La question sociale

Vacances bénies... elles me donnent l'occasion de retrouver des textes pourtant lus et relus qui, par leur universalité, ont façonné la façon de penser de générations d'adolescents. Que de questions soulevées, combien peu de réponses apportées depuis.... Pour ne pas oublier ce texte, je le soumets à la mémoire collective de Médiapart.

Dans ce texte tiré de "Proses philosophiques" de Victor Hugo, il s'agit du chapitre La Question Sociale.

"La question sociale a été trop réduite au point de vue économique ; il est temps de la remonter au point de vue moral.
Le côté économique, certes, est sérieux, et celui qui écrit ces lignes est un de ceux qui ont le plus énergiquement réclamé, de front avec l’amélioration morale, l’amélioration matérielle.

Mais, du jour où un certain danger d’abaissement se révèle, les questions doivent reprendre leurs rangs, et la question matérielle,
si importante qu’elle soit, n’est que la seconde. Avant tout, la question morale et intellectuelle ; avant tout le droit, le devoir, la conscience ; avant tout les principes ; avant tout les notions du vrai, du bon, du juste, du grand, du beau. Commencez par là. Une
vaste éducation publique tournée vers l’idéal. Comme tout est logique, et se lie, et se suit, et qu’un chaînon du bien tire l’autre, si la condition intellectuelle s’améliore, forcément le sort matériel s’améliorera. Soyez tranquilles, si votre âme grandit, votre pain blanchira.

Le progrès difforme est possible. C’est la prépondérance de la matière. Défiez-vous du ventre.

Il y a deux types : Apollon et Silène. Choisissez. La Grèce, c’est le peuple Apollon ; le bas-empire, c’est la civilisation Silène.

Nous autres vieux socialistes datant de 1828, nous devons être les premiers à donner l’alarme. Il ne faut point oublier que le despotisme a la prétention d’être socialiste. Frédéric II ignorait le mot, mais pratiquait la chose ; il écrivait à Voltaire : « Je fais bâtir un quartier neuf à Berlin ; vous ne sauriez croire comme la bâtisse aide à régner. » On apaise les capitales par de grands travaux. Maxime d’état : Quand le bâtiment va, tout va. On donne de l’ouvrage, on élève le prix des journées, on bâtit, débâtit, rebâtit, on perce des rues, on recommence les villes de
fond en comble, on construit des palais et des citadelles, on émerveille le bourgeois. De là un véritable applaudissement public ; de ces constructions et reconstructions, où il y a quelques ruines, il se dégage une certaine popularité. La restauration des Stuarts a été consolidée par l’incendie de 1666. Charles II regardait en se frottant les mains flamber Saint-Paul avec sa flèche et quatre-vingt-huit églises, l’hôtel de ville et treize mille maisons, et quatre cents rues, et quinze quartiers sur vingt-six. Il disait en riant au doyen de Saint-Asaph :
Je referai Londres. Un
césar brûla Rome pour la rebâtir, et en fut si populaire qu’après sa mort il y eut des pseudo-Nérons.

Si la fourniture du travail, coûte que coûte, était toute la question, si l’élévation de la main d’œuvre dissipait tout le problème, si une augmentation de salaire suffisait, les habiles auraient beau jeu. Une première opération réussie leur mettant dans la main l’atout, c’est-à-dire le pouvoir, ils n’auraient plus qu’à continuer, et ceci serait la gloire : tricher le progrès. Insistons-y, car c’est pour avoir oublié ces choses que Rome n’est plus Rome, s’il n’y a point de devoir, s’il n’y a point de dignité humaine, si l’appétit et la jouissance sont le but, la
tyrannie est satisfaisante. Caton est une dupe ; Thraséas est un niais. Brutus est bien près d’être un traite. En tuant César, il tue la
solution. Il assassine
panem et circenses.

Panem et circenses, c’est le mot du césarisme. Le droit divin a le sien, fort ressemblant : Festa, Farina. Il y ajoute en sous entendu : Forca.
Mettons nos axiomes le plus loin possible de ceux-là.

Mêlons-y l’idée morale pour les assainir.

La principale fonction de l’homme n’est pas de manger ; mais de penser. Sans doute qui ne mange pas meurt, mais qui ne pense pas rampe ; et c’est pire.

L’absolutisme autrichien se déclare paternel et se charge de tout. Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et il n’y a pas d’autre père que le père. Père, dans la vieille langue monarchique, signifie maître. Pourvoir à tous vos besoins autorise ceci : tenir sous clef toutes vos facultés. Vous voilà à jamais mineurs. Vous êtes une vieille nation d’enfants. L’état se substitue à l’individu. Il lui ôte la peine d’exister. Il faut prendre garde, nous disons ceci pour l’Autriche, aux gouvernements qui se font votre providence ; ils ne tardent pas à vouloir devenir votre conscience. L’Autriche est paternelle ; le pacha d’Égypte pratique un vaste communisme ; le seigneur russe, propriétaire d’hommes, ne laisse manquer de rien ses paysans ; le planteur américain a les mêmes bontés pour ses nègres. Tous ces gouvernements ne demandent à ceux qu’ils rendent heureux
qu’une petite concession, la servitude. Vous serez logés, nourris, chauffés, lavés, abreuvés, etc. ; seulement on verra la marque du collier. Oh ! où y a-t-il des loups et des bois !
Je demande à avoir faim en liberté."


 

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