II- La santé mentale s'invite à l’école
L’enfermement des jeunes durant l’épidémie de Covid (alors qu’il fallait surtout protéger les personnes à risque, à commencer par les plus âgées) est emblématique d’une situation inacceptable. Très mal vécu par certains, ce confinement a généré de nombreux troubles psychiques, parfois très graves. Plutôt que de remettre en question leur choix, les pouvoirs publics ont lancé une grande campagne de santé mentale.
A l’automne 2021 se sont ainsi déroulées à Paris les Assises nationales de la santé mentale et de la psychiatrie, sous l’égide du ministère de la Santé.
Sans les évoquer, Olivier Véran, alors ministre de la Santé, se désolait des conséquences des politiques de confinement pourtant mises en place par son propre ministère : « La crise sanitaire nous le rappelle quotidiennement : une augmentation importante des états dépressifs et anxieux a été constatée ces derniers mois chez de nombreux Français, tout particulièrement chez les enfants, les jeunes et les personnes les plus vulnérables8 . » Et pour cause. Ses propos faisaient suite au constat par Santé publique France que la crise liée à la Covid-19 avait « fait émerger un besoin criant et une demande forte, tant des professionnels de santé et de l’éducation, que des parents et des jeunes, en matière de prévention, d’accompagnement et de prise en charge de l’altération du bien-être chez les enfants et les jeunes ». La veille réalisée par l’organisme auprès des services d’urgences avait en effet confirmé « un plus grand nombre de recours à ces services pour des troubles psychologiques survenus chez les enfants et adolescents pendant la crise sanitaire ».
En foi de quoi le ministre appela à « armer notre politique de santé mentale et notre psychiatrie pour leur permettre de répondre aux enjeux de cette décennie ». Il a d’abord souligné la nécessité « de faire partager à l’ensemble du pays cette évidence que la santé mentale est un enjeu majeur de santé publique qui appelle une mobilisation collective », avant de faire valoir que cette « mobilisation » justifiait une « approche nécessairement transversale de la santé mentale ». Pour lui « le dépistage précoce des troubles psychiques, particulièrement chez les plus jeunes, est une priorité ».
Avant l’ouverture des Assises, Jean-Michel Blanquer assignait en conséquence les personnels éducatifs à veiller, plus que jamais, au « bien-être » des enfants. Rappelant ces propos du ministre, Édouard Geffray, directeur général de l’Enseignement scolaire au ministère de l’Éducation nationale, y appela à « positionner l’école comme acteur central en matière de promotion de la santé mentale et de prévention », suivi par le délégué ministériel à la Santé mentale et à la Psychiatrie, le professeur Frank Bellivier9 : « Il faut absolument qu’on renforce la collaboration entre les professionnels du soin et l’école. On commence à avoir des expérimentations intéressantes pour un repérage plus efficace des jeunes en difficulté psychologique10 . »
Allait suivre l’annonce d’une grande enquête interdisciplinaire11 , la première d’une série destinée à devenir un observatoire permanent de l’évolution de la santé mentale des enfants, baptisée « Enabee » (Étude nationale sur le bien-être des enfants). Ceci, « avec l’appui des ministères chargés de la Santé et de l’Éducation nationale et des acteurs agissant auprès des enfants et des jeunes ». L’étude vise « à produire des indicateurs sur le bien-être et la santé mentale des enfants de 3 à 11 ans en France » (voir encadré : « Humaniser plutôt que pister »). Le successeur de Jean-Michel Blanquer, Pap Ndiaye, a pour sa part demandé un rapport des inspections générales pour envisager des mesures de fond en matière de santé scolaire, en lien avec le ministre de la santé François Braun, successeur d’Olivier Véran. Et le député Renaissance Robin Reda de présenter un rapport parlementaire qui alerte sur « la dégradation inquiétante de la santé psychique des élèves ».
Une série de mesures « qui ne mangent pas de pain » mais qui peuvent être chronophages sont mises en place : un numéro national de prévention du suicide, un protocole sur la santé mentale qui devra être décliné dans chaque établissement, affirme Pap Ndiaye, formant un « dispositif normé à l’échelle du pays pour la détection et le suivi des élèves qui présentent des signes de fragilité mentale ». Dès la rentrée 2023 une « formation à la santé mentale est prévue pour les personnels de la vie scolaire » etc. Mais quel sens à ce dispositif si ceux qui en sont les premiers protagonistes (Conseillers principaux d’éducation, médecins scolaires, infirmières, psychologues de l’Éducation nationale), sont mal payés, peu reconnus, en sous-effectif chronique et le mot est faible ?
Plus généralement, comment peut-on à ce point déplorer un phénomène sans jamais remettre en cause les politiques gouvernementales qui en ont été la cause ? Chaque jour qui passe confirme de fait l’ampleur des conséquences des différents confinements, surtout auprès des jeunes. Une partie du public scolaire et estudiantin en difficulté s’est vue prescrire un parcours thérapeutique et médicamenteux, alors que le mal-être était avant tout lié aux circonstances. Résultat : après l’enfermement physique, ils ont vécu une sorte d’enfermement mental.
A suivre...
Encadré : Humaniser au lieu de pister
Depuis plus de quinze ans ont été réalisé des suivis, dès la maternelle, à l’endroit d’élèves présentant des « troubles du comportement » et qui n’arrivent pas à trouver leur place à l’école. La volonté de « produire » des individus adaptables et coopératifs quelles que soient les circonstances, y trouve un obstacle à surmonter. C’est précisément avec ce type d’élèves qu’il faut avant tout tenir compte des circonstances économiques, familiales, migratoires. L’école peut leur venir en aide, mais cela ne peut réussir que si, au préalable, les problèmes extra scolaires sont mis sur la table et trouvent un début de solution. Pour ce faire, au-delà de l’intervention cruciale des équipes éducatives malheureusement débordées, l’intervention de médiateurs non impliqués directement dans la « machine scolaire » s’est avérée extrêmement utile. Pouvoir entrer durablement en dialogue avec un adulte les encourage à exprimer leurs difficultés et, avec l’aide nécessaire, à agir sur elles.
