Eisenhower ne lisait plus la presse, parce qu'elle disait du mal de lui

Réagissant à un article de Vincent Truffy à propos des projets éditoriaux du Figaro, je suis parti à vau-la-frappe jusqu'à ce point où un bon mot de Françoise Giroud ( in Leçons particulières, ouvrage de 1990, publié chez Fayard) m'est venu sous les yeux : Eisenhower n'aimait pas se faire du mal en lisant des gens qui écrivaient du "mal de lui", et qui eux, n'avaient même pas mal!

 

Au prix moyen qui est le sien, la presse écrite papier française est dans son ensemble non compétitive. Si on lui enlève le rapport publicitaire, souvent juteux, elle n'est plus viable.
Cela remonte à la nuit des temps syndicaux, lorsque les patrons de la presse parisienne suivis aussitôt par une partie de leurs homologues régionaux ont déroulé le tapis rouge à la FILPAC-CGT, qui aurait eu tort de se priver de revendications sans cesse à la hausse, oublieux des statuts et des conditions de travail des autres catégories de personnels dont j'étais à l'époque, du côté des plumitifs et pousseurs de photos légendées.

 


Le public français ignore que les typographes, monteurs en page et autres personnels souvent fort sympathiques au demeurant, dont nombre d'enfants sont devenus journalistes par la suite, dans un louable souci de mixité sociale ( l'ascenseur n'était pas en panne), ont bénéficié des ... trente heures hebdomadaires dont la moitié payée en tarif de nuit dès 1980.
A tel point que la négo sur les 35h les amusaient modérement, eux qui savaient qu'ils ne pourraient pas demander les 25h, mais ont tout de même réussi à obtenir à nouveau quelques avantages "lissés" sur l'année, via les CE, ou en direct par des primes, n'ayant pas eu le bénéfice des congés supplémentaires auxquels ont eu droit les rédacteurs durant la même période, mais avec une "modération salariale" qui était le début de la fin des quarante glorieuses pour ce secteur.

 

 


Avec des minima nets d'embauche à bac + 2 ou 3 à l'équivalent de 2500€, fin de carrière à plus du double sans forcément suivre de cursus de formation continue. Contre la moitié pour les jeunes journalistes, arrivant péniblement à 2800€ net mensuels en fin de carrière en PQR, environ 1500€ de plus en moyenne en presse parisienne, qui dégraisse à mort ces temps-ci.
Pourquoi cette réaction à des questions de format des titres de la "parisienne"? Parce que derrière ces calculs d'épiciers se cache cette forêt de gagne-petits que les patrons de presse ne respectent que le jour où ils demandent enfin à quitter leur boutique, après les avoir tellement gênés à chaque fois que ces misérables anthropologues déguisés en scribes de bas étiage osaient dire quelque chose comme : "patron, attention, le navire prend l'eau"... Ou encore : " vous savez, négocier les 35h lorsqu'on en bosse 70 payées 23,50 si un tarif d'OHQ était appliqué...

 

 


Ce qui m'a conduit à dire un jour à l'occasion d'un Comité du groupe de la SOCPRESSE dont le Figaro ( holding) était le navire amiral, que s'ils continuaient comme ça, à s'accomoder de petits arrangements entre gens du livre et cadres des groupes de presse, je ne donnais pas 15 ans à la presse écrite.
Chose qui m'avait accessoirement valu des menaces orales directes sur le pavé parisien à la sortie d'une réunion et d'être débarqué du dit comité de groupe par le SNJ dont l'étais le représentant inter titres de l'Ouest pour la SOCPRESSE et membre du bureau national, au prétexte qu'un délégué CHSCT d'un titre ne pouvait pas être élu dans un comité de groupe, alors que cela faisait quatre ans au bas mot que c'était le cas, et que l'usage fait loi en France, jusqu'à preuve du contraire! ATTENTION : ne généralisez pas, la plupart de vos délégués syndicaux restent inscrits dans un vraie conscience des enjeux, tant qu'ils ont encore un pied dans le boulot et l'autre dans la (co)gestion de leurs jobs.

 

 


Ce jour-là, j'avais le choix entre avaler la couleuvre et refuser le compromis parfaitement injuste et délétère pour le devenir de la presse, pour conserver un rôle de petit joueur encarté inconscient des enjeux réels, mais j'ai malgré tout remis en question dix années d'engagement syndical de ouf couplé à une vie pro normalement speedée et une vie de famille forcément light, mais assez heureuse pour tenir le choc, malgré tout.
Il faut vous dire en cette heure de gloire pour la presse gratuite et les demis-berlinos-tabloïdos-pour-lecteurs-pressés-du-métro et non lecteurs à peine moins pressés d'ailleurs, qu'à l'époque dont nous payons à présent les pots cassés - ou de vin sou la table comme à l'UIMM - le grand patron type, démocrate chrétien de droite ou de gauche, selon, était le genre de personne qui aimait blaguer avec les délégations : " Messieurs, le drame dans les plans sociaux, c'est que ce sont toujours les meilleurs qui s'en vont", ai-je entendu dire un beau jour, de la bouche d'un ex homme de confiance de Robert Hersant, dont les détracteurs n'ont eu de cesse de le copier depuis sa disparition.

