Note sur "Le vol de l'histoire"

En cours d'histoire, je m'interrogeais sur la validité de la « découverte » de l'Amérique par Christophe Colomb en 1492. Cela me semblait une terminologie pour le moins abusive. Je ne savais pas encore que c'était le résultat de l'ethnocentrisme inhérent (et nécessaire ?) à tout groupe humain. Passe encore que l'on présente la découverte de l'Amérique comme une découverte au 15ème siècle, mais que les historiens d'aujourd'hui continuent de le faire, ça devient de l'ethnocentrisme extrême (cf. « L'atlas historique mondial » de Georges Duby). Ça dévalue inévitablement tous les peuplements pré-colombiens et leurs avancées technologiques et humaines. À ce que je sache, ce ne sont pas les Européens qui ont bâti les temples mayas. De même, quand on compare l'état de la forêt européenne à cette époque avec la forêt amazonienne d'alors, on peut envisager que le développement pré-colombien était plus durable que son pendant européen... Enfin bon, je ressentais comme un malaise. Malaise renforcé par mes visites au Canada et le traitement de l'histoire de la Colombie Britannique. Un DVD officiel sur l'histoire des premiers jours de la Colombie Britannique fait remonter cette histoire à l'arrivée des Européens !!! Aucun mot sur les différentes relations diplomatiques entre peuples autochtones. En un sens, la démarche est logique : le DVD ne parle que de la Colombie Britannique et ce concept historico-géographique n'apparaît qu'en 1858. Et je suis plutôt favorable à ce genre de respect de l'espace-temps. Mais, d'un autre côté, les DVD sur l'histoire de France ou autre nation européenne remonte bien avant leur date de naissance officielle. Il y a fort à parier qu'un DVD sur l'histoire de France aurait au moins un chapître sur « nos ancêtres les gaulois ». C'est ce traitement différentiel du soi et de l'autre par des historiens occidentaux qui peut être considéré comme un « vol de l'histoire ».

Le livre de Jack Goody, « Le vol de l'histoire », est une importante contribution pour lutter contre cette dérive ethnocentrique de l'écriture de l'histoire mondiale. En ce sens, le titre, malgré son impact, n'est pas forcément bien choisi. Surtout si l'on regarde sa bibliographie. On se dit qu'un livre traitant du vol de l'histoire citerait beaucoup de travaux non-occidentaux. Or, il n'en est rien : l'écrasante majorité des travaux cités sont occidentaux. Pourtant, à la lecture du livre, on se rend compte que cela fait sens : il s'agit plutôt de déconstruire les processus téléologiques qui poussent nombre d'historiens à écrire le passé en partant du présent. Autrement dit, ces historiens voient la situation actuelle avec ses différences entre régions du monde et expliquent ces différences par des différences supposées dans le passé. Ainsi, pour ces historiens, l'avantage économique actuel de l'« Occident » est dû à des différences intrinsèques remontant, au choix, à la Révolution Industrielle, à la Renaissance, au féodalisme, voire, pour les plus extrêmes, à l'Antiquité. C'est plus que du simple ethnocentrisme. En effet, ces historiens ont accès à d'autres travaux montrant les différentes contributions d'autres parties du monde à l'histoire mondiale à différents moments, tout en refusant de les incorporer à leur corpus. Ces travaux sont pourtant disponibles aisément, d'autant plus qu'ils sont le résultat de recherche d'historiens occidentaux. Jack Goody cherche donc à montrer que même en utilisant uniquement des travaux occidentaux, il serait aisé d'écrire une histoire mondiale infiniment moins ethnocentrique qu'actuellement. Et cela répondrait à un intérêt urgent dans notre monde multipolaire et interconnecté. Un titre peut-être plus approprié aurait été « L'accaparement de l'histoire ».

