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Billet de blog 8 avr. 2011

N’y a-t-il pas trop de Guéant en France?...!

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Guéant déraille, Projet du PS, Le Pen en vert

N’y a-t-il pas trop de Guéant en France?

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J’ai rédigé cette note pendant mon trajet vers le Parlement de Strasbourg puis dans le train entre Metz et Strasbourg aller et retour. A Metz je faisais une intervention dans une licence professionnelle de journalisme web. Puis un passage sur France 3 à propos de la présentation de notre proposition de loi cadre sur la laïcité et spécialement sur la question du Concordat d’Alsace Moselle. En chemin j’ai dépouillé la presse avec jubilation. Du coup, je traite ici de la dernière de monsieur Guéant sur les musulmans. Mais surtout je jette un premier coup d’œil sur le programme du PS. Grosse affaire ! Attention à la douche froide ! Non seulement c’est vraiment maigre mais il y a aussi une belle bourde. Une mesure proposée qui existe déjà et d’ailleurs adoptée à l’initiative de Sarkozy contre les groupes parlementaires socialistes. Il s’agit d’immigration. Mince ! Puis je reviens sur une ou deux émissions de télé auxquelles j’ai participé. Où il est question de Marine Le Pen et des frères Duhamel.

Ce billet est illustré par Cédric Dazin. Merci à lui.

Du programme socialiste le Parti de gauche a dit qu’il n’était « ni socialiste, ni réaliste ». Mais le journal « les Echos » et la presse économique sans compter « Le Monde » et « Libération », ont souligné qu’il s’agit d’un programme bien « ancré à gauche ». A la précédente étape de la rédaction du projet socialiste, la droite n’avait pas hésité à dire qu’il s’agissait d’un « retour à 1981 ». Cette fois-ci ne peut-on dire qu’il s’agit d’un retour à la révolution bolchévique ? Il le faudrait pour que chacun tienne sa place dans le jeu de rôle. De toute façon personne ne risque rien à raconter n’importe quoi. Car personne n’a de mémoire, personne ne compare à rien, personne ne tient compte d’aucun évènement récent. Tout est dans l’affiche. Quelques exemples.

Mémoire ? Allons bon, quoi encore ? Question : pourquoi faire moins qu’hier quand on veut faire plus ? C'est ce qu'explique un des rédacteurs du projet socialiste, le secrétaire national à l'économie du PS Michel Sapin, cité par l'Humanité : "les Français savent très bien qu'on ne peut pas promettre autant aujourd'hui qu'en 2007 et encore moins qu'en 2002." Exemple. Le programme de Jospin prévoyait 700 000 emplois jeunes dont 300 000 dans le privé. Il n’en réalisa « que » 350 000 dans le public. Dès lors, comment une priorité donnée à la jeunesse, à supposer que cette mesure y corresponde, conduit à proposer 50 000 emplois de moins que ce qui fut fait il y a dix ans et 400 000 de moins que ce qui fut promis alors ? Comparaison. Le Parti de Gauche propose le salaire maximum de un à vingt dans toutes les entreprises, depuis deux ans. A toutes les occasions j’en rappelle l’idée dans les médias qui m’accueillent. Le PS la reprend. Fort bien. Du coup toute la presse chiffre la mesure et cherche des exemples. C’est bon pour nous. Le mot d’ordre avancera dans les esprits. Les socialistes ne pourront plus s’en dégager. Et qui boit la mer doit aussi digérer les poissons. Mais pourquoi le PS réserve-t-il cette mesure aux seules entreprises où l’Etat est actionnaire ? Pourquoi pas à toutes les autres ? En quoi le scandale des sur-rémunérations et son impact global sur le partage de la richesse produite en entreprise est-il limité aux seules entreprises semi publiques ?

Pour nous, avec le salaire maximum, la question posée n’est pas de punir ou de stigmatiser en faisant des exemples. Il est question d’organiser un nouveau modèle de partage de la richesse et un nouveau modèle vertueux de ce partage dans chaque entreprise. Cet objectif n’est pas servi avec une mesure qui ne s’appliquerait qu’à 57 entreprises sur les 3 millions que compte le pays et qui n’emploient que 7 % du total des salariés. Comment accepter que sous un gouvernement de gauche 93 % des salariés continuent de travailler dans des entreprises soumises à l'arbitraire patronal en matière de hauts salaires ? En quoi cette discrimination est-elle socialiste ?

