Sarkozy mis en examen : ses partisans en pleine crise de paranoïa

Depuis le placement en garde à vue, puis la mise en examen, de Nicolas Sarkozy notamment pour corruption active, ses partisans et défenseurs se lâchent. L'une des deux magistrates en charge de l'affaire est particulièrement visée. On savait que la sarkozie n'était pas tendre avec les juges, on découvre qu'elle les déteste. Pour de bien mauvaises raisons.

Depuis le placement en garde à vue, puis la mise en examen, de Nicolas Sarkozy notamment pour corruption active, ses partisans et défenseurs se lâchent. L'une des deux magistrates en charge de l'affaire est particulièrement visée. On savait que la sarkozie n'était pas tendre avec les juges, on découvre qu'elle les déteste. Pour de bien mauvaises raisons.

Depuis la garde à vue puis la mise en examen de Nicolas Sarkozy, les amis, soutiens, fans, de l’ancien président tirent à vue sur l’une des deux juges d’instruction en charge du dossier. Claire Thépaut a beau n’être que le second juge désigné pour instruire l’affaire, et donc pour assister sa collègue Patricia Simon, elle est la cible depuis mardi matin d’un déferlement de déclarations, tweets et articles tentant de la déstabiliser, et, conséquemment, discréditer l’enquête en cours.

Que reproche-t-on à la magistrate ?

1. D’avoir été et d’être membre du Syndicat de la magistrature, syndicat classé à gauche.

2. D’avoir signé une tribune « violente » contre Nicolas Sarkozy dans l’entre-deux tours de la présidentielle de 2012.

3. D’avoir critiqué la politique de Nicolas Sarkozy dans un article de Mediapart du 8 mai 2012 (une autre variante étant qu’il s’agit d’une « tribune » publiée sur Mediapart).

4. D’avoir bénéficié, après cette tribune (celle censément publiée par Mediapart, le point 3, à moins que ce ne soit la tribune du point 2, c’est assez flou), d’une promotion.

5. D’être une « ennemie personnelle » de Nicolas Sarkozy.

Ces affirmations sont toutes « synthétisées » dans un article à charge de Valeurs Actuelles sobrement titré : La juge qui veut « se payer » Sarkozy.

Reprenons ces points dans l’ordre.

1. Claire Thépaut a bien été et est toujours semble-t-il adhérente du Syndicat de la Magistrature. Reconnu comme un droit fondamental, inscrit dans la Constitution (plus précisément dans l’article 6 du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 qui fait partie du bloc de constitutionnalité), le droit de se syndiquer trouve naturellement à s’appliquer dans la magistrature, même si le statut de la magistrature n’y fait pas référence. En l’absence de dispositions spécifiques, c’est le statut général de la fonction publique qui s’applique. L’article 8 du titre I de ce statut dispose que « les fonctionnaires peuvent librement créer des organisations syndicales, y adhérer et y exercer des mandats ». Cet article est intégralement repris en introduction de la circulaire de Michel Vauzelle de 1992 : « le droit syndical est garanti (...) aux magistrats et les intéressés peuvent librement créer des organisations syndicales, y adhérer et y exercer des mandats ». De même, le recueil des obligations déontologiques (dont la rédaction avait été imposée au CSM par la loi organique du 5 mars 2007), rendu public en juin 2010 dispose en son paragraphe F5, dans une rubrique visant les obligations de prudence et de réserve que « le magistrat bénéficie du droit de se syndiquer, s’exprime librement dans ce cadre syndical ». Le paragraphe F12 du même recueil ajoute que « l’obligation de réserve ne s’oppose pas à la participation du magistrat à la réflexion et à la préparation des textes juridiques. Elle lui permet, en tant que professionnel du droit, l’analyse juridique et technique des textes promulgués. Elle n’interdit pas des prises de position collectives publiques de groupements de magistrats légalement constitués ». (Ces informations sont extraites d’un document de l’Union syndicale des magistrats disponible ici.) 


2. Ce paragraphe F12 nous amène au second point. On reproche à Claire Thépaut d’avoir signé une tribune contre Nicolas Sarkozy dans l’entre-deux tours de la présidentielle de 2012. C’est faux. La seule tribune écrite contre Nicolas Sarkozy à cette période a été signée par Matthieu Bonduelle, alors président du Syndicat de la Magistrature. Au nom, certes, de son syndicat. Mais il s’agit là clairement d’une « prise de position collective publique de groupements de magistrats légalement constitués ». Ce texte a bien été publié par Mediapart, sous la forme d’un document, et titré Des magistrats « interpellent » Sarkozy. Le texte, comme nous l’écrivions alors « détaille le bilan de l'actuel président de la République et ancien ministre de l'intérieur, dénonce "la particulière nocivité de (sa) politique pour la justice et les libertés dans ce pays", et appelle à voter contre lui ».

