui a pour caractéristique d’agir de manière pathogène sur le génome, puisse être un facteur étiologique de telles maladies ???

Les dimensions de l’éthique et de l’intelligence minimale régissant, dans le cadre de la déontologie médicale, l’information de la population, en prennent là un sacré coup !

Peut-être que ce médecin n’intervient pas en temps que médecin, assujetti au Code de Déontologie médicale et à son devoir professionnel de se mettre « au courant » des dernières données de la science, mais, que, le doigt sur la couture du pantalon, il est tous simplement, en pleine « innocence », aux ordres de sa hiérarchie, la « grande muette », et de l’UNSCEAR[9].

Il se révèle là en propagandiste assez peu efficace de la théorie archaïque des « essais nucléaires propres », que les autorités veulent nous faire avaler depuis plus de 60 ans. (Et les autorités françaises ont mis plus de 50 ans pour admettre qu’il y avait une causalité post-nucléaire « non négligeable » sur les pathologies cancéreuses des vétérans du CEP, puis sur l’ensemble de la population polynésienne concernée par les retombées sur les 5 archipels polynésiens à l’époque des essais).

 

Lorsqu’il se permet de dire : « Ceux qui évoquent aujourd’hui l’existence de maladies héréditaires radio-induites en sont restés aux discours de John Teariki et de Jean Rostand datant de 1966. Ils ne sont tout simplement pas à jour des dernières publications scientifiques », nous l’encourageons à lire les références bibliographiques scientifiques les plus récentes accumulées dans notre rapport, et en particulier, les actes des colloques scientifiques organisés par l’ONG « Independent WHO[10] », créée en réaction à la forclusion du rôle de l’OMS sur le nucléaire, instaurée par la création de l’UNSCEAR.

 

  • c’est ainsi également, que l’on peut entendre la nouvelle responsable de la Délégation au Suivi des Conséquences des Essais Nucléaires (nommée par l’actuel président de la Polynésie française au décès de Bruno Barillot) énoncer : « cela me conforte dans l’idée qu’il est important de participer, à notre échelle, à ces travaux de recherche, ne serait-ce qu’en suivant de près tous les Polynésiens atteints de maladies potentiellement radio-induites, et de suivre leurs descendants », alors là même qu’elle a interrompue la seule recherche indépendante lancée en PF, par un service public hospitalier, sur la question de la transmission génétique de pathologies développementales chez les petits enfants des vétérans du CEP, et des populations exposées aux retombées des essais nucléaires.

http://outremers360.com/societe/le-fait-nucleaire-demeler-le-vrai-du-faux-la-verite-passe-par-un-cheminement-rationnel-et-depassionne/

 

Lorsque l’on se pare de toute la sagesse du monde en émettant un discours distanciée, de « grande neutralité » du genre « Et la recherche de vérité passe par un cheminement rationnel, factuel, objectif, dépassionné, et surtout, c’est sans doute le plus difficile à faire, désintéressé », on mésestime gravement la perversité du « système nucléaire » qui est quant à lui tout à fait « intéressé » ; alors bien évidemment lorsque, comme beaucoup « d’autonomistes » on est « culturellement » clivé, on oublie facilement le refoulement psychique, et les mécanismes de défense contre le sentiment de culpabilité « familiale », qui doit rester inconscient, pour se permettre de ne pas succomber à la « logique indépendantiste » que renforce le constat objectif des dégâts du nucléaire.

Effectivement, notre recherche à pour origine notre pratique psychiatrique : mais certains polynésiens, « enfants de colons », ou « demis », ne sont pas encore à même d’assumer leur « héritage » personnel familial, et préfèrent nettement le pragmatisme de « surface » du discours des maitres, plutôt que de s’interroger sur les difficiles compromis inconscients (ou compromissions ?) auxquels leurs origines les confrontent.

Un travail de « mémoire », effectivement tout à fait nécessaire, quant au « traitement » des effets transgénérationnels des essais nucléaires en Polynésie, devra surement également comporter, un douloureux travail « d’introspection », seul à même de mettre en évidence les angoisses mortifères, et autres culpabilités filiales inconscientes, à l’origine des dénégations, dénis, et mythologies « rassurantes » à bas prix, à l’œuvre y compris chez les « leaders » autonomistes, et les caciques de la bourgeoisie locale.