Pourquoi le PS renonce-t-il à augmenter le SMIC ? Qu’est-ce que ce simple "rattrapage du SMIC que la droite a déconnecté de la hausse des prix". Il ne s'agit donc pas d'une augmentation véritable du pouvoir d'achat du SMIC au-delà de l'inflation ? C'est un double recul pour le PS. Encore une question de mémoire. D’abord par rapport au texte issu de sa convention thématique de 2010 sur le "nouveau modèle de développement". Celui-ci prévoyait « la revalorisation du SMIC » comme « levier fort ». Le recul est encore plus important par rapport au projet socialiste pour 2007 qui affirmait : « nous porterons le SMIC au moins à 1500 Euros bruts le plus tôt possible dans la législature ». Mais qui se souvient de quoi que ce soit ? Pas les médias qui traitent de ce programme en tous cas. Ils n’ont rien vu, rien comparé.

Pourquoi le texte du programme du PS est-il si timide sur la précarité ? Pourquoi se contente-t-il d’une simple modulation des exonérations de cotisations en cas de "recours abusif aux contrats précaires". C’est combien un recours « abusif » ? Qui l’évalue ? Avec cette mesure les entreprises pourront continuer à développer la précarité en payant un peu plus ! Et rien n'est prévu non plus pour les 800 000 précaires de la fonction publique. Ils ne sont pas abusifs ceux-là ? Là encore le programme du PS est en recul par rapport au projet socialiste pour 2007. Celui-ci affirmait beaucoup plus clairement son opposition à la précarité : « Pour lutter contre la précarité, nous réaffirmerons la primauté du CDI sur toute autre forme de contrat de travail. »

Ca ne s’arrange pas avec la question des licenciements boursiers. Le nouveau programme donne moins que la loi Jospin en 2002 dite de « modernisation sociale ». Le PS propose en effet seulement de "renchérir" les licenciements boursiers. Mais sans les interdire, ni donner aux salariés de nouveaux moyens pour reprendre leur entreprise en coopérative.
De même, il n’y a rien sur le temps de travail. Le PS se contente d'annuler la défiscalisation des heures supplémentaires. Mais sans revenir sur les mesures de la droite qui flexibilisent le temps de travail. Le projet PS ne comporte par exemple aucune mesure contre le temps partiel contraint, les horaires fractionnés et autres. Le silence du PS sur la réduction du temps de travail est là encore un double recul. Le texte issu de la convention nationale organisée en 2010 proposait de « revenir sur les dispositifs ayant dégradé les 35h et sur la remise en cause du repos dominical ». Et le projet socialiste pour 2007 prévoyait d’aller plus loin encore: « Nous relancerons la négociation sur le temps de travail, pour étendre le bénéfice des 35 heures, avec création d’emplois, à tous les salariés. Si la négociation n’aboutit pas, la loi interviendra. »

Ce qui ne me parait pas réaliste, c’est que le PS déduise de l’injection de 25 milliards de dépenses nouvelles une croissance de 2,5% de la richesse produite. Comment cela se fera-t-il ? Alors même que le pacte de compétitivité adopté par l’Union Européenne ne donnera aucun entrainement venant de l’extérieur ? Ce qui ne me parait pas réaliste c’est ce que le programme du PS ne dise mot de ce que ferait un gouvernement PS si, au vu de son programme les agences de notations s’attaquaient à notre pays et si le système bancaire l’attaquait ! Nous avons procédé à l’inverse en commençant nos travaux sur notre programme par le forum « gouverner face aux banques ». Croire que la question ne se posera pas dans la nouvelle Europe du pacte de compétitivité et du Fmi est un angélisme au dessus des moyens de notre pays. Surtout quand on annonce une croissance à 2,5% que les narquois diront peu probable dans ce contexte et avec ce programme.

