Paroles de sans-papiers, enregistrées au centre de rétention du Mesnil-Amelot

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J'ai vu cette image et j'ai lu leur manifeste. L'insoutenable de leur situation m'a sortie du ronron d'un confinement bien organisé. J'ai pris mon téléphone et j'ai appelé la cabine CRA espérant leur apporter un peu de réconfort. J'ai écouté celui qui m'a semblé être leur porte-parole, puis un des grévistes de la faim. Récits entre révolte et désespoir. Manque d'hygiène, saleté, sanitaires dégoutants, irrespect des flics qui leur postillonnent dessus sans masques, « traités comme des chiens », rabaissés. « L'irrespect, Madame, l'irrespect !». La peur du CV-19 est oppressante, salle à manger commune, pas de protection, pas de gel hydroalcoolique, plus de parloirs, plus d'avocats, plus de contacte avec la CIMADE. L'arbitraire, appels par haut-parleur, durant l'entretien, pour s'entendre dire : « Toi, t'es prolongé de 28 jours. » Qui décide ?

Fermer le Centre de Rétention Administratif ? « Mais si nous sommes libérés, Madame, où irons-nous ? » Ils seront à la rue plus que jamais exposés au coronavirus.

Comment apporter du réconfort, quels mots trouver ? J'ai dit je j'allais mobiliser mes ami.e.s et diffuser leur appel puis nous avons raccroché. Je ne suis pas journaliste mais une citoyenne ordinaire. Leur situation est clairement expliquée dans les articles du Parisien et du Monde dont vous trouverez les liens ci-dessous.

J'ai rappelé en soirée. Avec leur accord, j'ai enregistré nos échanges.

Voici deux courts extraits, le premier avec le résident « porte-parole » :

1er Entretien

 

Le deuxième avec un de ses camarades :

2d Entretien

 

Je n'ai pas leur nom. C'est le bâtiment des hommes que j'ai appelé. Au CRA du Mesnil-Amelot, il y a aussi des femmes. J'essaierai d'en savoir davantage.

Je vous en prie, téléphonez, même si c'est peu de chose, c'est un réconfort. Nous sommes plusieurs à nous mobiliser, pour diffuser l'information, pour alerter sur leur situation. Une pétition est en cours de rédaction. Nous continuerons à nous battre pour eux et pour nous.

Il y a urgence, vendredi 3 avril le Conseil d’État prolonge la détention provisoire, sans juge.

Les grains de sable font la tempête, plus forts et plus nombreux, soyons en lutte.

Liens vers les articles du Parisien et du Monde :

http://www.leparisien.fr/seine-et-marne-77/seine-et-marne-angoisse-au-sein-du-centre-de-retention-du-mesnil-amelot-01-04-2020-8292066.php

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/04/04/coronavirus-le-conseil-d-etat-valide-la-prolongation-de-la-detention-provisoire-sans-juge_6035548_3224.html

Pour prolonger ce billet, voici le texte de Christiane Gayerie :

Une fois de plus, à coup d’ordonnances, l’État français piétine les Droits de l’Homme

En pleine période de lutte contre les ravages du covid-19 et de confinement, quand le Portugal régularise ses migrants jusqu’au 1er juillet, et qu’en France on libère les prisonniers en fin de peine, il reste encore des sans-papiers dans certains CRA, centres de rétention administrative. Symphorien, congolais, raconte qu’au Mesnil-Amelot, à part deux femmes au bâtiment 15, ils sont une trentaine d’hommes, enfermés sans possibilité de confinement individuel. La restauration y est collective et les conditions d’hygiène déplorables. Ils n’ont pas assez de savon pour se doucher et se laver les mains, pas de gel hydro alcoolique. Certains toussent.

Contre toute politique de précautions préconisée par l’OMS et le ministre des solidarités et de la santé, visant à limiter la propagation du virus, ni les personnes retenues, ni les policiers, pas plus que les personnels appelés à servir dans les centres ne portent de masques ni de gants, ce qui constitue une atteinte au droit à la santé et au respect de la vie, libertés fondamentales bafouées en l’absence totale de suivi et de prise en charge médicale. Il appartient au chef de centre de faire respecter les règles par des personnels qui rentrent et sortent et participent selon le ministre des solidarités et de la santé de la saturation des hôpitaux et des personnels de santé.

Par ailleurs, l’article L. 562-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, indique que si ces personnes peuvent être placées en rétention, c’est à la seule fin de permettre l’exécution, dans les délais les plus brefs possibles, de la mesure d’éloignement du territoire. Or le contrôle des frontières s’intensifie, presque tous les vols sont annulés à Roissy et Orly est fermé.

