Expansion de l’EZLN au sud-est du Mexique

Les deux grandes régions mayas mexicaines, la Péninsule du Yucatán et le Chiapas, souffrent d'injustices séculaires. Mais dans les montagnes du Chiapas, l'expansion de l'EZLN – dont je viens d'être témoin d'un acte – se conjugue désormais avec l'expression de son refus au mega projet péninsulaire du "Train maya".

Rencontre surprise avec les Zapatistes au fil de la route…

Arrivé au Mexique depuis 8 jours, à l’aéroport de Cancún, qui dessert une destination des plus touristiques au monde, j’ai ensuite rejoins Mérida, puis la zone archéologique de Palenque qui marque la transition entre les montagnes de l’état Chiapas et la péninsule tropicale du Yucatán, les deux grandes régions mayas du pays… Au guichet la compagnie de bus ADO on me dit que pour rejoindre San Cristóbal de las Casas, le voyage dure 9 heures. Mes souvenirs étaient autres, et un peu plus loin je trouve les vans qui mettent deux fois moins de temps. On m’explique que la compagnie de bus ADO a été victime d’attaques diverses, rackets et que trois de ses bus ont été incendiés. Apparemment les montagnes du Chiapas sont électriques ces derniers temps.  Le voyage en van vers San Cristóbal se fait avec une correspondance à Ocosingo, à mi chemin. Après deux heures et demi de virages, je rends les armes et décide de passer la nuit à Ocosingo. Le lendemain, je suis au marché, quand soudain les vendeuses Mayas tzeltales[1] aux vêtements colorés se lèvent, se figeant silencieuses et regardant dans une même direction. Je m’approche pour découvrir un spectacle inattendu : une caravane de camionnettes et pickups customisées débordant d’hommes et de femmes le visage dissimulé par un passe montagne ou un foulard rouge. Les Zapatistes, l’EZLN dans toute sa splendeur ! Des dizaines et des dizaines de véhicules. Surprise et émotion, fierté et moindrement méfiance se lisent sur les visages des gens du marché. L’impression est forte, les Zapatistes sont passés maitres dans l’art de théâtraliser leurs apparitions. C’est comme si le temps s’arrêtait… Pendant un quart d’heure ils vont pour ainsi dire défiler en mode flash back aux années de la révolution mexicaine. Je demande à la volée à certains passagers rebelles vers où vont ils. Des réponses par signes m’enjoignent à les rejoindre dans un lieu proche. Dans la foulée, des commerçants jumeaux m’interpellent, l’un avec un smartphone en main, le journal local avait annoncé l’événement : l’inauguration du Caracol n°10 à la sortie d’Ocosingo. Les Caracoles[2] sont un concept zapatiste de bonne gouvernance participative en lien étroit avec l’EZLN, mais autonomes.

 