Ce qui n’est pas réaliste non plus c’est de promettre toutes sortes de choses qui ne sont pas autorisées par le traité de Lisbonne. Et comme le programme du PS ne propose aucune remise en cause du cadre actuel de l'Union européenne ces propositions sur l'Europe n'ont donc aucune crédibilité. Humour de situation, le PS propose de "changer d'Europe". Sympa. C’était le titre des listes du Front de Gauche pour les élections européennes de 2009 … Récapitulons ces impossibilités :
Il y a d’abord cet "emprunts européens pour financer les investissements du futur". Une idée nouvelle proposée par Jacques Delors il y a quinze ans. Mais le traité impose au budget européen d’être équilibré (article 310 TFUE). La création de nouvelles ressources propres de l’Union serait soumise à l’unanimité à 27 du Conseil puis à la ratification dans chaque Etat (article 311 TFUE) ! On a vu comment cela s’est passé pour mettre en place le fond de stabilisation financière face à la crise. Aucun gouvernement social démocrate n’en a profité pour proposer un tel emprunt.

Le programme du PS propose également une "taxation des transactions financières au sein de l'Union". Bon pourquoi pas. Mais cette proposition est contradictoire avec l'article 63 TFUE qui dit : « toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les Etats membres et entre les Etats membres et les pays tiers sont interdites. » Une taxation étant clairement considérée par l'UE comme une restriction, elle est impossible sans remettre en cause les traités. Même situation pour cette "augmentation des droits de douane au niveau européen sur les produits ne respectant pas les normes internationales en matière sociale, sanitaire ou environnementale." Le traité de Lisbonne ne permet aucune restriction au libre échange et prône « la suppression des obstacles au commerce international » (article 21 TUE et 206 TFUE). Le Traité affirme même que l’Europe doit non seulement contribuer à la « suppression des restrictions aux échanges » mais aussi « aux investissements directs étrangers, ainsi qu’à la réduction des barrières douanières et autres ». « Et autres » : cela veut dire qu’il est impossible d’imposer des règles sociales ou écologiques aux importations et aux investissements étrangers. Cette proposition du PS est d'autant plus impraticable à mettre en œuvre sans changement institutionnel que la politique commerciale est une politique exclusive de l’Union sur laquelle la Commission a la haute main. Et que penser de cette idée de l’"adoption d'une assiette commune et d'un taux minimal de l'impôt sur les sociétés". Qu’est ce que ce taux minimal ? Ce n’est pas le même pour tous ? C’est juste un seuil en dessous duquel on ne pourrait aller ? Donc le dumping continuerait au-delà ? Comment cette mesure s’articule-t-elle avec la différenciation des taux prévue par ailleurs selon qu’une entreprise réinvestit ou distribue ses bénéfices ? Quoiqu’il en soit, rapportée a l’échelle de l’Europe, cette idée d’un tel taux commun est rendue impossible par le traité de Lisbonne, aux articles 113 et 114 TFUE qui exigent l'unanimité des 27 pour toute mesure dans ce domaine et rendent impraticable l’harmonisation fiscale.

Je me suis arrêté sur une mesure particulière. Celle qui concerne l’énergie. Certes il n’est rien dit à ce sujet sur la place du nucléaire en Europe. Pourtant nous sommes la région la plus nucléarisée du monde avec cinquante huit réacteurs. Sans doute ce silence est-il à mettre en rapport avec la timidité du programme sur ce sujet en France même. Elevé au niveau européen cela donne la rédaction suivante. "Donnons vie aux coopérations renforcées, proposons les contours d'un groupe pionnier adossé à la France et à l'Allemagne, autour d'objectifs précis"" … construction avec les pays qui le voudront, dons le cadre d'une coopération renforcée permise par les traités actuels d'une communauté européenne des énergies ". Donc il s’agit bien d’agir dans le cadre du traité existant. C’est écrit en toutes lettres. Mais alors le texte du PS ignore visiblement le contenu précis de ce traité. Il fait comme s’il suffisait de le décider pour que cela se fasse. Ce n’est pas du tout le cas. En effet celui-ci conditionne le lancement d’une coopération renforcée à l’accord de la Commission européenne. Celle-ci est libre de l’accepter ou pas. Puis après cela il faut encore réunir l’unanimité des 27 pays au Conseil pour l’autoriser. C’est l’article 329 TFUE. Une coopération renforcée n’est enfin possible qu’avec au moins 9 Etats participants. Et encore tout ceci n’est-il possible que dans le mandat explicite de « réaliser des objectifs de l’Union ». Il se trouve que développer un service public de l’énergie n’en fait pas partie. Ajoutons que ces coopérations renforcées ne doivent créer aucune distorsion de concurrence. C’est l’article 20 TUE. Toutes ces conditions rendent donc d’un intérêt très limité et d’une faisabilité encore plus aléatoire une coopération renforcée dans ce domaine de l’énergie. Et tout autant pour "poursuivre des objectifs pionniers" par rapport à ce que fait aujourd'hui l'Union Européenne ! Bref ce survol permet de comprendre que dans le domaine même qu’évoque le texte du programme du PS, c'est-à-dire l’action au niveau européen, les propositions ne sont tout simplement pas réalisables. A moins de remettre en cause le carcan du traité et de réclamer des mesures d’opt-out pour la France. Mais là, c’est ce que réclame le programme partagé du Front de Gauche. La cohérence est de son côté.

