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Billet de blog 12 mars 2017

L’empathie à coup de matraque

Christophe Gerbaud, philosophe et sociologue, met en eergue à travers cet article sur le rapport difficile que notre société entretient vis à vis de l’empathie.

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« La meilleure des polices, c’est quand les pauvres savent rester à leur place, sans avoir besoin de les matraquer »

La Rumeur

Les chiens aboient, la caravane passe !

Ne sommes nous pas des « salauds » ? Inspiré par le mot de Jean-Paul Sartre, ce dernier est un égoïste replié sur son narcissisme, qui a souvent bonne conscience, qui est persuadé d’être une personne de Bien, et que le salaud, en conséquence, c’est toujours l’autre, celui qui nous fait honte, qui est « infernal ». C’est pourquoi il s’autorise le pire sadisme, i-e : la chosification de l’autre au non du meilleur ou du soi – d’autant plus salaud qu’il se croit justifié à l’être, et pense donc ne l’être pas (« le con, c’est toujours l’autre… », entend-on). C’est-à-dire qu’il ne croit ni en la liberté éventuelle – minimale, celle de mouvement, ni dans les déterminations de l’inconscient, sociales et économiques. La seule vraie liberté est celle de la mémoire et de l’imaginaire. 100% inconscients. 100 % libres, nous pourrions être. Mais comment exercer notre liberté face à l’autorité de l’inconscient sadique ?

Au Dr Hubert Hervé, psychiatre et psychanalyste, d’ajouter : « La source de la guerre concerne toujours l’humiliation de l’autre, la privation, et la fabrique humaine que cet autre à haïr, trompe hypocritement, abuse socialement. Lorsqu’il y a un effondrement, la bascule, singulière ou collective, peut être rapide avec le sentiment d’avoir été trompé, laissé tombé.« 

À partir de ce moment-là naît le sentiment d’abandon. Car la haine et le sentiment d’abandon sont corollaires. Nous constatons que le peuple se sent abandonné, et que pour cette raison il vote en faveur du « réalisme de droite ». Ainsi, la jouissance consistant à haïr l’autre relève de la haine, car haïr c’est se détester. La guerre contre les autres est, avant tout, une guerre menée contre-soi-même.

L’empathie vs la haine : des histoires individuelles

La haine et l’amour sont un Janus. Cette figure mythologique est aussi celle de la révolution, composée du masculin et du féminin, de la force et de la douceur, de l’agressivité propre à l’être humain et à de délicatesse. En somme, c’est tout un ensemble qui, de manière stéréotypée et archétypale, car artificiellement binaire, semblerait structurer nos esprits, notre noyau psychique. Quid donc de cette illusoire opposition, quant à l’esprit révolutionnaire ? Dans l’Humanité, le Dr Hubert Hervé est cité :

« Partant de la Révolution française, il pose cette question : « Qu’est-ce qui ne garantit plus l’exercice du droit divin du roi sur un peuple, dans la mesure où ce même droit assurait la stabilité du régime politique ? » Il poursuit, dans la finesse du détail, par l’analyse de la survenue du nazisme et du stalinisme historiques dans le contexte de la déchéance individuelle et collective. Il montre que le nazisme se différencie du stalinisme en examinant à la fois les paramètres historiques et sociaux de ces deux peuples, dans un contexte de déchéance historique qui se trouve dans une connexion avec une déchéance singulière dans l’histoire familiale d’Hitler (l’inceste) et de Staline (l’alcoolisme) ».

Chaque traumatisme individuel est associé au « drame », au « récit », à la « signification ». Ce triptyque philosophique du philosophe Georges Politzer peut mieux nous permettre de comprendre le déroulement d’une vie consciente d’elle-même (une vie qui n’ignore pas son ignorance). Ignorer la douleur d’autrui provoque une amplification des douleurs. Cette ignorance a d’abord désigné, au XIVe siècle, « l’état d’une personne qui n’est pas avertie des réalités de la vie, et en particulier de la vie sexuelle ». Pourrions-nous dire que les individus ignorants auraient peur de leur propre sexualité ?

 « Ce n’est pas un monde que j’aime », concluait Claude Lévi-Strauss

« L’Europe libérale n’est pas méchante, mais elle obéit à une forme de fatalité » (…) « Ce n’est ni bien ni mal, c’est ainsi », poursuivait Michel Onfray. La révolte doit engendrer l’amour comme vertu politique !

Au fond, qu’est-ce que la réalité aux « tristes passions » ?  Wilhelm Reich, parlant de notre rapport à la réalité, attaquait la « peste émotionnelle » (cette haine), la cuirasse caractérielle et les différentes formes de répression sexuelle pour, au contraire, favoriser une libre circulation de l’énergie libidinale. Or, afin de réviser notre perception de la réalité, certainement est-il plus convenable de faire table rase de tout ordre moral judéo-chrétien. Ainsi, avec éthique, restaurer l’amour comme valeur politique ! Ceci peut se faire par rapport à un ordre religieux qui dit d’une manière hypocrite admettre ce que la mystique juive nomme « altérité de l’intérieur » (le mystère féminin, l’étrangeté transsexuelle, le corps handicapé, vieux, vulnérable, etc.).

La haine peut ainsi se transformer en révolte. Se révolter ou s’adapter, il n’y a guère d’autre choix dans la vie. Lorsque cela est possible, le tour est alors joué. « L’orage, le cataclysme est un acte d’amour fou », énonçait l’artiste plasticien Pierre Molinier. Cet acte d’amour fou relève d’une haine combative, irradiante, amoureuse, qui fuit la régression du repli identitaire sur soi.

Être révolté, c’est s’exprimer pour ne pas se passer la corde au cou. Mais le suicide est, comme une œuvre longuement préparée, dans le cœur, disait Albert Camus. En conséquence, l’être révolté naissant déterminé n’a que très peu de chance de s’en sortir. Comment finalement ne pas oublier que l’avenir reste imprévisible, flou ? « L’idée de l’avenir est plus féconde que l’avenir lui-même », professait Henri Bergson, au Collège de France. N’oublions alors jamais que l’humain est ce qui résiste, avec vitalité, à la fatalité économique ou biologique.

Article initialement publié dans le journal The Dissident : http://the-dissident.eu/11829/lempathie-a-coup-de-matraque/

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