Au début, l'énorme choc, le coup d'arrêt.
Me retrouver du jour au lendemain à la maison, désœuvrée, interdite d'aller travailler, une situation inconcevable.
Je pense à mes patients, au travail qui était engagé avec eux grâce aux rencontres régulières, aux jeux et aux émotions partagés. Je pense aux fils tissés par leur vécu et leurs expérimentations en lien avec moi, favorisant leur construction psychique si fragile.
Tout cela subitement rompu, piétiné.
Au début, je me dis que cette éviction est l'affaire de quelques semaines, je les compte. Je me dis que cela ne peut pas durer.
Au bout d'un mois, l'écrit à mes collègues pour les alerter, dans l'espoir qu'ils bougent enfin, n'aura que peu d'impact.
Silence, impression d'un temps arrêté, sensation d'immobilité. Sensation d'être oubliée.
Mais le temps s'écoule, il se dilate. 3 mois, 6 mois, 9 mois. Je le ponctue par des démarches qui le balisent de menus espoirs à chaque fois déçus.
Au printemps les mesures sanitaires s'allègent.
La suspension reste.
Un an - UN AN - après, elle est jugée encore nécessaire.
Depuis, huit mois se sont encore écoulés.
La temporalité, pour mes petits patients, c'est souvent une dimension très problématique. Ils semblent déconnectés, hors du temps. C'est l'un des champs mis au travail dans une thérapie psychomotrice, grâce à la régularité des séances et à l'inscription psychique des expériences vécues. Sensation d'un énorme gâchis avec le constat du temps précieux irrémédiablement perdu pour l'accompagnement de ces enfants dans leur développement et leur parcours de vie
Depuis la suspension, la temporalité c'est pour moi aussi un temps hors du temps, qui peine à s'inscrire, des repères qui s'effilochent. C'est un temps que je parviens difficilement à apprivoiser et à investir.
Demain, quatre semaines auront passé depuis que le ministre de la santé a annoncé qu'un décret pour la réintégration serait pris "dans les jours ou les semaines à venir", un mois de silence (sauf de la part des opposants à la réintégration...) et d'attente.
Hier, le journal Marianne a publié un article dans lequel - pour ce qui est librement accessible, sur un tel sujet (les principaux intéressés étant privés de salaire) il n'aurait pas été incongru que la totalité le soit - on peut lire qu'un décret est "en cours de finalisation" (qui est cité ?) et un peu plus loin, au sujet des soignants : "Mais ces derniers, entre dépit et sentiment d’abandon, ont perdu tout espoir".
C'est vrai que la sensation d'usure et de découragement est là et qu'elle est forte, massive.
588 jours, une durée infinie, une attente absurde. Les répercussions en seront durables.