Le sentiment de travail vite et mal bouclé que laissent de telles approximations se confirme quand on découvre quelques bourdes particulièrement mal venues. Ainsi de cette étrange référence au "pays millénaire" que serait la France. Ce vocabulaire est étranger à la culture républicaine du socialisme français. Il correspond au contraire à la conception sarkozyste d'une continuité française remontant à Clovis. La France de l’an 1010 ! Ca va pas la tête ? Pour la gauche au contraire, c'est la rupture révolutionnaire qui fait sens et pas une continuité mythique et millénaire depuis l'ancien régime. Mais ce n’est pas le pire.
C’est à propos d’immigration que le PS déraille totalement. Il n’hésite pas à proposer pour les immigrés "un contrat d'accueil et d'intégration, en faisant porter un effort majeur sur la maîtrise de la langue et la compréhension des droits et devoirs républicains". On se pince ! Cauchemar ! En effet ce contrat existe déjà. Et il porte d'ailleurs très exactement le même nom de "contrat d'accueil et d'intégration" ! Il a été créé par la loi Sarkozy sur l'immigration du 24 juillet 2006. Son objet est d'ailleurs aussi le même puisqu'il porte principalement sur l'apprentissage de la langue et le respect de droits et devoirs. Pour savoir ce qu’il faut en penser je renvoie notamment à la critique qu’avait alors exprimée les groupes parlementaires socialistes notamment celui du Sénat où je me trouvais alors.

N’empêche, il me faut le temps d’arpenter tout le texte du PS et celui de lire ce que les commissions et groupes du Parti de gauche analyseront. Car ce n’est pas rien que ce document. C’est à partir de lui que nous pouvons commencer le débat public à gauche. Un débat sans procès d’intention et sans a priori. Une discussion rationnelle qui s’appuie sur des faits et des comparaisons de programme à programme. De telle sorte que le suffrage populaire fixe le centre de gravité de l’action de gauche. A condition bien sûr que le texte soit stable et non remis en cause sans cesse. Ainsi la présentation par Jérome Cahuzac d’un autre plan de réforme des finances publiques le jour de l’annonce du programme du PS lui-même n’augure guère de cette stabilité. Ni l’information selon laquelle ce serait là une "boite à outils" dans laquelle chaque candidat à la primaire viendrait « prendre selon ses besoins » et « fixer ses priorités ».

Je crois que beaucoup de monde s’est posé la question de savoir pourquoi Claude Guéant s’est exprimé d’une manière aussi provocatrice à propos des musulmans. Croit-il ce qu’il dit ? Pense-t-il qu’il s’agit d’une stratégie payante alors même qu’elle accentue toutes les tensions de la société, ridiculise le parti majoritaire et accroit ses divisions ? C’est tellement « trop » ! Mais précisément parce qu’il s’agit d’une incroyable provocation et d’une authentique incitation à la haine de l’autre, il faut dépasser le niveau de la seule indignation et argumenter. Contre les brumes du fanatisme et de la philosophie des caniveaux, la lumière de la raison. Toute la manœuvre d’un Guéant est de faire passer pour une évidence ce qui est en réalité l’équivalent d’un pur préjugé sans fondement et sans horizon. Guéant pratique la tactique de la boule puante dans la poche du voisin. Donc affirme-t-il, il y aurait trop de musulmans puisque pour lui "l'accroissement du nombre de fidèles de cette religion, un certain nombre de comportements, posent problème".