La procédure qui donne au juge des libertés et de la détention toute compétence pour mettre fin à la rétention si l’expulsion n’a pas été appliquée dans les délais ou si elle ne se justifie plus, reste lettre morte et a été modifiée en profondeur par un nouvel arrêt du Conseil d’État dans le cadre des ordonnances de l’état d’urgence sanitaire : la prolongation de plein droit et sans débat des détentions provisoires. L’article 16 de l’ordonnance prolonge de deux ou trois mois, selon les cas, la durée maximale des détentions provisoires ordonnées lors d’informations judiciaires sur des délits. (…)La circulaire de la garde des sceaux, Nicole Belloubet, diffusée le 26 mars en application de cette ordonnance, précise qu’« il n’est pas nécessaire que des prolongations soient ordonnées par la juridiction compétente pour prolonger la détention en cours ». Le Monde 3 avril 2020.

La Cimade a suspendu ses permanences physiques, depuis le 16 mars et les retenus ne sont plus accompagnés pour connaître leurs droits, le JLD ne peut statuer puisque le tribunal est fermé depuis le 18 mars « pour des raisons sanitaires » par Bertrand Menay. Par ailleurs comment ces personnes pourraient-elles adresser un recours au tribunal administratif pour être libérées sachant que depuis le 30 mars tandis que l’annexe judiciaire du Mesnil-Amelot est fermée  et que le contentieux a été rapatrié au tribunal judiciaire de Meaux, Bertrand Menay a pris le 18 mars la décision de ne plus transférer les retenus jusqu’à la salle d’audience.

C’est donc à une série d’atteintes graves aux droits fondamentaux que se livre l’État français : droits fondamentaux des personnes, droits des étrangers et ce malgré la demande du GISTI Groupe d’information et de soutien des immigré.e.s, de l’association « Avocats pour la Défense des Droits des Étrangers » (ADDE), du Syndicat des avocats de France, de la Cimade et du Conseil national des barreaux, au juge des référés du Conseil d’État, d’enjoindre au Premier ministre, au ministre des solidarités et de la santé et au ministre de l’intérieur de fermer provisoirement les CRA. La demande est refusée par ordonnance du 27 mars 2020 par le conseil d’État. La juridiction administrative a rejeté sans débat les très nombreux recours contre cette disposition exceptionnelle de l’état d’urgence sanitaire. Les détenus non jugés, et donc présumés innocents, peuvent ainsi être maintenus en rétention...

Dans les CRA les personnes retenues sont effrayées. Certaines sont en grève de la faim depuis le 30 mars, d’autres se mutilent. Seules face aux policiers, à leurs insultes, à leurs crachats, à leurs propos qui ne sauraient être la loi : « toi tu sors pas », « toi tu sors demain », « toi tu en reprends pour 28 jours », atteinte supplémentaire, grave et manifestement illégale au droit de ne pas subir de traitements inhumains et dégradants comme le rappelle notamment l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales les personnes communiquent :

Le communiqué des retenus :

Y a tous le bâtiment 9, 10 qui fait grève de la faim, et quelques
personnes du bâtiment 11.
On demande notre libération immédiate et la fermeture du centre. On a
peur de la contamination du coronavirus. Il y a encore de nouvelles
arrivées Ici il n’y a pas d’hygiène, donc c’est plus risqué que dans
d’autre endroit.
On a contacté la CIMADE, et on lui demande de faire une DML pour tout le
monde (demande de remise liberté).
Y a pas de vol, y a rien ici. Pourquoi on est là encore ?
Y a des gens qui se coupent pour sortir d’ici. La police est encore
violente avec nous. Depuis qu’on est en grève de faim les policiers
n’ont toujours pas répondu.
On veut que des journalistes nous contacte, et que la préfecture décidé
de nous libérer le plus rapidement possible.

Les retenus de Mesnil-Amelot le 30 mars 2020

« C’est la première fois depuis la loi des suspects de 1793 que l’on ordonne que des gens restent en prison sans l’intervention d’un juge » dénonce Louis Boré, président de l’ordre des avocats au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation.

Avec les avocats unanimes, rejoints par le Syndicat de la magistrature, la Ligue des droits de l’homme et l’Observatoire international des prisons, dénonçons ces mesures.

Avec les déboutés du droit d’asile et les sans-papiers maintenus en rétention et dans l’intérêt de tous, nous demandons la fermeture des CRA, la libération des retenu.e.s qui, rappelons-le ne sont pas des criminel.le.s et leur mise à l’abri dans des lieux adaptés.

 

Christiane Gayerie

 

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