Alerte à la fermeture des CIO, encore un service public de proximité en danger

.Le ministère décide de fermer les 400 CIO de France. Le ministère semble avoir une vision très adéquationiste de l'orientation (les DRONISEP seront régionalisées, les régions seront en charge de l'information sur les métiers auprès du public scolaire). Voilà la "valeur de l'information" et de l'orientation bradée.

 

Témoignage

 

Je suis entrée dans la profession en 91, première promotion des Conseillers d’Orientation devenus Psychologues, les COP, l’orientation au cœur de leur fonction, spécialistes de l’orientation ou psychologues de l’orientation, formés principalement à l’INETOP (Institut National d’Etudes sur le Travail et l’Orientation Professionnelle).

Lors de mon arrivée sur mon 1er poste en septembre 93, on m’a accueillie en me disant que les CIO avaient failli disparaître pendant l’été… En 2003, je me suis battue contre la régionalisation de ces services, puis en 2013 pour rester éducation nationale à côté du SPRO (Service Public Régional de l'Orientation).

Depuis 25 ans, je n’ai cessé, à la fois, de comprendre de mieux en mieux l’intérêt de ces lieux intérieurs à l’Education Nationale et extérieurs aux établissements, lieux de lien, de bienveillance, et surtout de neutralité, et, à la fois, de me battre pour qu’ils ne disparaissent pas ou qu’ils ne soient pas engloutis dans une politique purement régionale comme en 2003. Et la bataille continue 25 ans plus tard…

Depuis, je suis devenue Directrice de CIO puis en septembre dernier Psychologue de l’Education Nationale spécialité EDCOSP (Education, Développement, Conseil en Orientation Scolaire et Professionnelle) faisant fonction de Direction. Ma première année de titulaire en tant que Directrice, j’ai dû former toute mon équipe qui était toutes contractuelles… Actuellement, mes collègues ont 5 lieux de travail sur 4 jours et la moyenne nationale est d’environ 1500 élèves par PsyEN.

En effet, en 25 ans, j’ai vu se dégrader nos conditions de travail d’année en année : avec moins de personnels surtout (-1200 COP sur les 10 dernières années), plus de contractuels remplaçant des postes non pourvus et non formés à notre spécificité, mais aussi moins de moyens de déplacement, moins de moyens de fonctionnement, et ces dernières années de plus en plus de fermeture de services (annexes d’abord puis des CIO entier, dévitalisant notamment le monde rural d’abord puis certaines villes populaires, sans cohérence avec le besoin des populations). Ces détériorations constantes de notre travail auprès des équipes et des usagers étaient accompagnées parallèlement d’un discours ministériel et médiatique sur l’importance de l’orientation des jeunes ! Nous avons donc appris à vivre notre profession dans un paradoxe total et souvent avec des injonctions paradoxales : travailler sur l’orientation de chacun et l’orientation des flux, faire plus avec moins… Et nos missions en parallèle n’ont cessé de s’élargir : accueil des EANA (élèves allophones nouvellement arrivés en France), responsable plateforme décrocheurs, inclusion des élèves handicapés…

Les CIO sont des lieux où on permet au système : de faire des liens avec des partenaires extérieurs à l’éducation nationale (Mission Locale, Pôle Emploi, CFA, Région…), d’apaiser les tensions (accueil des exclus, des décrocheurs, des phobiques scolaires, des harcelés …), d’accueillir les nouveaux (Elèves Allophones Nouvellement Arrivés en France, demandes de Retour en Formation Initiale…), ou d’entendre les parents dans un lieu neutre et rassurant.

Les personnels des CIO ont formé des bataillons de Professeurs Principaux, de chefs d’établissements, de référents… aux différentes réformes qui se sont succédées, aux procédures d’orientation, et…. aux entretiens d’orientation…

Si nous n’étions pas là, qui ferait ce travail de mis en liens, de tampon, de formation, de réflexion, dans nos bassins-districts d’établissements, au niveau départemental ou académique ? Les CIO c’est la mise en perspective d’un système au niveau local et bien souvent l’huile du rouage, mais il semblerait que personne autour ne semble en être conscient.

Au contraire, nous assistons actuellement à l’entrée dans ce champ de l’orientation, de personnes moins formées, mais poussées par le ministère qui en même temps nous asphyxie : 2d Professeur Principal de terminale, référents décrocheurs, services civiques ou étudiants ambassadeurs (qu’on nous demande éventuellement de former…), associations locales ou privées agrées et/ou subventionnées par le ministère (comme « inspire » avec 1,6 million d’€ de subvention du ministère). Le budget de fonctionnement existe mais on préfère le distribuer à d’autres, moins experts mais sans doute plus malléables, ou aux régions, aux entreprises qui viendront défendre leurs emplois locaux… ou à des organismes privés pour qui c’est devenu une aubaine.

Alors, oui, je pense que la profession va devoir encore se battre, comme toujours, uniquement parce que nous nous sommes construits sur une éthique aux services des personnes : le service aux publics et aux usagers, le service public national, au service des jeunes et moins jeunes, pour continuer de leur donner des perspectives d’avenir, qui ne soient pas forcément restreintes à leur lieu de naissance ou niveau culturel d’origine, ce qu’on appelle l’égalité des chances (bien mise à mal en France) qui commence par le droit à l’information pour pouvoir choisir pour soi ce qu’il convient le mieux, et être accompagnés dans ce cheminement avec bienveillance et neutralité.

Que les jeunes et leur famille, même quand ils sont exclus, ou phobiques, ou étudiant, ou adultes en reconversion, ou élèves du privé ou de l’enseignement agricole…trouvent un lieu où on les écoute dans le but de faire avancer chacun quelle que soit sa situation de départ.

Alors, nous revoilà en lutte, même si j’avoue que 25 ans de travail dans ces conditions, à sans cesse devoir démontrer notre rôle qui me semble essentiel dans ce système national (comme en 2003 contre notre régionalisation), c’est long et usant, et à 10 ans de la retraite, je suis déjà quelque peu épuisée.

 

Une PsyEN parmi d’autres,

 exerçant dans un des 400 CIO de France, service public de proximité, dont le ministère annonce la fermeture prochaine, coincée dans une bataille politique entre l’Etat et les Régions

 

PS : Diviser pour mieux régner

                Les syndicats ont été reçus séparément au ministère pour leur faire cette annonce, pour un projet de loi qui va être discuté à partir du 12 avril… décision donc sans concertation qui nous laisse sous le choc et avec très peu de temps pour réagir !

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