Argument ? Il n’y en a pas. Certes, mais il a donné un chiffre : dix millions ! Un français sur six ! Colossal ! Mais quand bien même ! Quel problème cela pose-t-il ? En quoi le fait qu’il y ait des musulmans dans telle ou telle quantité est-il un problème ? En quoi consiste ce problème ? S’il y en a un, une fois qu’on aura dit lequel, peut-on en étendre la prémisse ? N’y aurait-il pas trop de catholiques en France ? Si l’on se souvient de leurs exactions contre les minorités religieuses dans l’histoire la question mérite d’être posée, non ? Voyez Guéant. C’est un catholique pratiquant. N’y-a-t-il pas trop de Guéant en France ? En tous cas n’y en-t-il pas davantage que la paix civile peut en supporter ? A moins qu’il y ait trop de protestants ? Après tout n’ont-ils pas provoqué des décennies de guerre religieuse par leur refus d’admettre la vraie religion ? Ne sont-ils pas aujourd’hui totalement dominés par les sectes évangélistes qui nous saoulent encore davantage ? D’aucun opinent qu’il y a trop de mécréants, trop de païens, trop d’indifférents à la religion et que delà se déduit la perte des repères qui affectent la société.

La liste des questions stupides qui prolongent celle de monsieur Guéant est longue. Je connais des gens qui considèrent qu’il y a bien trop de blonds aux yeux bleus dans notre pays, ce qui lui donne un air nordique qui ne correspond pas à ses racines méditerranéennes. Une de mes connaissances considère à l’inverse que les cheveux noirs et les yeux noirs ne sont guère une référence dans un pays fondé par Clovis parait-il. Sans parler des noirs qui sont étranges depuis tantôt trois siècles sous nos latitudes. Et ne disons rien du nombre remarquable, dans tous les sens du terme, de jaunes que l’on rencontre à présent, surtout dans le treizième arrondissement de Paris. N’exagèrent-ils pas d’avoir de tels yeux bridés ? Je suppose que si je demande s’il y a trop de juifs chacun comprendra quel point final comporte ce type d’assertion ? Je note donc de nouveau ce que j’ai déjà écrit et ce que je pense. Pour la nouvelle extrême droite les musulmans occupent la place que la génération précédente donnait aux juifs comme figure emblématique du bouc émissaire des malheurs de la société. Mais laissons cela de côté à cet instant. Raisonnons. Justement, c’est l’impasse mentale sur laquelle débouche cette alerte aux "dix millions" qui me préoccupe.

Naturellement il n’y a pas dix millions de musulmans en France. Pour arriver à de tels chiffres le ministère de l'intérieur compte les personnes originaires des pays présumés "musulmans" ou ayant des parents originaires de ces pays. Etant né au Maroc, il y a des chances que je fasse partie des musulmans pour Guéant ! En réalité, les musulmans seraient un peu plus de 2 millions en France, si l'on en croit les calculs de l'Insee et de l'Ined, qui se basent eux, non pas sur l'origine des personnes mais sur les croyances déclarées. Mais quand bien même. Admettons qu’il y en ait dix millions. Et admettons que ce soit un problème comme l’est tout ce qui n’est pas catholique pour des Français du type de Claude Guéant. S’ils sont trop nombreux, oui, que faut-il en faire ? En expulser un certain nombre ? Combien ? A partir de quelle quantité la situation redevient-elle supportable pour monsieur Guéant et ceux qui l’approuvent ? Je ne sais pas. Et monsieur Guéant ne le dit pas. Louis IX, dit Saint louis avait trouvé une solution : bannir les juifs du royaume. Puis Charles VI les avaient expulsés. Tous. C’est bien dommage que monsieur Guéant ne disent pas combien de musulmans sont supportables. Car alors on pourrait se poser des questions pratiques.

Comment expulser des concitoyens du fait de leur religion ? Problème juridique qui mériterait d’être médité par le ministre chargé de faire que force reste à la loi : la peine de bannissement est contraire au droit international en vertu de l'article 15 de la déclaration universelle des droits de l'homme qui garantit le "droit à la nationalité". Donc aucun pays n’acceptera que la France lui déverse dessus dix millions de personnes. Surtout s’ils sont français c'est-à-dire râleurs, gréviculteurs, fainéants au-delà de trente cinq heures, peu doués pour les langues et ainsi de suite comme disent les amis de cocktail mondains de monsieur Guéant.