Inauguration du Caracol 10

Je me présente donc au lieu dit dans l’après midi, à San José el Contento / Nueva Patria. Le campement s’installe, des bâches en guise de tentes surtout, pour accueillir les Zapatistes venus d’autres communautés. À l’entrée, on me demande qui je suis, ce que je fais, pourquoi je veux assister à l’événement. Je leur raconte alors mon parcours de photographe à travers l’Amérique Latine et les luttes amérindiennes que j’ai pu côtoyer, notamment au Brésil, mais aussi dans l’état mexicain voisin de Oaxaca et en Colombie. Je leur dis aussi que je pensais visiter un des caracoles originaux, Oventic ou La Realidad, avant de croiser leur mystifiante caravane. Je vais patienter un certain temps, après avoir donné mon passeport à une jeune femme zapatiste qui doit avoir à peine 16 ans. Elle réapparait une demi heure plus tard m’invitant à revenir le lendemain pour la cérémonie d’ouverture et les activités. Je crois comprendre qu’on me fait une certaine faveur… Le lendemain matin – dimanche 2 février – j’assiste au discours de transmission des bâtons de commandement par l’EZLN aux représentants du Caracol qui reçoit le nom spirituel de « Floreciendo la semilla rebelde »[3]. L’ambiance est solennelle, voire grave. Des centaines de Zapatistes écoutent immobiles et en silence les discours prononcés depuis une grande estrade couverte sur un terrain de foot, ponctués par des sérénades joliment exécutées par un groupe néo mariachi cagoulé. J’apprendrai par la suite que les subcomandantes Insurgentes Moisés et Galeano – anciennement Marcos – étaient bien présents et ont participé aux discours. Une fois la cérémonie achevée par les abrazos, tout le monde se dirige vers le Caracol situé plus haut. Après une nouvelle cérémonie de quelques minutes devant le bâtiment des autorités coutumières, l’heure est aux rafraichissements, pendant qu’une vingtaine de personnes s’affairent autour de grands chaudrons posés sur des brasiers. Au fur et à mesure, je constate qu’il n’y a pas d’invités « extérieurs » comme c’est souvent le cas, je pense alors qu’en effet on m’a fait une faveur, sortant de nulle part, n’étant directement lié à aucune organisation. Les conversations vont bon train au milieu des retrouvailles entre zapatistes de diverses communautés, et des jeunes hommes et femmes en uniforme de l’EZLN se font plus visibles, une bonne partie d’entre eux étant restée cantonnée en haut du caracol pendant les discours. Certains arborent des arcs et des flèches, symbole ancestral et lien indéfectible avec la Selva Lacandona toute proche. Puis débutent les festivités, un jeune garçon chante des balades norteñas devant un parterre de guerilleros avant qu’un orchestre de cumbia entame des rythmes caliente. Ce sont finalement une vingtaine de femmes qui vont danser, certainement encore imprégnées de l’énergie de la Seconde Rencontre Internationale de Femmes qui Luttent, qui a eu lieu au Caracol de Morelia il y a un peu plus d’un mois.

 

Les zones zapatistes en expansion

Le Caracol « Floreciendo la Semilla Rebelde » fait partie des onze caracoles planifiés après des années de travail, au côtés de nouveaux municipios autonomes et juntas – assemblées de bonne gouvernance. Dans un communiqué prononcé par les subcomandantes Moisés et Galeano, l’EZLN expose les faits : « la croissance exponentielle des centres zapatistes – 43 en totalisant caracoles, municipios et juntas – est due fondamentalement à deux choses. La première et la plus importante est le travail de terrain réalisé par les femmes, les hommes, les enfants et les anciens, base du mouvement zapatiste, visant à convaincre et accueillir de nouveaux membres et communautés dans le mouvement. La seconde en réaction à la politique gouvernementale de destruction des communautés et de la nature, et particulièrement celle de ce nouveau président. » Cette seconde raison évoquée nous renvoie à la sortie médiatique fracassante de l’EZLN à l’été 2018, au lendemain de l’investiture du premier président de « gauche » de l’histoire du Mexique, Manuel Lopez Obrador ou AMLO. On aurait pu penser qu’une nouvelle ère allait s’ouvrir dans les relations entre Zapatistes et gouvernement, d’autant plus que AMLO[4] avait fêté son élection sur la grande place centrale de la ville de Mexico devant des dizaines de milliers de personnes entouré de nombreux représentants de communautés amérindiennes. Mais voilà, la politique nationale étant pieds et poings liée au business, AMLO avait anticipé avant son élection une sorte d’accord pour promouvoir des mégas projets, dont le couloir de l’Isthme de Tehuantepec, concurrence au canal de Panama – voies ferrées, routes et ports –, qui viendra heurter de plein fouet les terres de communautés indigènes de Vera Cruz et Oaxaca, et l’hyper touristique « train maya ».