 

 


"Monsieur, la preuve, c'est que vous êtes encore là", avais-je cru bon lui répondre, fort du mandat de délégué qui m'avait été confié. Quelques semaines plus tard, j'étais promu sous-chef de sous-rédaction-locale du chef-lieu de canton le mieux desservi par les corbeaux de la zone de diffusion du canard qui me faisait vivre, sans trop cacher le peu de goût ambiant à la direction du titre pour les hommes de parole et... de plume comme moi. Pas de canard sans plumes, cela reste vrai dans les élevages, moins dans les journaux où on leur préfère souvent des clavistes, ou des champions de la réécriture de textes d'agences, heureusement bien écrits pour la plupart, seulement écourtés par cet exercice et donc spoliés d'une partie de leur message.

 

 


A part le "combat" gagné pour défendre le piètre avantage des 7650€ à enlever du revenu annuel brut des journalistes lors de la déclaration de revenu, qui s'est substitué à l'ancienne mesure dite des 30%, faisant perdre au passage aux petits salariés des rédactions environ 15% de ce prétendu avantage, ou mis à part quelques efforts récents pour garantir le secret des sources, mais on a bien vu à quel prix, les journalistes ne sont pas assez solidaires pour espérer survivre en tant que corps professionnel dans ce pays. C'est un fait, je ne peux que souhaiter que cela change, mais je me suis souvent senti et je me sens encore seul sur ce plan là. Finalement, ce sont souvent des non lecteurs qui me confèrent un zeste de sentiment d'utilité sociétale, professionnellement s'entend.
Moralité : le paritarisme moribond est co-responsable de cette crise du papier. Et le sera tant que l'appétit pour les places de leaders syndicaux sera aussi fort que dans d'autres groupes socio-pros, en France pour le moins. Les éditeurs aussi, du coup, doivent se battre comme des sourds pour purger dette sur dette, dans l'hexagone du moins. D'autres cultures de presse demeurent florissantes, notamment chez nos vainqueurs de Waterloo. Les anglais visitent toujours le bateau amiral de Nelson, mort à Trafalgar, et lisent encore leurs journaux papier, tout comme le web d'ailleurs!

 

 


Même rengaine pour les droits d'auteur sur le net, hormis Le Monde dont les leaders syndicaux avaient tout de suite posé des règles du jeu dont j'ignore le détail pour la suite mais qui semblaient tenir la route, tous les autres ayant cédé devant les oukases des entreprises, à tel point que certaines ont purement et simplement fini par oublier qu'un papier sur le net est consultable X années plus tard, mais ne donne presque jamais droit à des compléments de salaire, seulement des "AGESSA" ou droits d'auteurs, au compte-goutte s'entend!
La question n'est pas seulement le format, ni le nombre de pages, mais bel et bien la pertinence du contenu.
Mais d'abord et avant tout de savoir si le journal est toujours le lien social qu'il a été durant la reconstruction, entre personnes de milieux sociaux, d'opinions politiques et de niveaux de responsabilité différents.
Après la tyrannie du format, doit aussi venir une "Libération", avec ou sans alliés anglo-saxons et américains, et je pense pour ma part que le support du web dit participatif peut préparer cette Libération. Car "les carottes sont cuites" et radio-Paris ment, radio-Paris a le men-songe tellement chevillé à la plume que personne n'a plus envie de s'y intéresser réellement!

 


Pour ne rien vous cacher, j'avais entendu parler de cette future "nouvelle formule" du Fig, comme on dit, peu après le passage à l'Euro.
Le parallèle avec les malheurs récents du Monde, les errances de Libé, les caprices de Marianne et les morts successives du Matin de Paris, d'Info-Matin, d'une foultitude de petits médias locaux ou nationaux, sans compter les magazines qui meurent tous les mois en kiosque ne vous aura pas échappé.
" Je ne lis jamais les journaux. Cela me fait du mal de lire le mal que certains disent de moi et cela ne leur fait pas de mal", répondait Eisenhower à Françoise Giroud le jour où elle l'avait interviewé sans prendre de notes, comme à son habitude, ce qui avait étonné le grand homme.
"Si je prenais des notes, vous ne seriez pas naturel", lui avait-elle répondu. La question n'est pas de savoir si le journal sera berlinois ou tabloïd ou parisien, mais s'il sera écrit par des journalistes capables de travailler sans cacher le nez dans leur calepin, sans se planquer derrière l'écran de leur portable, sans réagir en priorité au signal sonore émis par le dernier scoop tombé du desk le plus proche.

 

 


Ce jour-là, sans doute, quel que soit son support, sa langue, son style, son mode d'illustration, comme l'est en ce moment le bon vin, chez nous, la presse verra son blason se redorer, et ses journalistes vivre un peu moins malheureux, et donc ceux qui leur permettent d'être édités, à savoir leurs lecteurs, auditeurs, webtateurs, si j'ose le néologisme, puisqu'il s'agit bien d'entrer dans une nouvelle logique éditoriale, vertueuse et non pas tueuse de versions différentes données de l'actu alitée.

 

 

09/06/2008 15:22Par Christophe Journet

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