Mais supposons qu’on trouve preneurs. Ici ou là des pays diraient « donnez, on vous prend vos compatriotes dont vous ne voulez plus ». Allez, zou ! En route ! Allez prier ailleurs, leur dirait monsieur Guéant en levant son verre avec ses potes de bar ! Combien de trains, de bateaux et d’avions pour réaliser ce transfert ? Et surtout, qui va payer ? Pas nous, pas nous, disent les amis de bistrot de monsieur Guéant ! Zut ! Il n’y a pas de solutions au problème posé par monsieur Guéant. En fait, si, il y en a une. Convertir les musulmans pour qu’ils ne le soient plus. Voilà la solution. Monsieur Guéant répartirait les musulmans entre les religions qui ne lui posent pas de problèmes et hop, on les convertirait. On pourrait faire comme Louis XIV : des dragonnades. Celui qui ne veut pas se convertir doit accueillir chez lui un soldat chargé de le convertir. Dix millions de nouveaux juifs, protestants et catholiques et même de bouddhistes ! Il n’y aurait plus de problème pour monsieur Guéant. Mais si les musulmans ne veulent pas et si les religions d’accueil n’en veulent pas non plus ? Misère ! Il n’y a pas de solution ! Le problème que pose monsieur Guéant n’a pas de solution ! C’est sa principale caractéristique. Même si on admet l’idée qu’il soulève il n’y pas de solution concrète. Il n’y pas de meilleure preuve qu’en réalité il n’y a tout simplement pas de problème. Ou plus exactement il n’y en a qu’un : monsieur Guéant lui-même. Un Guéant n’est ce pas déjà trop compte tenu de certains comportements qui lui sont propres ?

J’ai eu l’opportunité de participer la semaine passée à deux grandes émissions de télévision. D’abord «mots croisés », animée par Yves Calvi, puis « la semaine critique » de Franz-Olivier Giesbert. Je ne reviens que rarement sur ce blog à propos d’émissions auxquelles j’ai pris part. A quoi bon ? On les a vues, par hasard ou par choix et le contraire va de même. Ensuite on peut les voir ou les revoir, soit dans ma vidéothèque soit en fouillant sur la toile. Je ne pousse pas à la consommation, d’autant que ces émissions là ont battu leur record d’audience annuel. Que peut-on y ajouter ? Des protestations ? Je n’en ai pas à formuler dans ces deux cas. Des commentaires ? Chacun se sera fait les siens, à mesure qu’il aura suivi ces échanges. Mais les thèmes mis en débat parfois continuent d’agiter ma réflexion après que j’ai quitté le plateau.

De l’émission de Calvi je garde l’image fugace mais bien ancrée d’une Marine Le Pen perdue sitôt qu’elle quitte ses antiennes sur l’immigration. C’est à savoir et à noter. Le dimanche soir, chez Mazerolle sur BFM, elle semblait encore totalement hors de son sujet sitôt qu’il fut question d’économie. Je la voyais fouiller ses fiches comme je l’avais vu faire dans le débat qui nous opposa sur cette même chaine, avant de débiter sans conviction son roman sur les droits de douane à géométrie variable à instaurer aux frontières de la France.

Mais je serai insuffisant si je ne notais pas aussi devant vous un moment du débat qui pourrait revenir et laisser pantois comme le fut Cécile Duflot à cet instant. Je pense à la séquence de « Mots Croisés » où Marine Le Pen affirma, l’air gourmand, que le Front National était écologiste depuis bien aussi longtemps, et même avant, que le parti Les Verts. C’est vrai. C’est un fait établi avec une longue histoire assez glauque. Il nous faut tenir compte de cela. En sachant quoi répondre. Le naturalisme est en effet un courant lié aux origines de la culture de référence de l’extrême droite et même du nazisme. Pour ceux-là, l’inégalité dans l’ordre social a ses racines dans l’état de nature et dans les « lois » de celles-ci. Cette pensée est la réplique à celle des Lumières qui proclamait l’égalité initiale des êtres humains et en déduisit l’universalité de leurs droits. Les penseurs de la contre révolution prétendirent immédiatement appuyer l’existence des inégalités sociales non sur les privilèges mais sur un ordre naturel antérieur à la société politique. Leur refrain : l’égalité est une chimère idéologique dangereuse. Elle n’existe nulle part dans la nature. Au contraire, la loi de la nature c’est la loi du plus fort et son plein exercice garantit un équilibre « naturel ».

