Comprendre "Le santon pas bon", du sculpteur Jacques Delapiste

Exercice de style. Mise à jour avec ajout de la vidéo le 6 mars 2021.

Comprendre « Le santon pas bon » (2003), œuvre insigne du sculpteur suisse Jacques Delapiste

Comprendre "Le santon pas bon", sculpture de Jacques Delapiste (exercice de style) © Christophe Gervot

 

 

Jacques Delapiste (1955-…) n’a plus à être présenté. Nombre de musées mondiaux exposent ses œuvres depuis une vingtaine d’années. Sculpteur suisse, mais pas seulement sculpteur, il avait commencé à se faire connaître par des enregistrements numériques faits, au fil des années, des bruits émis par un électeur (lui) qui « remplit son devoir électoral » en votant dans l’isoloir. Sa nationalité suisse l’aida à rassembler, de manière itérative qu’il conviendrait d’analyser comme la manifestation de son entêtement à voter malgré les circonstances de chaque vote ou votation, un nombre conséquent d’enregistrements.

Puis il s’adonna quelque temps à la photographie (période plus en demi-teinte pour l’artiste). Enfin, depuis la fin des années 1990, Il travaille à la sculpture.

 

Attachons-nous à son œuvre phare : « Le santon pas bon » (2003).

 

Il s’agit tout simplement d’un santon tire-lire, de ceux qui servent dans les crèches à récolter des pièces de monnaies, qu’il a sculpté à une dimension qui le fait paraître lourd de l’argent qu’il a récolté, mais qui a la particularité de n’être pas articulé de la tête et qui ne peut donc pas la hocher grâce au mécanisme profitant de la chute de la pièce de monnaie dans le réservoir. Ce santon ne remercie pas. L’artiste l’a voulu ainsi.

 

Comment le comprendre ?

 

Dans une interview de mai 2004 parue à l’occasion d’une exposition temporaire dans le journal du « Bloc », musée privé d’art contemporain situé à Canton, dans la Chine ouverte au marché, il s’exprime ainsi : « J’ai voulu représenter, de façon figurative et imagée, la réception qui était faite de mes travaux pendant la période où je travaillais surtout à la photographie : j’allais de ville en ville pour choisir les rues que je photographiais en raison de leur architecture, mais à chaque fois je finissais par faire des clichés de passants, d’automobilistes au feu rouge, de personnes en terrasses de café… de façon que je pouvais faire un panorama des ressemblances dans l’aspect des gens que je rencontrais à travers toute La suisse, dressant de cette façon une sorte de liste des stéréotypes en vogue dans la population. Mais le public a peu compris, et les institutionnels encore moins, cette approche. Les galeries, les musées recherchent de l’original, et la Suisse, comme d’autres pays, offrait une image tout à fait stéréotypée. Du coup, j’ai arrêté la photographie pour me consacrer à la sculpture. Mais cette période m’a donné du grain à moudre pour mes travaux suivants, pour lesquels j’ai voulu introduire, dans l’œuvre elle-même, la dimension critique. 

- Quelle est-elle donc dans « Le santon pas bon » ?

- Ah oui, là j’ai voulu exprimer, dans une sorte de continuité critique par rapport à ma période précédente, mais dans une disposition personnelle toute différente car alors j’avais du succès, et pas seulement critique, et j’ai presque dû recruter des assistants pour fournir la demande des acheteurs, que de toutes façons il ne fallait pas que j’attende de gratification ou de reconnaissance de la part de l’État suisse – des amis français avaient la même sorte de relation à l’État français d’ailleurs ; mais un ami belge avaient décidé de laisser le dernier mot aux autorités de son pays, qui ne surent pas quoi dire – car mes œuvres mettaient en cause, souvent, les manques et les carences des dirigeants politiques fédéraux et locaux.

- Oui, c’est assez courant.

- Oui, mais alors, justement « Le santon pas bon » représente cette ingratitude des États qui veulent bien qu’on s’installe sur leur sol – et même préfèrent – et que l’on paye des impôts, mais qui ne nous donnent pas pour autant quitus sur notre implication politique, quand elle existe, sur notre implication démocratique. Un ami français profitait à cette époque d’une réforme fiscale qui permettait une réduction d’impôt, en réponse à un gouvernement qui agissait ainsi à l’époque, une époque sombre en matière démocratique. »

 

Jacques Delapiste entretient-il de meilleurs rapports avec les autorités du Delaware, aux États-Unis, où il a émigré il y a 3 ans ? Il faudrait l’interroger. Sa cote sur le marché de l’art n’a pas faibli et s’est même accrue ces dernières années, pour parler de cet aspect des choses.

 

Christophe Gervot, écrivain, traducteur, artiste plasticien tous médiums, artiste auteur d’œuvres numériques vidéos, musicien auteur, psychanalyste et formateur, diplômé en politiques et pratiques culturelles en Europe de L'Institut d’Études Européennes (IEE) de l'université Paris 8, le 5 mars 2021.

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