Recherche : la course insensée aux publications

Afin que le travail d’une équipe de chercheurs puisse être reconnu rien ne vaut une publication dans une grande revue scientifique. Le cas des données publiées puis ensuite retirées entraine de graves failles dans le système.

Afin que le travail d’une équipe de chercheurs puisse être reconnu rien ne vaut une publication dans une grande revue scientifique. Le cas des données publiées puis ensuite retirées entraine de graves failles dans le système.

retractation

 Ces publications prestigieuses assurent une reconnaissance aux travaux effectués par les chercheurs. Elles permettent à l’information d’être diffusée et sont parfois reprises dans d’autres articles : on parle alors de citations.

Plus le nombre de publications et de citations qui en découle est élevé plus l’importance des résultats publiés est reconnu. On appelle cela le facteur d’impact c’est-à-dire le nombre de fois où l’article est cité pendant un certain nombre d’années : un facteur comparable au top 50 des tubes du moment !

Ce système « publications – citations » permet également aux chercheurs d’être plus facilement soutenus par des subventions et autres budgets débloqués.

C’est alors que des abus peuvent survenir et bien plus fréquemment qu’on ne le pense. Le site internet www.aeon.co a publié en décembre dernier un excellent article intitulé The retractation war  (la guerre des rétractations) repris également dans l’édition n°1269 de Courrier International.

Plus récemment, c’est le Dr. Horton, éditeur en chef de The Lancet un des journaux médicaux les plus respectés, qui a jeté un pavé dans la mare. Il affirme :

  • une grande partie de ce qui est publié est au mieux sujet à caution, sinon complètement faux.

Il poursuit en affirmant que la mauvaise qualité des recherches est alarmante et que les données sont sculptées pour cadrer avec la théorie préférée. En écho, le Dr Maria Angell, ancienne éditrice en chef du New England Journal a fait connaître son opinion sur le sujet :

  • il n’est tout simplement plus possible de croire une grande partie des résultats de recherches cliniques publiés.


Entre erreur et fraude volontaire

L’auteur de l’article parle d’une guerre de la rétractation car en effet, de plus en plus souvent, ces fameux articles scientifiques son retirés pour des raisons plus ou moins avouables, lorsque le mal est déjà fait. Si le retrait d’un article scientifique peut être parfois synonyme d’humiliation pour l’équipe de chercheurs concernée par la rétractation, c’est bien souvent le contraire qui se passe : la procédure de retrait étant discrète, les fonds peuvent continuer à tomber malgré les erreurs ayant conduit à la rétractation. Pire encore : les informations erronées auront déjà commencé à être diffusées par d’autres moyens. De ce point de vue là une rétractation n’a aucun pouvoir pour modifier des informations déjà reprises par d’autres…

Cette procédure de rétractation est pourtant sérieuse. Contrairement à une simple erreur (généralement un erratum est publié ensuite) elle invalide totalement la découverte publiée.

Parmi les cas les plus notables citons en 2011 l’éminent psychologue hollandais Diederik Stapel qui avait truqué les données de 55 articles sur des sujets comme la tendance humaine à la stéréotypie et à la discrimination. De même, en 2009, le chercheur sud-coréen condamné pour détournements et violations bioéthiques suite à de fausses déclarations sur le clonage d’embryons humains…


Les rétractations en hausse 

Au début des années 2000, environ 30 articles par an furent retirés et en 2014 plus de 400, soulignant ainsi les faiblesses criantes du système des publications. À l’heure où les revues scientifiques ont beaucoup changé : mise en page attrayante, contributeurs stars et titres accrocheurs, la forme semble plus importante que le fond.

Et bien souvent les rétractations n’ont pas l’effet escompté. En 2012, il a été démontré que malgré les rétractations, de nombreuses études continuaient à être citées ! notamment une en 2010, remarquable, prouvait que les travaux du psychologue Stephen Breuning, dont 24 articles avaient été discrédités (sur un total de 25 !) par l’Institut National de la Santé Mentale (National Institutes of Mental Health aux USA) recevaient encore en 2006 des citations positives dans les revues.

Plus déroutant encore, certains articles retirés retrouvent une seconde vie dans d’autres revues moins prestigieuses mais tout de même connues.

Une manière efficace de lutter contre les publications frauduleuses serait la diffusion obligatoire des données brutes, avant qu’elles ne soient enrobées dans un article trop lénifiant. Cette idée reste pour l’instant une simple recommandation rarement respectée. Selon le patho-biologiste Kenneth Witwer moins de 40% des 127 études dans sa spécialité rendraient les données brutes disponibles.

Internet peut également changer la donne : les études publiées on-line possèdent également une section de commentaire, laissant ainsi à l’ensemble de la communauté scientifique la possibilité de discuter de l’article en question. C’est le cas notamment de la plus grande base de donnée Pubmed.


A la recherche de plus d’intégrité

Au japon, un livre blanc appelle à une plus grande vigilance des chercheurs sur les questions d'éthique, notamment après les scandales médiatiques ayant affecté plusieurs chercheurs de premier plan.



Ce livre blanc présente des cas récents de mauvaises conduites scientifiques, notamment le cas d’une chercheuse au centre de recherche RIKEN ayant basé des articles sur les cellules souches pouvant devenir pluripotentes par stimulation sur des données falsifiées, ou encore la société Novartis Pharma, falsifiant des données sur un médicament contre l’hypertension. Il y a eu au moins 12 cas récents de mauvaises conduites de ce type, et le gouvernement souhaite y faire face. Tandis que la qualité de la recherche Japonaise est louée, ce genre d’affaire met en péril la crédibilité scientifique du pays. Ce phénomène s’explique par une trop grande pression mise sur les chercheurs quant au nombre d’articles scientifiques à produire pendant la durée de leur contrat.

