Le sens des larmes

La diffusion à Cannes du film de Robin Campillo « 120 battements par minute », Grand prix du jury, a provoqué une vague d’émotions et d’hommages. Pourquoi de telles réactions alors que l’association Act Up que le film met en scène a plus souvent rencontré le mépris ou l’opprobre dans son histoire ?

Au moment où s’achève la première projection de 120 battements par minute à Cannes, quelque chose vient de se passer : « 2000 personnes qui sortent d’une salle, en pleurs et dans le silence » tweete une blogueuse [1]. Un article confirme : « Des rivières de larmes ont inondé, samedi 20 mai au matin, le Grand Théâtre Lumière à Cannes. De loin en loin, on entendait des sanglots » [2]. Après la projection du soir, une standing ovation salue très longuement l’équipe du film. Didier Lestrade est présent en tant que cofondateur et premier président d’Act Up-Paris : « J’étais très ému. J’ai essayé de me retenir de chialer pendant le film (…), mais c’est vrai que vers la fin, j’ai trouvé ça tellement incroyable que j’étais vraiment très ému » [3]. L’émotion est palpable et des larmes coulent encore dans la salle parisienne bondée où je vois le film la semaine qui suit. Christophe Martet, autre ancien président, assiste à une projection le jour de la remise des prix : « J’en suis ressorti dévasté et en même temps tellement reconnaissant » [4]. Puis c’est le Grand prix du jury. L’onde de choc s’élargit. Une amie qui a vécu l’épidémie plus à distance d’Act Up me raconte : « Quand le film a eu le prix, ma fille m’a demandé “Pourquoi tu pleures maman ?” ». Au cours de la conférence de presse finale, Pedro Almodóvar retient ses sanglots lorsqu’il explique pourquoi il aurait aimé remettre la Palme d’or à 120 BPM [5], dont la plupart des médias avaient aussi fait leur favori. Pourquoi de telles réactions d’émotion et tant d’hommages rendus ?

Lors d’une enquête sur Act Up réalisée dans les années 1990, j’avais interrogé Robin Campillo sur son parcours. Son témoignage m’avait marqué et j’en avais utilisé de larges extraits dans l’ouvrage publié quelques années plus tard [6]. Ainsi expliquait-il son engagement : « Au départ si je suis venu à Act Up, c’est réellement, sincèrement sur un discours de colère, sur une envie de faire chier. (…) Pour moi, il y avait vraiment à rappeler à la société à quel point on pouvait haïr la manière dont les séropos et les homos en général étaient traités » [7]. Robin utilisa une image cinématographique pour décrire sa vision d’Act Up :

« Quand je suis arrivé à Act Up, je pensais au film de Tod Browning qui s’appelle Freaks. Et Freaks, c’est un film que j’aime beaucoup parce que je trouve que c’est assez proche justement de groupes comme Act Up. On te présente un groupe de monstres de foire… On va dire que ces monstres aujourd’hui, ce sont les homosexuels ou les séropos (…). Donc on te montre des monstres et tu as cinquante minutes de film pour t’expliquer : regardez, ces gens vivent comme tout le monde, ils fument des cigarettes même quand ils n’ont pas de bras, ils ont des histoires d’amour même quand ils sont collés à leur jumeau, etc. Donc on t’explique tout ça. À un moment, dans cette microsociété du cirque, se produit un truc terrifiant, c’est que l’une de ces personnes se fait avoir par une femme normale qui est amoureuse d’un homme normal et avec qui elle veut vivre en prenant le fric des monstres. Et donc tous ces personnages que l’on te montre comme absolument normaux malgré, quand même, leurs différences, au moment où ils doivent demander justice, redeviennent des monstres. C’est-à-dire que d’un seul coup, il pleut, ils sont sous la pluie, ils rampent, ils rampent jusqu’à toi avec des couteaux, pour te massacrer. Pour moi, Act Up c’est ça, c’est ce truc-là, c’est-à-dire qu’on redevient les monstres que nous n’avons jamais cessé d’être en fait, on rejoue notre monstruosité pour produire du politique » [8].

Dans Les revenants, le premier film de Robin Campillo, cette même logique était à l’œuvre : cherchant une place qu’on ne savait leur donner, les personnages revenus à la vie se rebellaient finalement avec violence contre les vivants. Avec 120 BPM, c’est une stratégie de représentation inverse qui semble avoir été choisie. Les militants sont certes au combat, contre vents et marées, mais présentés sous un visage qui remporte l’adhésion du public, d’autant que l’enchaînement des actions et des débats se double d’une histoire d’amour au destin tragique.