Fin 2005, alors qu’il était ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy avait choqué en proposant, dans son avant-projet de loi sur la prévention de la délinquance, un « dépistage précoce des enfants présentant des troubles du comportement ». Cet avant-projet évoquait notamment la création d’un « carnet de comportement », censé répertorier et garder la trace de ces signes précoces, de la naissance à la vie adulte.
En réalité, la proposition s’appuyait sur un rapport de l’Inserm12 préconisant « le repérage des perturbations du comportement dès la crèche et l’école maternelle13 ». Les « colères et actes de désobéissance » y étaient décrits comme « prédictifs » de la délinquance. On y défendait « une stratégie de prévention psychosociale » reposant sur « un dépistage diagnostic médical catégoriel systématique (dès 36 mois) » mais aussi sur « une logique statistique prédictive », une « thérapeutique de guidance comportementale, parentale et infantile », le tout éventuellement associé à « une prescription de psychotropes14 ». Le projet fut abandonné suite à la levée de boucliers des syndicats, des associations de parents d’élèves et de nombreux citoyens, réunis autour d’une pétition intitulée « Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans15 ».
En 2011, le ministère remettait le couvert en prévoyant d’instaurer des évaluations pour les enfants de 5 ans en école maternelle. Ces évaluations, qui comportaient un volet comportemental intitulé « Devenir élève », conduisaient à trier les enfants en trois catégories16 : « R.A.S », « à risque » ou « à haut risque ». Jean-Michel Blanquer était alors à la tête de la Direction générale de l’enseignement scolaire.
Puis, début 2022, une fois M. Blanquer installé à son poste de ministre, la DEPP (Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) a débuté une enquête auprès des petites sections. Dénommée « Panel 2021 », elle a été lancée auprès d’un panel de 1700 classes et 35 000 enfants, avec la perspective de les suivre durant toute leur scolarité. Ce questionnaire, nominatif, a été justifié de la manière suivante :
« Nous avons choisi de commencer le nouveau panel en maternelle car désormais l’instruction est obligatoire à 3 ans et on voit bien que, par exemple, les inégalités sociales sont déjà très fortes en termes scolaires en début de CP et c’est donc très important de suivre des parcours dès l’entrée en maternelle.»
Comme souvent en pareil cas, c’est la « lutte contre les inégalités » qui est mise en exergue. Mais qu’en est-il sur le fond ? Le syndicat SNUipp-FSU a émis une nette réserve : « En fait, il s’agit d’une grille d’observation du comportement des élèves. Les questions, nombreuses, revêtent la forme d’une analyse comportementale de l’enfant : répond-il mal à l’adulte ? Réagit-il de façon excessive ? A-t-il des accès de colère ? Perd-il ses vêtements ? (…) Cette enquête est complétée par une interrogation des parents sur leur situation familiale et leur implication dans les études de l’enfant. Le questionnaire que les enseignants doivent compléter pointe essentiellement des déficits et des manques au travers d’items comportementalistes. »
Le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan s’interroge : « A quoi sert de stigmatiser les "dysfonctionnements" d’un enfant, de comptabiliser ses difficultés ? (…) de les agrafer sur un livret nominatif dont les données le suivront jusqu’à l’issue de son parcours scolaire ? Comment transformer des professeurs des écoles en experts comportementalistes, et pourquoi classer les enfants dans de telles catégories ? Existerait-il un enfant modèle auquel toutes et tous devraient correspondre, un enfant étalon ? Qui ne voudrait le connaître, l’avoir dans sa classe, l’avoir comme fils ou fille17 ? »
Quant au psychanalyste Sylvain Missonnier, il souligne l’impossibilité scientifique de prédire l’avenir d’un jeune et condamne « toute pensée prospective fondée sur une démarche prédictive ». Cette démarche, « au lieu d’humaniser l’enfant en lui proposant une culture du libre arbitre fondée sur l’acceptation/intégration/sublimation de l’incertitude, (...) lui impose une identification aliénante à sa prédiction qu’il doit réaliser en se déshumanisant18 . »
[9] Docteur en médecine et en neurosciences, chef du département de psychiatrie et de médecine addictologique du groupe hospitalier Saint-Louis -Lariboisière - Fernand-Widal à Paris.
[12] Rapport d’expertise Inserm (2005), Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent.
[13] Ben Soussan, P. (2021), « Nicolas Sarkozy en avait rêvé, Michel Blanquer l’a fait ! » Dans Spirale 2021/1, N° 97, p. 7 à 12.
[14] Parazelli, M. (2011). Les programmes positivistes de prévention précoce. Vers quel horizon politique ? Dans Le Collectif pas de 0 de conduite, Les enfants au carré ? Une prévention qui ne tourne pas rond ! Prévention et éducation plutôt que prédiction et conditionnement, p. 65 à 91. Editions Erès.
https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.3917/eres.pasde.2011.02.0065"
[15] http://www.pasde0deconduite.org, qui avait recueilli près de 200 000 signatures.
[16] http://www.pasde0deconduite.org/IMG/pdf/Protocole_evaluation_GS.pdf
[17] Ben Soussan, P. Op. cit. p. 7 à 12.
[18] Missonnier, S. (2011). « Prédiction et anticipation de la dynamique du grandir chez l'enfant ». Dans Le Collectif pas de 0 de conduite, op. cit. p. 95 à 106.
https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.3917/eres.pasde.2011.02.0095"