Quid de l'investigation, Martine ?

 

Investiguer : le mot vient du latin investigatio, qui signifie recherche attentive. Investiguer, c'est l'histoire d'un mec ou d'une nénette qui cherchent vraiment à y comprendre quelque chose . Et que le fait d'avoir trouvé quelque chose ne transforme pas aussitôt en superstar du 20h de votre TV TNT favorite... Ceci étant dit en réponse à une question posée par un lecteur à Martine Orange, journaliste "économie" de Mediapart.fr

 

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La différence entre un reportage courant et une enquête sur le mode de l'investigation est que son auteur(e) procède en regardant aussi ce qui semble évident a priori, mais dont la juxtaposition de la relation avec d'autres faits, chiffres, propos, met en relief des éléments de compréhension du réel jusque là difficiles à repérer, à mettre en phase avec la partie connue du puzzle. La photo choisie pour illustrer ce thème a été prise par mes soins en septembre 2008 le jour de l'ordination du nouvel Evêque d'Angers, Mgr Emmanuel Delmas, où je cherchais à voir qui pratiquerait la politique dite de la chaise vide... En fait, il n'y avait pas assez de places assises, notamment pour la sphère politique et du monde des affaires. Une façon comme une autre d'investiguer sur le lien entre religion, morale, société et réalité des pratiques républicaines et personnelles par la suite pour les intéressés, occupant leurs chaises ce jour-là, dont quelques ministres d'Etat, un Préfet, plusieurs P-dg, banquiers, cadres sup mieux payés que beaucoup d'entre nous, pas nécessairement moins honnêtes que beaucoup, mais souvent assez peu conscients de ce que vivent les autres dans ce beau pays qu'est la France!

 

 

Exemple d'investigation journalistique : comment le journaliste Edwy Plenel alors en charge des questions de police pour Le Monde d'avant Alain Minc a-t-il pu mettre bout à bout les constats factuels qui lui avaient permis de comprendre le rôle du Capitaine Barril dans l'affaire dite des irlandais de Vincennes, pour laquelle l'Elysée avait accepté qu'il soit placé sous écoute policière, ce que la justice vient seulement de reconnaître comme un délit répréhensible plus de 25 ans après la commission des dites écoutes...
Autres exemples : comment le journaliste Patrick de Saint-Exupéry a-t-il pu montrer pour le Figaro puis plus tard dans son livre sur le rôle "inavouable" selon lui de la France au Rwanda, que la version onusienne n'était pas neutre? Et, dans la foulée, quel était selon lui le rôle non visible dans les relations courantes de la presse de l'époque de celui qui était alors le secrétaire d'Alain Juppé au Quai d'Orsay, Dominique de Villepin, dans les interventions de la France et de son armée mandatée par l'ONU au Rwanda, laquelle avait appliqué une stratégie de pacification dont un des effets collatéraux était d'avoir permis la fuite d'une partie des génocideurs, en 1994? Ou encore comment le journaliste camerounais d'origine Charles Onana avait-il réussi à reconstituer les actes prémédités par le FPR ( Front patriotique rwandais dirigé par l'actuel président rwandais Paul Kagamé) juste avant ces faits, FPR qui avait maquillé en accident d'avion l'attentat à l'issue duquel le président en exercice Juvénal Habyarimana avait trouvé la mort en compagnie de plusieurs de ses collaborateurs, en avril 1994, lequel attentat avait provoqué le génocide que l'on sait et la prise du pouvoir par le FPR devenu du même coup au yeux du monde extérieur le défenseur des victimes. Même le chercheur historien en poste pour le CNRS à Kigali dont je tairai le nom par respect pour lui et ses proches s'y est pris les pinceaux dans la dramatique cornélienne s'il ne s'était pas agi de la vraie vie et de celles de celle et ceux qu'il aimait, au point de soutenir mordicus par la suite des faits qu'il avait fini par devoir corriger dans ses dépositions devant le TPI d'Arusha, une fois les investigations des autres parvenues à l'oreille des membres du dit tribunal...
Le journaliste ne doit certes pas se susbstituer à la justice, mais force est de constater que les membres de la défunte commision des opérations de bourse et plusieurs de nos juges d'instruction parmi les plus chevronnés ont parfois eu de meilleures lectures que leurs ministres de tutuelle avant de prendre la mesure des dossiers qu'ils avaient à instruire!

 


L'affaire dite des frégates de Taïwan 2 est morte, un non lieu assassin l'a tuée, mais il y aura toujours de nouveaux clients pour les chantiers navals de la Défense tricolore...
L'investigation peut aussi servir à faire en sorte qu'un jour, l'Europe n'accepte plus de délivrer sous son seing étoilé de tels non-lieux insensés, qui redonnent du coeur aux ventres mous des partis les plus corrompus - je ne cite personne, car il n'y a pas de corruption en France, en politique du moins, tout le monde en conviendra bien !!!

Honni soit qui investigue... Honni soit l'investigateur qui révèle la faille, le vice caché, la magouille lucrative, mort aux Cassandres post modernes que sont les journalistes encore accros à la réalité de leur tâche!

Le drame dans le krach financiaro-banqueroutier en cours est que les morts qu'il a déjà causées ne seront jamais comptabilisées, même en investiguant. Toute tentative de justification par le simple rappel de leur légalité des opérations de déblocage-revente de ses stock-options par M. D.B. de la S.G. me semble être une façon non neutre de fermer les yeux sur les morts que provoquent déjà et que provoqueront dans les mois à venir cette folie économique dont le progrès collectif demandait qu'elle n'ait pas lieu. Je pense aux milliards d'euros ou de dollars perdus pour la lutte contre le sida, pour financer des écoles dans des pays émergents, où un collège bâti sur dix hectares et le recrutement de son personnel formé coûte pourtant à peine ce que nous coûte trois ronds-points à l'anglaise réalisés aux portes de nos villes luxueuses et si banalisées par ailleurs...