Un des partis-pris du film est de ne rien masquer des conflits qui ont traversé l’histoire d’Act Up. Dès les premières images, le ton est donné. Un sachet rempli d’un liquide rougeâtre est projeté sur un responsable de la prévention en France lors d’une présentation publique, il lui explose au visage et le macule de faux sang. L’homme est alors saisi par deux activistes qui le menottent avant d’exposer leurs griefs. Durant la « réunion hebdomadaire » qui suit, les militants impliqués sont largement critiqués pour cette initiative apparemment improvisée : les actions d’Act Up ne doivent pas franchir le cap de la violence physique. Une autre scène montre plus tard deux activistes contestant l’engagement du groupe sur la question du « sang contaminé », au motif qu’elle touche des victimes perçues comment innocentes à l’inverse des autres, critiquant aussi le fait de demander des peines de prison alors que l’association dénonce par ailleurs les conditions de vie en milieu carcéral. Ces deux scènes ont valeur de balises : Act Up est un groupe radical qui ne doit pas céder à la tentation de combats populistes, mais la radicalité du groupe connait des limites. Le film se focalise ainsi sur cette tension longtemps présente au sein Act Up entre différentes conceptions de l’activisme et du degré de radicalité souhaitable, faisant de cet enjeu la raison des relations très conflictuelles entre les deux principaux militants des débuts du groupe.

Ce tiraillement entre une image admirable et une image monstrueuse dans l’histoire d’Act Up se trouve parfaitement illustré par les deux Sidaction télévisés de 1994 et 1996. Le premier se déroulait au pic de l’épidémie en France, il était à la fois le reflet et le catalyseur d’une prise de conscience générale sur le sida. Lorsque Cleews Vellay, alors président d’Act Up, s’exprime dans un mélange de fermeté et de fragilité, il crève l’écran et séduit le public. L’engouement qu’il suscite, les nombreux messages de soutien et les nouveaux arrivants qui affluent au cours des semaines suivantes provoquent un trouble au sein d’Act Up et chez le principal intéressé. Quelques mois plus tard, Cleews Vellay décède des suites du sida à l’âge de trente ans. Il sera le seul activiste à bénéficier d’un véritable « enterrement politique ». Alors qu’Act Up atteignait le sommet historique de sa popularité, Cleews Vellay devint un symbole – même si bien d’autres morts marquèrent l’histoire du groupe et du mouvement associatif de lutte contre le sida. Avec le Sidaction de 1996, lors duquel le président suivant s’en prenait avec virulence à un ministre, Act Up retrouvait les crachats par lesquels la création du groupe avait été accueillie et que bien souvent il inspira : « Nous avons créé ce mouvement au milieu des insultes » a récemment rappelé Didier Lestrade [9].

Cleews Vellay et Robin Campillo lors d'une action d'Act Up-Paris contre l'Agence française de lutte contre le sida, 10 novembre 1993 © Jean-Marc Armani Cleews Vellay et Robin Campillo lors d'une action d'Act Up-Paris contre l'Agence française de lutte contre le sida, 10 novembre 1993 © Jean-Marc Armani