Il n’est en revanche pas signé par Claire Thépaut. Et il est fort peu probable que le SM, qui dispose d’un président et d’un bureau composé de 6 membres élus au sein du conseil national qui en compte 16 désignés par le Congrès, se soit donné la peine de consulter chacun de ses membres sur le contenu du texte publié ce 2 mai 2012. C’est d’autant plus improbable qu’il s’agit évidemment du rôle même d’un syndicat que de représenter l’ensemble de ses membres. Depuis les dernières élections professionnelles, le Syndicat de la magistrature représente environ 25 % des 8 000 magistrats de France et compte 900 membres. Il est douteux que 900 personnes se soient prononcés sur le contenu exact du texte.

Evidemment, si on publie sur Twitter des extraits de ladite tribune avec la signature de la magistrate, les choses sont plus évidentes… à défaut d’être vraies...


3. Concernant le fameux article du 8 mai 2012 (version Valeurs actuelles) ou la fameuse « tribune » se félicitant de la défaite de l’ancien président (version Nadège Puljak, journaliste à l’AFP, nous y reviendrons très vite). Les faits sont plus simples encore.

Du côté de Valeurs actuelles, les faits sont les suivants : « Claire Thépaut explique (dans cet article sur Mediapart, ndlr) qu’elle aspire "à retrouver du calme, de la sérénité et de la confiance" pour la Justice. Elle poursuit en taclant la politique de Nicolas Sarkozy sans la nommer : "il faut que la Justice retrouve son rang face au ministère de l’intérieur". Tout au long de l’article, elle démonte la politique judiciaire mise en place entre 2007 et 2012, soit la période pendant laquelle Nicolas Sarkozy était président de la République. » Pas de quoi fouetter un chat en somme. Que des magistrats qui travaillent dans des conditions difficiles attendent un changement de politique n’est pas en soi surprenant. Surtout si l’on se souvient de la tension entretenue par Nicolas Sarkozy autour des magistrats de Bobigny. Voici par exemple ce que rappelait notre confrère Michel Deléan dans son article : « Attaqués publiquement à plusieurs reprises par Nicolas Sarkozy, comme ministre de l'intérieur puis comme président de la République, les magistrats de ce tribunal se sont vu reprocher une prétendue démission face à la délinquance, qui était tout aussi imaginaire que démagogique. Il est déjà arrivé que des policiers encerclent le tribunal, gyrophares et sirènes en action, pour protester contre une décision de justice. Le tribunal de Bobigny a, en effet, été marqué par plusieurs affaires retentissantes qui l'ont opposé à la place Beauvau et aux syndicats de policiers, comme la mort de deux adolescents poursuivis par la police à Clichy-sous-Bois, ou le procès des policiers menteurs. »

L’autre variante, la tribune « se félicitant de la défaite » de Nicolas Sarkozy a été, semble-t-il, lancée sur Twitter par Nadège Puljak. 

Le grand public n’a peut-être pas la chance de connaître Nadège Puljak. Journaliste politique à l’AFP, elle suit actuellement la droite. Elle suivait déjà Nicolas Sarkozy à l’Elysée et pendant la campagne de 2012. C’est ainsi que le 15 février 2012, elle signait un long article pour l’agence de presse, un portrait, qui contenait notamment cette phrase à propos du candidat UMP : « Son hyper-activité et son optimisme à tous crins dissimulent une sensibilité à fleur de peau. » Ou bien celle-ci : « De petite taille, râblé, ce brun aux yeux bleus, qui ne boit jamais et ne fume qu'un cigare de temps à autre, est un sportif assidu, grand amateur de vélo. » Depuis la défaite, Puljak continue de suivre l’ancien président, ou ses amis. Comme ici :

Ou là :

En revanche, impossible de retrouver la moindre trace d'une Claire Thépaut se félicitant de la défaite de Nicolas Sarkozy. Hormis l'article de Michel Deléan déjà cité, où il s'agissait plutôt de ses attentes de changement concernant les conditions de travail des juges de Bobigny. 

 

4. Nadine Morano est encore montée d’un cran ce mercredi matin. Il ne fait pas de doute, à ses yeux, que la magistrate n'est pas impartiale pour une bonne raison : depuis sa tribune (celle qu’elle n’a pas signée ou celle qu’elle n’a pas écrite, au choix), elle aurait en effet bénéficié d’une promotion.