C’est la variante naturaliste de « la concurrence libre et non faussée » et de « la main invisible du marché ». Elle en reprend toute la construction. L’ordre social devrait donc rendre compte de cet état de nature et ne pas favoriser artificiellement les faibles et les inférieurs. On connait. Bref les lois de la nature plaideraient pour un ordre social qui s’en déduise et les transpose. Telle est l’écologie d’arrière plan à l’extrême droite. La rupture que l’écologie politique moderne apporte c’est précisément de ne plus faire cette déduction. A l’inverse même, elle ne fait pas de la nature un sujet de l’histoire quand bien même elle cesse d’en faire un pur objet de consommation ou de domination. Notre écologie pense l’interaction entre les êtres humains et la nature. Sa pensée se concentre sur cette interaction plutôt que sur un mythique et réducteur ordre naturel qu’il faudrait étendre à l’ordre social.

S’il en est ainsi c’est du fait du parti pris philosophique matérialiste qui fonde la pensée de gauche. Nature et humanité sont des réalités changeantes en proie à l’histoire. Par exemple, l’air que nous respirons et qui rend la vie humaine possible est le résultat d’une pollution. Celle des êtres élémentaires des débuts qui inspiraient du carbone et recrachaient de l’oxygène. Je sais combien l’idée d’une histoire de la nature qui relativise notre intuition spontanée d’un ordre naturel immuable peut surprendre. Mais l’idée permet de se familiariser avec le point de vue matérialiste pour qui toute réalité est interaction entre des parties changeantes. Oui, l’histoire et ses rebondissements concernent la nature autant que les êtres humains. Elles ne s’analysent ni séparément ni comme un « en soi ». Ainsi la nature de la relation entre les humains et leur environnement naturel, son impact global n’est pas la même selon le niveau de développement et la nature des forces productives mises en œuvre par l’humanité. Les chasseurs cueilleurs et les sidérurgistes n’impactent pas de la même façon leur environnement et celui des générations futures. Enfin l’incidence de la prédation humaine doit aussi être analysée en relation avec le nombre de la population globale. L’humanité à cent mille personnes et celle à sept milliards n’interagissent pas avec la nature de la même façon, quoiqu’il en soi de ses forces productives du moment.

Dans ces conditions, il me semble que pour notre écologie politique, le rapport à la nature doit être réaliste. C'est-à-dire qu’il doit se garder d’une illusion dangereuse celle de la transposition d’un ordre qui irait de soi, ordre « naturel » en quelque sorte, et qui nous serait donné de l’extérieur. Ce point de vue est celui de l’extrême droite. Notre écologie est raisonnée en ceci qu’elle situe le problème posé à un autre point de départ. Elle commence avec la conscience d’une nécessité incontournable, celle d’un intérêt général lié à la conservation de l’écosystème qui rend la vie humaine possible. Dans cette approche la liberté humaine reste complète. Son imaginaire social et politique reste libre. Sa mise en œuvre rencontre une condition de faisabilité comme c’est le cas pour toute autre liberté et aptitude. Un point c’est tout. Mais c’est beaucoup. Ignorer la nécessité de protéger l’écosystème dans toutes les décisions que l’on prend est aussi stupide ou inconscient que de s’avancer dans un escalier en décidant de ne tenir aucun compte de la gravité universelle.