 

 

 

L'investigation se nourrit bien aussi d'une motivation, qui est celle de réinjecter de l'humain dans l'horreur économique pourtant décriée depuis plusieurs années par nos intellectuels, de droite comme de gauche, qui sont obligés de se taire ces jours-ci car les médias préfèrent faire causer Alain Krivine dans le poste plutôt que de faire eux-même un minimum de "recherche attentive" avant de fourguer d'illusoires conclusions genre "le capitalisme est mort", "Marx et Besançenot avaient raison", "Kerviel m'a tuer", je ne sais quoi encore!

L'investigation se nourrit à la fois de méthode, donc de connaissance des organisations et de leur sociologie, parfois aussi de chance, mais requiert davantage de sagacité que la simple réponse style QCM aux "W" de base du journalisme anglo-saxon : who, what, where, when, who with, why, etc...
Investiguer, cela demande parfois de s'em... à lire des tonnes de documents trés ch... à lire, mais où on trouve de vraies perles. Des colonnes de chiffres, de bilans comptables interminables et minables, où se trouve écrite au vu mais pas au su de tous la somme "hénaurme" qui n'aurait pas dû être versée à tel ou tel service, telle ou telle société écran, tel ou tel compte passé par pertes et profits 26 mois plus tard.

A voir aussi ceci qui montre que d'autres médias trouvent intéressantes la démarche de Martine Orange et celles de nombre de ses collègues de Mediapart.fr depuis mars dernier :

http://www.leparisien.fr/economie/la-super-plus-value-de-dan...

 

 

C'est bien de voir remonter au créneau l'un des titres les plus people d'une époque pas encore révolue pour tous...
C'est bien aussi que ces médias nés au lendemain de la WW II rendent enfin à Med. ce qui lui appartient, de façon confraternelle, car ce qui plombe le plus la presse dans sa réception par les publics est justement ce sentiment récurrent chez de nombreux lecteurs, auditeurs, téléphages et autres internaufragés que seuls comptent pour les journalistes le scoop et la concurrence, moins certes que le chiffre publicitaire et que le nombre de clics qui est déjà pour le web aussi destructeur en terme de course à l'audience, donc au fric, que l'audimat pour les chaînes de télé...
Décryptez par exemple le dernier feuilleton en cours dans nos médias d'avant la sortie mercredi prochain du film consacré à Coluche, dont je conserve surtout le souvenir ( énorme) de sa prestation d'un soir au Théâtre d'Edgar, dans les années et le Paris d'avant sa célébrité, où il interprétait alors un rôle époustouflant d'humour et d'impertinence, celui d'un rocker dans l'âme voulant à la fois changer le monde et s'en mettre plein les fouilles, en se tapant au passage un max de groupies de sansonnet! Ca aussi, c'était le fruit d'une investigation artistiquement comprise et restituée avec le talent que l'on sait depuis. Lou reed lui-même n'en serait pas revenu s'il avait pu le voir avant de se faire piéger par son propre personnage.

Ce serait encore mieux que Paul Lederman comprenne qu'il est plus important que jamais que le film sur la vie de Coluche sorte maintenant, même imparfait comme toute oeuvre. Car je pensais vraiment pour l'avoir rencontré voici vingt-deux ans près de chez moi dans l'ouest que M. Lederman était capable de choisir entre le passé et le présent, entre médiatisation et surenchère, entre investigation ... artistique et désinformation affective. Mais peut-être a-t-il été trop cruellement blessé le jour de l'accident de Michel Colucci pour parvenir à accepter à présent que l'on touche à "son" grand ami... L'accident d'Opio - là, pour le coup, ce n'était pas un meurtre comme voulaient le faire croire certains fans et quelques médias complaisants dans la foulée - nous a tous frustrés car il était l'un des rares français à avoir gagné le droit d'être entendu par une majorité d'hommes et de femmes de bonne volonté, pas investigateurs pour deux sous, mais simplement dotés d'un peu de charisme et de bon sens.

Dîtes à Martine Orange de changer de trottoir si on veut lui faire faire de la moto demain...

 


Ceci dit, enfin, pour que personne n'oublie jamais que cela ne vaut pas la peine de se laisser embarquer dans des plans violents, mais que plus que jamais, il est urgent de permettre à chacun de se faire une idée claire de ce qui est en train de se passer, donc de faire de la pédagogie sur les réalités complexes de l'économie de nos pays avant de passer à la case jugement. C'est sans doute pour ça que la "rue de la paix" coûte plus cher que les autres au ... Monopoly!

 

 

P.S. Il y a en France des journalistes qui sont payés beaucoup moins que ne l'était Daniel Bouton à la tête de la SG mais tout de même assez pour vivre luxueusement et qui n'oseront jamais publier ce que je viens de vous répondre ici, simplement parce que cela leur coûterait leur poste. Il y en a aussi qui sont assez bien payés et qui écrivent des choses analogues, formulées autrement sans doute, mais qui n'iront jamais se "réduire" à commenter les articles de leurs consoeurs ou confrères, simplement parce qu'ils pensent qu'il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes, et que ce qui est bon pour leurs éditos "centristes" et anti "pensée unique" ne peut pas être mixé avec de la réactivité lambda. Sauf s'ils le font à la télé et que cela peut leur rapporter de la notoriété par la suite. Quand je vous dis que nous ne sommes pas encore sortis de l'auberge!

Si le lien avec l'adresse url ne marche pas en tête de papier, essayer ici :

http://www.mediapart.fr/journal/economie/101008/pendant-la-crise-daniel-bouton-specule-sur-la-societe-generale

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