Dès l’origine, Act Up s’est positionnée sur le terrain des représentations publiques de l’épidémie, cherchant à les contrôler, y compris au moyen de l’expression artistique qui a d’ailleurs été constitutive de son action aux États-Unis, comme l’analyse un récent ouvrage [10]. 120 BPM s’inscrit bien dans cette logique, mais dans un contexte renouvelé : le film répond à un enjeu de mémoire, découlant lui-même d’un effet de cycle. Une vingtaine d’années après la période la plus dure de l’épidémie aux États-Unis ou en France, ont commencé à apparaître de nouvelles expressions mémorielles autour du sida. Certaines ayant trait plus spécifiquement à l’activisme se sont développées depuis le vingt-cinquième anniversaire d’Act Up aux États-Unis, notamment au travers de films documentaires – How to Survive a Plague (2012), United in Anger: A History of ACT UP (2012), Larry Kramer in Love and Anger (2015) –, ou encore d’une fiction adaptée d’un roman autobiographique de Larry Kramer – The Normal Heart (2014). Dans ces documents, l’incarnation de la cause par des personnages emblématiques est parfois favorisée au détriment d’une restitution plus juste de la dynamique collective des luttes [11]. Robin Campillo a choisi une forme qui permet de contourner le risque d’effacement des mille et une composantes du collectif. 120 BPM est un film à la fois très réaliste et totalement fictionnel. Quiconque est passé par Act Up y reconnaîtra de multiples détails conformes à la vie et au fonctionnement du groupe. En revanche, au niveau des faits présentés, rien n’est totalement fidèle à la réalité historique. À différents égards, le groupe qui est montré correspond à l’association telle qu’elle existait en 1992, mais les événements mis en scène débordent cette période. Il en va de même des personnages et de leurs actions : la plupart sont de facture composite, plus ou moins proches de militants ayant existé, et dans de rares cas très ressemblants – dont le premier rôle qui rappelle Cleews Vellay d’une manière troublante, d’ailleurs magistralement interprété. En cela, pour les centaines voire les milliers de personnes passées par Act Up, le film est un récit certes fictif mais fortement évocateur d’expériences vécues, où la plupart peuvent se retrouver bien que n’y figurant pas [12]. Pour les autres, il est un rappel historique et un appel à la mémoire.

Il y a une vingtaine d’années, lorsque l’épidémie battait son plein en France, des formes d’expression de la mémoire ont existé, qui ne débordaient guère l’espace des groupes concernés. Alors que primait la mémoire communautaire, c’est la société toute entière qui est aujourd’hui conviée et semble présente au rendez-vous. Il y a bien sûr les nouvelles générations qui n’ont pas connu l’époque. Parmi ceux qui étaient adultes à la période où se déroule le film, les rapports au film sont divers selon qu’a été ou non rencontrée l’expérience de l’épidémie. Robin Campillo disait les nombreux témoignages personnels reçus à Cannes, soulignant combien cette épidémie avait été celle du silence. Car finalement, beaucoup n’ont pas voulu voir. Si les larmes versées et les hommages rendus découlent de choix scénaristiques qui les appellent, visant la reconnaissance plutôt que la rupture avec la société, c’est aussi que des années de lutte sont passées avec pour résultat l’amélioration du statut des minorités sexuelles et de la santé des personnes infectées par le VIH. Face à ces avancées, laissant parfois croire que tous les problèmes sont réglés, un enjeu est de maintenir la conscience des défis qui restent à relever, un autre est de rappeler ce qu’a été l’histoire des groupes concernés et mobilisés, et de l’intégrer à la mémoire collective. Dans ce contexte, émouvoir le grand public sur un drame amoureux entre deux hommes et sur le sort tragique qu’a pu réserver le sida à de tels couples, effet auquel peu de films étaient parvenus, prend valeur à la fois de geste politique et d’offre de pardon. Les hommages rendus à 120 BPM, et par la même occasion à Act Up, apparaissent dès lors comme une forme de rachat collectif, lié chez certains au sentiment, peut-être un peu coupable, d’être passé à côté de l’histoire.

Christophe Broqua

[1] http://twitter.com/GoBarbara/status/865854551957676032

[2] http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/article/2017/05/20/120-battements-par-minute-bouleverse-le-festival-de-cannes_5131163_766360.html

[3] http://www.facebook.com/TroisCouleurs/videos/1558369160862716

[4] http://www.facebook.com/christophe.martet/posts/10154682136898364

[5] http://www.youtube.com/watch?v=tNzj8oIuSq0

[6] Broqua C., Agir pour ne pas mourir ! Act Up, les homosexuels et le sida. Paris : Presses de Sciences Po, 2006, http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/livre/?GCOI=27246100950130

[7] Cité dans Broqua C., Agir pour ne pas mourir ! Act Up, les homosexuels et le sida. Paris : Presses de Sciences Po, 2006, p. 177.

[8] Cité dans Broqua C., Agir pour ne pas mourir ! Act Up, les homosexuels et le sida. Paris : Presses de Sciences Po, 2006, p. 373-374.

[9] http://www.liberation.fr/debats/2017/05/30/apres-120-bpm-epargnez-nous-vos-louanges_1573285

[10] Lebovici E., Ce que le sida m’a fait. Zurich : JRP|Ringier, 2017, http://www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=5483

[11] http://lmsi.net/Et-si-la-nostalgie-pouvait-tuer

[12] http://unicornbooty.com/fr/120-battements-par-minute-campillo-film-vital

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