L'œil est là, sur la place, et regarde Caïn

suite aux violences policières à Rennes et ailleurs

Un jeune s’est fait énucléer à Rennes, sans doute par un tir de flash-ball. Et ce n’est pas la première fois que la police vise l’œil des manifestants et qu’elle fait borgnes ceux qui la défient.

À croire qu’elle le fait exprès. Il est vrai que de plus en plus de gens arrivent casqués, gantés, recouverts d’épaisseurs pour se protéger des prévisibles exactions de ceux qui le sont depuis le départ, eux, gantés, casqués, dotés de boucliers, pour faire face. De quoi mettre un peu plus d’égalité dans un combat à armes inégales ? Serait-ce devenu un combat s’il n’y avait eu charge pour empêcher les droits essentiels de la démocratie, la liberté d’opinion, d’expression, la liberté de réunion, la liberté de manifester,  pour contester une loi scélérate ou pour repenser les fondements même de notre société (#NuitDebout).

 

Alors la police vise l’œil, comme si elle avait posé une cible imaginaire à cet endroit précis de nos visages. On pense bien évidemment au cyclope, le géant dont on ne peut triompher qu’en enfonçant un pieu dans son œil. Peut-être cela qu’ils pensent, les policiers lâchés, -ils ne le sont pas tous-, qui visent l’œil, qu’il faut rendre aveugle ce peuple de géants, puissants de cette érection vivante qui les met debout, en plein milieu de l’état d’urgence, dans le contexte des attentats qu’ils devraient craindre, et qui ont décidé d’envahir bien plus que les terrasses, d’occuper les Places du pays, celle de la République à Paris, dans le quartier même où certains d’entre eux ont été lâchement assassinés.

La multitude qui s’est levée vient tout à la fois s’opposer à l’abus des dirigeants et à celui des nihilistes, mettre un coin dans la folie du monde, prendre son temps pour réfléchir, jardiner, manger et jouer de la musique ensemble, et plus qu’un Tiers Etat qui remplirait des cahiers de doléances, eux ne revendiquent pas, ils se posent. C’est bien l’œil de l’intelligence collective, l’œil vivant qui brille d’idées et d’utopies, les yeux des gens, que la police cherche à atteindre.

J’ai connu l’époque où J-M. Le Pen portait un bandeau sur son œil perdu, et j’ai peur que ces policiers ne veuillent faire de nous des petits Le Pen frustrés, borgnes de désir, de tolérance et d’espoir. Quand l’élan dit, nous sommes là pour voir en face les réalités de notre monde, pour les changer, les autres veulent notre aveuglement, notre servitude, et même plus volontaire, imposée.

Alors, je rêve que, par solidarité avec ce jeune de vingt-ans et tous ceux qui ont été touchés, nos yeux, tous nos yeux, les yeux de la France entière, se tournent désormais vers ceux qui veulent nous énucléer, que nous soyons un Regard, un reproche vivant, fort et non-violent, face à ce pouvoir qui n’a que l'éradication, l'expulsion et l'exclusion pour mots d’ordre, contre ces puissants âpres au gain, prêts à tout pour le multiplier, que nous devenions, tous ensemble, nombreux, le peuple du Regard.

 

 

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