Les choses se corsent légèrement. Du moins pour Nadine Morano. L'information provient bien d’un document officiel, publié au Journal du même nom, informant des mouvements au sein de la magistrature. Effectivement, Claire Thépaut a été mutée en juillet 2012 de Bobigny à Paris. Le décret du 20 juillet 2012 portant nomination (à retrouver ici), brandi par Nadine Morano, montre que la magistrate passe du poste de vice-présidente chargée de l'instruction au tribunal de grande instance de Bobigny à celui de vice-présidente chargée de l'instruction au tribunal de grande instance de Paris. Certes, c’est une sorte de promotion (encore qu’elle garde le même grade), mais, car il y a un mais, cette nomination n’est pas due au pouvoir politique en place (la gauche). Les mouvements de magistrats sont en effet du ressort du CSM. Tous les ans, les magistrats forment des vœux, qui sont adressés au ministère de la justice puis examinés par le Conseil supérieur de la magistrature, qui donne ou non un avis favorable. En l’occurrence, l’Elysée n’a plus par la suite qu’à prendre le décret.  

 

5. Le dernier point est le plus simple, puisque, en somme, il résulte de tous les autres… Claire Thépaut est accusée d’être une « ennemie personnelle » de Nicolas Sarkozy. Le premier coup semble bien être parti d’iTélé, la chaîne d’information en continu filiale de Canal Plus. Jean-Jérôme Bertolus aurait fait cette déclaration peu avant 22 heures sur la chaîne. Nous n’avons pas retrouvé cette vidéo mais simplement des tweets en indiquant la provenance. C’est en tout cas l’effet boule de neige assuré. Michaël Darmon, chef du service politique d’iTélé, embraye. Jean-Michel Decugis, chef du service police et justice sur la même chaine, reprend peu après 22 heures toutes les accusations citées ci-dessus ou presque. Voir cette vidéo à partir de 7’30. Decugis précise que Claire Thépaut est un « membre actif » du SM, et rappelle, évidemment, l’affaire du Mur des cons, pour laquelle, apprend-on, Nicolas Sarkozy s’est opportunément constitué partie civile « il y a quelques jours ».

Valeurs actuelles, dans l’article déjà cité, cite Bertolus pour tenir sa démonstration. Les politiques citent Valeurs actuelles. Le Figaro en remet une couche, citant Valeurs actuelles mais faisant aussi d’elle une « ancienne patronne du Syndicat de la Magistrature » (lire ici). Ce qu'elle n'est pas.

 

En plein délire, la droite sarkozyste entraîne malheureusement aussi avec elle une partie des médias. A moins que les médias sarkozystes n’entraînent malheureusement aussi avec eux une partie de la droite.

 

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Addendum du 2 juillet à 16h39. Il semble bien qu'une grande partie des accusations 1, 2 et 3 soient parties sur C Dans l'air, l'émission de France 5 diffusée en fin d'après-midi hier. C'est Catherine Nay, éditorialiste politique d'Europe 1, qui a dégainé. Elle y cite le papier du 8 mai de Mediapart, la tribune du 2 mai du SM. Pour elle aucun doute, il y a un « lourd passif, un lourd contentieux » entre les magistrats du SM et Nicolas Sarkozy. « Madame Thépaut fait de la politique car elle fait partie d'un syndicat qui veut purifier l'action politique », affirme-t-elle. Il s'agit selon elle d'une « croisade en tant pis si on ne respecte pas les règles (...) il s'agit bien d'une croisade anti-Sarkozy ». (Voir l'émission ici.) De fait les dix premières minutes de l'émission étaient consacrées au rôle des magistrats, beaucoup moins à ce qui est reproché à Nicolas Sarkozy.

Second addendum du 2 juillet à 17h55. Nadège Puljak, la journaliste de l'AFP citée plus haut, a fini par reconnaître son erreur sur Twitter (comme on dit parfois dans la presse, «une info et son démenti, ça fait deux infos») :

Addendum du 3 juillet à 16h40. J'ai eu Jean-Michel Decugis, chef du service police et justice d'iTélé, au téléphone. Il tient à préciser qu'il ne reprend pas à son compte, au contraire de certains de ses collègues, toutes les accusations farfelues qui circulent sur la juge Thépaut. Cependant, il confirme que Claire Thépaut a bien eu des responsabilités au sein du Syndicat de la magistrature, dans l'antenne locale de Bobigny il y a quelques années. Il affirme également que, selon ses sources judiciaires, plusieurs magistrats jugent que le choix de Claire Thépaut pour assister Patricia Simon n'est pas forcément le bon. Dont acte.

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