 

Le rejet zapatiste au « train maya »    

Depuis deux décennies, il ne se passe pas une année sans que des nouveaux sites archéologiques soient excavés dans la Péninsule Maya[5], dont certains de taille, comme Calakmul dans l’état du Campeche, et rajoutés à ceux qui existent déjà comme les incontournables Palenque, Tulum et Chichén Itzá, est venue l’idée à de certains promoteurs un train qui ferait le tour de la Péninsule, avec des stations ferroviaires au niveau des sites mayas, des villes coloniales, des coins de nature paradisiaques – lagunes, mangroves, îles – ainsi que les plages phares et l’aéroport de Cancún… AMLO étant originaire du Tabasco, un petit état intermédiaire au sud de la Péninsule, il était en position idéale pour rencontrer ces promoteurs… Si le train maya peut passer quasi inaperçu dans certains coins du Quintana Roo ou du Yucatán, déjà bien attaqués par le béton touristique, il devra au contraire tailler sa route en pleine forêt dans la partie sud, soulevant d’infinies questions environnementales et sociales. Car avec les stations de train, les projets immobiliers hors contrôle seront inévitables. Déjà des terrains ont été concédés dans des ejidos[6], avec des tensions sous jacentes et l’éternel fléau de la corruption. Rajoutons à cela que la forêt de la réserve de la Biosphère de Calakmul rejoint la Selva Lacandona au Chiapas, ultime refuge de la branche armée zapatiste, et que le train arriverait aussi à Palenque – jouxtant des municipios zapatistes –, tout cela ne pouvaient pas laisser de marbre l’EZLN.                                                                                                                                                                                           Je n’ai connu que ces dernières années cette région péninsulaire, appelée aujourd’hui et sans vergogne Riviera Maya par les acteurs de l’industrie du tourisme. C’est visible de la fenêtre du bus : bétonisation de luxe à croissance frénétique[7] et privatisation sans vergogne sur 200 km de rivages de la seconde grande barrière de corail au monde… Les Mayas du Quintana Roo se voient souvent obligés de travailler dans les grands hôtels ou des structures de luxe pour des salaires qui ne suivent pas la démente inflation locale des loyers, et donc souvent contraints d’immigrer, leur dignité foulée aux pieds par des hordes de vacanciers recherchant le bien-être à outrance. Alors ce projet de train maya qui va brasser des milliards, transformer en immense parc d’attraction ce qui est peut-être le plus grand territoire mondial de lieux archéologiques et encore sacrés pour beaucoup risque bien d’être la goutte d’eau qui va entrainer les communautés mayas dans un rapport de force avec l’état et les investisseurs. Il ne faut pas oublier qu’à la moitié du 19ème siècle, la péninsule s’était déjà embrasée, et les Mayas avait reconquis une certaine indépendance.

 

Un peu comme dans un dessin asymétrique de personnages ou déités mayas, les Zapatistes se retrouvent aujourd’hui dans une double position, à la fois quasi agressés, car l’ogre néo libéral se rapproche, mais aussi en mesure d’influencer le cours des évènements. Car on ne peut plus douter de leur capacité à soutenir et mobiliser à distance mais aussi de leur faculté à se mouvoir discrètement dans les forêts...

 

Christophe Chat-verre, Etat du Chiapas, Mexique

Première dizaine de février 2020 

 

[1]  Les Tzeltales constituent le groupe Maya principal de la région autour de Ocosingo 

[2] Depuis 2003, les Municipios Zapatistes se coordonnent en regroupements plus petits appelés caracoles. Les caracoles servent aussi de lieu de rencontres et colloques avec les mexicains et étrangers désirants échanger des points de vue sociaux et politiques et également partager différents savoir avec les zapatistes.

[3] « Fleurissant la graine rebelle »

[4] AMLO qui plus est, fut directeur de l’Institut Indigéniste de Tabasco dans les années 70

[5] La Péninsule du Yucatán, ou Péninsule Maya est composée des états du Quintana Roo, du Yucatán et du Campeche. Le projet du train maya fait le tour de la péninsule mais pénètre aussi les états de Tabasco et la jungle du nord-est Chiapas.

[6] Ejido : terres agricoles communautaires, concept créé à la Révolution mexicaine

[7] En 3 ans, j’ai par exemple pu voir comment les immeubles ont poussé à Playa del Carmen, lieu hédoniste assez vulgaire de consommation en tout genre, pourvu que ça rapporte. Et l’île de Cozumel, paradis des hippies dans les années 70, laisse entrevoir depuis Playa del Carmen une véritable skyline d’édifices d’une dizaine d’étages.

 

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