 

Lorsque l’on se contente de se soumettre à la « voix de son maitre », on peut effectivement avaler n’importe quelle assertions pseudo-scientifiques, et annihiler totalement toute curiosité intellectuelle: : « Vous avez lu l’interview du docteur Baert répondant aux questions que tout le monde se pose sur l’impact sanitaire de l’exposition aux effets ionisants et aux retombées radioactives des essais nucléaires, avez-vous été surprise ? L’interview en elle-même ne m’a pas surprise puisque j’avais déjà échangé à plusieurs reprises avec le Dr Baert. En revanche, je dois dire que les éléments scientifiques qu’il avance ont réactivé fortement ma réflexion sur le sujet. Il y a peu encore, j’avais, comme beaucoup de personne, non pas une certitude, mais au moins un gros doute sur le fait que la contamination radioactive ait pu toucher l’ensemble de la population. »

 

 

La responsabilité de ces personnes, ainsi que la cécité de la majeure partie de la communauté médicale polynésienne, me paraissent devoir être clairement interrogées, dans le contexte néocolonial qui caractérise la situation socio-politique actuelle en Polynésie française.

 

Cette responsabilité dans le maintien d’un silence coupable, vis à vis du crime contre l’humanité[11] réalisé au travers de ces essais nucléaires (aussi bien en Polynésie, qu‘en Algérie) par les gouvernements français successifs, et l’armée française, à l’époque du CEP, paraît également susceptible d’être appréciée tout autant en terme de névrose de culpabilité, qu’en terme de complicité.

 

Aujourd’hui, qui se préoccupe en Polynésie d’améliorer la prise en charge médico-sociale, éducative, et les soins spécialisés en direction de ces enfants ? A partir du moment où l’on refuse toujours de constater et d’étudier ces réalités cliniques, et leur origine, on ne se permet pas de développer les outils nécessaires pour prendre en charge ce problème de santé publique spécifique.

Le dispositif polynésien de soins médico-éducatifs est dramatiquement sous dimensionné, et les soins de santé primaire des habitants des atolls du sud des Tuamotu sont désinvestis par le service public de la Direction de la Santé, et délaissés entre les mains du Service de Santé des Armées : ceci constitue clairement un déni de démocratie, et une politique de non droit indigne de la République… Même si cela se situe « au plus loin » de l’hexagone !

 

La France coloniale, et ses collaborateurs locaux, est encore bien loin d’assumer, dans le domaine des essais nucléaires comme dans bien d’autres « violences » d’état, son héritage criminel.

 

[1] AMFPGN : Association des Médecins Français pour la Prévention de la Guerre Nucléaire – IPPNW (International Physicians for the Prevention of Nuclear War), Membre de l’ICAN – Prix Nobel de la Paix 2017.

[2] Centre de Documentation et de Recherche sur la Paix et les Conflits (CDRPC), devenu en 2008, l’Observatoire des armements / CDRPC. Membre de l’ICAN – Prix Nobel de la Paix 2017.

[3] www.obsarm.org

[4] http://obsarm.org/obsnuc/veterans/Dossier%2021-02-06.pdf

http://www.moruroa.org/medias/pdf/CESCEN%20vol.%20I%202006.pdf

[5] CRIIRAD : Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité www.criirad.org

[6] Dont les études de Florent de Vathaire, de l’IGR, sur les cancers de la thyroïde.

[7] http://www.criirad.org/actualites/dossiers2006/polynesie/CRIIRAD2016-07-01-polynesie-essais-nucleaires.pdf

[8] http://outremers360.com/politique/le-fait-nucleaire-demeler-le-vrai-du-faux-un-grave-deficit-dinformations/

[9] UNSCEAR : Le Comité scientifique des Nations unies pour l'étude des effets des rayonnements ionisants (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic RadiationUNSCEAR) est un organisme international né en 1955, qui a « interdit » à l’OMS de travailler sur les conséquences sanitaires du nucléaires, et qui donc, de ce fait, « filtre » toutes les recherches scientifiques « officielles » sur ces questions, au service des « grandes nations » du « lobby  nucléaire » civil et militaires.

[10] http://independentwho.org/fr/livres/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Independent_WHO

[11] http://outremers360.com/politique/essais-nucleaires-une-petition-populaire-pour-que-letat-assume-les-consequences-des-essais-en-polynesie/

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