D’autres actions sont à noter pour une meilleure éthique de la publication : le service Crossmark propose à tous les journalistes abonnés d’ajouter un logo digital à leurs articles sur lequel il suffit de cliquer afin de savoir si l’article a été cité, corrigé, invalidé ou toutes autres informations complémentaires importantes. De même,  le Retractation Watch est un site compilant tous les articles retirés. Ivan Oransky son co-fondateur affirme

  • nous devons changer le pouvoir sans précédent que possède un article publié.

Un simple article publié dans les revues prestigieuses telles Nature, Cell, ou Science peut littéralement propulser la carrière d’un scientifique. Un chercheur avec de nombreuses publications acquiert le statut de véritable « rock star » de la profession. De cette ambiance résulte une compétition extrême qui impacte négativement la qualité de la recherche. Comme l’affirme Ferric Fang, le rédacteur en chef de la revue Infection and Immunity :

  • en fin de compte ce qui devrait compter c’est la joie d’une découverte et les innombrables contributions majeures ou mineures que nous faisons en contact avec d’autres scientifiques.

Des animaux victimes de la communication des labos

Ces publications impliquent également de nombreuses expérimentations animales. Si beaucoup d’entre elles ne sont pas réellement pertinentes pour notre espèce, elles sont idéales pour les effets d’annonce.

En 2005, une évaluation de l’impact médical de plusieurs projets impliquant des expérimentations animales et des publications scientifiques en résultant fut réalisée (sur les périodes 1993 -2004 et 2005 - 2011).

Une investigation de toutes les demandes d’autorisation accordées aux Université de Wuerburg, Erlagen et Regensburg d’expérimenter sur des animaux ainsi que les demandes accordées d’expérimentation animale de diverses compagnies pharmaceutiques en nord Bavière fut réalisée.

Conclusion : à peine 33% des résultats de ces propositions étaient considérés rétrospectivement comme en accord avec les buts décrits dans les demandes d’autorisation. 65 publications scientifiques en résultèrent avec un déclin marqué des citations issues de ces données animales jusqu'à zéro citation en 2010 démontrant le manque d’impact réel de ces données sur le long terme.

Concernant les citations en recherche appliquées c’est-à-dire ayant une application directe pour l’homme. Sur  les 132 publiées, à peine 7 citations pouvaient relier des données issues de ces expérimentations animales à des applications thérapeutiques envisageables pour l’homme. Aucune ne procurait de preuve d’application directe pour une thérapie sur l’homme. D’autres investigations du même type concluaient également que les résultats d’expérimentations animales étaient surestimés.

Pourtant ces résultats sur animaux sont communiqués prématurément aux médias.

En mars dernier, une nouvelle a été abondamment relayée par les médias à propos du cancer avec un titre accrocheur « Elle a trouvé la molécule tueuse de cancer »

Pourtant la chercheuse admet elle-même ne pas savoir pour quel cancer cette nouvelle sera valable !

  • On ne saura précisément qu’après avoir réalisé des tests sur patients 

Étonnamment ce type de discours n’est pas nouveau : en 2006 on lisait déjà ce titre sur un site célèbre  « cancer : les espoirs d’une nouvelle molécule tueuse (de cancer ndlr) » qu’en est-il aujourd’hui ? Les chercheurs avaient à l’époque identifié des mécanismes prometteurs sur des souris : il restait à faire les essais sur l’humain. Une simple formalité ? Non une étape cruciale qui devrait empêcher les Start-up de communiquer de la sorte. Les chercheurs eux-mêmes admettent qu’il faut attendre les essais cliniques sur l’homme pour valider les découvertes. C’est ce filtre qui trie les fausses pistes, des réelles découvertes.

Peu de temps avant, une information identique à propos du VIH a été relayée par les médias avec des formules comparables : une nouvelle substance anti VIH fait naitre l’espoir d’un traitement à effet prolongé. L’ONG Pro Anima est mal à l’aise face à ce type d’effet d’annonces qui en plus donnent de faux espoirs aux malades.

Des « over promesses »

Selon le neuroscientifique américain Philip Low, à peine 6% des thérapeutiques aboutissent réellement sur le marché. Une mise sur le marché ne signifiant pas excellence loin s’en faut. Dés lors on ne peut que déplorer une communication mondiale déplacée, pouvant d’ailleurs impacter les personnes véritablement en attente de progrès thérapeutiques  en donnant de faux espoirs. Un média connu écrit à propos de cette nouvelle :

  • s’agit-il d’un tournant dans la lutte menée contre le sida ? il est encore trop tôt pour le dire.

Alors pourquoi en parler ? Les chercheurs devraient montrer plus de retenue.

Des « over promesses » qui, publiées prématurément, provoquent un grand désarroi chez les malades en attente de traitement. Le commentaire d’une malade de Parkinson, trouvé sous un article publié cet été intitulé Une équipe perce le mystère de la maladie de Parkinson  (sur la souris ndlr), est très parlant :

  • c’est toujours pareil, ils ont trouvé l’origine (soit-disant) de la maladie de Parkinson, (…) cela fait plus de 16 ans que j’ai cette maladie. J’entends toujours le même refrain ! (…) A quand la super info qui nous annoncera que l’on peut guérir ?

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