Ces réflexions ne sont pas les seules qui m’aient poursuivi après ces deux émissions. Le temps de débat avec les frères Duhamel dans « La semaine critique » de Franz-Olivier Giesbert m’a beaucoup amusé. Le comportement d’Alain Duhamel m’a proprement stupéfait et je ne dois pas être le seul dans ce cas. Mais cette fébrilité assez désordonnée qu’il affichait, et cette condescendance assez surprenante qui le conduisit sur le plateau même à dire que l’émission à laquelle il participait n’était pas de bonne qualité m’ont impressionnés. Il faut comprendre que l’exercice est totalement inhabituel pour de tels hommes. Ce sont eux qui, d’ordinaire, donnent et reprennent la parole, brisent la cohérence du propos des autres en suivant leur seule logique personnelle. Quand il leur faut se soumettre à cet exercice dans la position inverse ils sont totalement désorientés. Toute la situation leur apparait comme elle nous est apparue à nos premiers pas sur de tels plateaux : un odieuse agression humiliante pour l’esprit et l’estime de soi. Mais eux n’auront jamais le temps d’apprendre. D’autant que face à un élu politique leurs préjugés sont d’une violence totale. Elle se conjugue avec un sentiment de toute puissance et de magistère moral qui semblerait insupportable venant de qui que ce soit d’autre. Que ne diraient pas les médiacrates si un élu politique tenait les mêmes propos que ceux d’Alain Duhamel.

Jugez en à partir du livre qu’ont écrit ensemble Patrice et Alain Duhamel. C’est Patrice, assez étonnamment, le plus distancié à l’égard du pouvoir médiatique et des conditions de son exercice. Alain Duhamel au contraire est dans une étrange posture raidie qui donne tous les signes d’un corporatisme de principe. Voyez comment il apprécie la situation. "Déférence face au pouvoir, relations consanguines avec les politiques…Que n'entend-on dans la bouche de Français qui continuent de se défier, de plus en plus, de la presse !" Loin d’en tirer la moindre remise en cause, Alain Duhamel incrimine la sottise du peuple incapable de faire la différence entre le messager et la nouvelle qu’il porte. "[…] c'est parce qu'ils sont des messagers que les journalistes sont souvent assimilés aux responsables de cette crise et qu'on a tendance à les associer à la classe dirigeante, à les regarder comme appartenant au clan des puissants".

Cette approche condescendante entraine un tour de passe passe supplémentaire : celui de faire croire à un journaliste pur « messager », neutre et impartial. Dés lors, ce qu’il dit ne serait jamais une injonction ou bien une opinion parmi d’autres, mais une vérité objective et quasi indiscutable. Je n’exagère pas. L’arrogance d’un tel point de vue lui donne pour ainsi dire un caractère totalitaire. Car ce n’est pas le fait qu’une personne soit sure de son fait et de son raisonnement qui pose problème. Tous les points de vue raisonnés ont leur place dans l’analyse d’une situation. Ce qui n’est pas acceptable c’est qu’un point de vue s’auto-proclame seul possible et de surcroit se drape dans un argument d’autorité qui le soustrait au débat. Il est clair que dans une telle posture, le mépris du peuple ajouté à l’auto satisfaction et au corporatisme forment un mélange détonnant. En a-t-il conscience ? Je crains que non. Car sinon comment aurait-il osé écrire ce qui suit et que j’ai lu sur le plateau, à propos du référendum de 2005 : "il a été reproché à l'ensemble des éditorialistes français ou presque de "rouler", pour ainsi dire comme un seul homme, en faveur du oui, alors qu'une majorité de Français s'apprêtait à dire non […] ce que personne n'a osé dire à propos de cette question […] c'est que l'opinion avait tout bonnement tort." Tout le reste des propos des deux frères Duhamel est empreint peu ou prou du même esprit de caste. Tout le mal vient des autres, du peuple rebaptisé « opinion » et des « politiques » présentés comme une catégorie globale. Jusqu’au point où Patrice Duhamel rend ces « politiques » responsables de la raréfaction quasi absolue des espaces de débats politiques à la télévision. Incroyable mais il a osé ceci : "l'un des autres éléments […] qui alimente le climat de suspicion généralisé, c'est l'absence de grandes confrontations politiques à la télévision ou à la radio, parce que la plupart des dirigeants politiques s'y refusent, les jugeant trop risquées". Tenez vous le pour dit : s’il n’y a pas de débats politiques à la télévision c’est parce que les responsables politiques ne veulent pas débattre !

http://www.jean-luc-melenchon.fr/2011/04/06/ny-a-t-il-pas-trop-de-gueant-en-france/

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