Pour soutenir son propos, Jack Goody analyse plus particulièrement trois historiens occidentaux influents et leurs biais ethnocentriques. Jack Goody cherche à comprendre comment des érudits aussi divers que le biologiste-historien britannique Joseph Needham, le sociologue-historien allemand Norbert Élias et l'historien français Fernand Braudel ont pu laisser une telle part d'ethnocentrisme dans leurs œuvres. Le plus frappant, c'est que ces trois auteurs refusent de voir la modernité comme une simple étape dans l'histoire générale. Ils considèrent l'état actuel du monde comme immuable, et l'avance occidentale résultant uniquement d'innovations européennes. Ainsi, l'avantage occidental n'a été possible que parce que l'Europe fut la seule région du monde à « inventer » des institutions telles que les villes et les universités, des valeurs telles que l'humanisme, la démocratie et l'individualisme, ou encore des émotions telles que l'amour ou la honte. D'après ces auteurs, ce sont ces avantages qui ont conduit l'Europe a développé la science moderne, la civilisation ou encore le capitalisme. Ces preuves d'ethnocentrisme sont difficiles à justifier et pourtant largement répandues dans le domaine académique mondial. Jack Goody démontre clairement que ces conceptions ne rendent pas justice à bien d'autres régions du monde, qui ont également développé des systèmes au minimum équivalents.

L'exemple typique de ce « vol de l'histoire », c'est la découverte du capitalisme grâce à la soie. Les historiens sont unanimes à reconnaître que c'est la soie qui est importée en Europe depuis l'Asie, et non les vers à soie. La différence est importante : cela signifie que l'Asie, avant l'Europe, était déjà capable de produire de la soie. Tout processus de production de ce type nécessite obligatoirement une certaine division du travail dans la société et aussi une capacité à satisfaire des clients dans un processus de concurrence. Même sans théorie économique, les agents économiques ne vendent pas à perte ! Il est donc assez extravagant de prétendre que l'Europe a « inventé » le capitalisme. Au mieux, peut-elle seulement revendiquer sa conceptualisation. Mais bien des phénomènes existent avant leur conceptualisation ! De plus, pour bien des phénomènes humains, il est aisément imaginable que des concepts similaires aient pu se développer indépendamment dans différentes aires historico-géographiques, avec ou sans supports résistant aux affres du temps.

À l'Est comme à l'Ouest, la soie ne se mange pas. À l'Est comme à l'Ouest, produire de la soie prend du temps, pendant lequel le producteur de soie ne peut produire sa propre nourriture. À l'Est comme à l'Ouest, il faut manger. Il n'est donc pas extraordinairement difficile d'envisager qu'à l'Est aussi des processus d'échanges économiques se soient mis en place parallèlement au développement de la production de soie. Il n'est pas non plus difficile d'imaginer que les producteurs de soie de l'Est ne disaient pas non à une avancée technologique augmentant leur production. Les historiens occidentaux qui admettent que la soie (et non les vers à soie) fut introduite en Europe depuis l'Asie devraient donc avoir des difficultés à voir le capitalisme et l'esprit d'initiative comme des caractéristiques purement européennes.

Les interconnections dans toute l'Eurasie sont évidentes, même pour des historiens occidentaux. Ces derniers, qui ont tous accès aux différentes preuves apportées par ce livre, devraient donc incorporer ces interconnections dans le récit de l'histoire mondiale et arrêter ce « vol de l'histoire ».

Un autre exemple du processus, non présenté comme tel dans le livre mais plusieurs fois abordé de façon transverse, est l'établissement du concept de la « judéo-chrétienté ». Une telle parenté existe, c'est évident, mais elle écarte inexorablement tout lien avec l'islam. Or, ces trois religions présentent des fondements, des valeurs et des attitudes avec la sécularisation qui leur sont communs. Il serait plus juste de parler de « judéo-christiano-islam ». Mais les croisades sont passées par là, avec leurs conséquences ethnocentriques. Encore une fois, il serait judicieux pour les historiens de réparer cette aberration. C'est important pour le monde d'aujourd'hui mais aussi pour mieux appréhender les processus religieux dans toutes leurs similitudes.

En passant, il faut relever que l’avènement du christianisme en Europe est contemporain du retard européen, notamment par rapport à la Chine. En désirant contrôler les âmes, la Chrétienté a en même temps fait tout son possible pour contrôler corps et consciences. Cela a conduit à un retard scientifique et culturel jusque vers 1600. Pour être honnête, toute religion entravant le développement spirituel et temporel humain eut fait l'affaire. Autrement dit, au minimum toutes les familles des trois religions monothéistes.

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