Procès des attentats de janvier 2015 : en finir avec les charognards

Le 2 septembre s’est ouvert le procès des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. En tant que victime au Bataclan et ancien abonné à Charlie Hebdo, c’est une période compliquée, propice à rouvrir les cicatrices. Il faut pourtant se débarrasser des polémiques et revenir à l’essentiel. En finir avec les charognards, pour penser aux victimes.

Le 2 septembre s’est ouvert le procès des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, qui ont eu lieu entre le 7 et le 9 janvier 2015. Il doit se tenir jusqu’au 10 novembre, se terminant ainsi trois jours avant les commémorations du cinquième anniversaire des attentats du 13 novembre de cette même année 2015…

            En tant que victime au Bataclan et ancien abonné à Charlie Hebdo, c’est une période compliquée qui s’ouvre pour moi, pour plusieurs raisons, et j’ai toujours du mal à ne pas réagir. Je raconte, entre autres, dans mon ouvrage à paraître (voir référence en fin de billet) la difficulté de supporter les pseudo-expertises et récupérations de ces attentats jihadistes. À chaque nouvelle attaque (ou présumée), c’est le même cirque qui recommence pendant quelques jours ou semaines au pire, mais la période qui débute me semble encore plus propice à rouvrir les cicatrices. J’essaie de passer outre, de voir en quoi ce procès peut être utile, aux victimes comme à la société. Il faut pour cela commencer par se débarrasser des polémiques et revenir à l’essentiel. En finir avec les charognards, pour penser aux victimes.

 

Dépasser les polémiques « Je suis/je ne suis pas Charlie »

 

            L’ouverture du procès, et le choix de Charlie Hebdo de republier en Une les caricatures du Prophète, ont déclenché le mécanisme bien huilé des soutiens, condamnations et récupérations. Pas grand chose n’a changé depuis janvier 2015, et on a parfois l’impression que, pour certain.e.s (que j’appelle dans mon ouvrage les « entrepreneurs de l’islamophobie »), l’assassinat de la rédaction de Charlie n’a été qu’une péripétie ne servant qu’à nourrir leur discours politique.

            Il y a celles et ceux, dans une partie de la gauche prétendant défendre les musulmans, qui ont par exemple expliqué qu’ils n’avaient pas à faire un choix entre « de lâches assassins » et des « caricatures racistes ». Mettre sur le même plan, implicitement ou pas, le bourreau et la victime, voire inverser les rôles, avec le côté « ils l’ont un peu cherché quand même », c’est un classique dans ces polémiques depuis des années. C’est curieux que des gens qui refusent d’être jugés, à cause de leur discours, complices des attentats jihadistes n’hésitent pas de leur côté à faire des journalistes de Charlie, même morts, des complices – voire des responsables - de l’islamophobie, et ainsi des actes violents qui frappent les musulmans…

            Dans le camp adverse, les soutiens à Charlie, pour beaucoup, sont une bande d’hypocrites qui affichent leur solidarité et leur amour de la liberté d’expression uniquement parce que cela leur permet de taper sur l’islam et les musulmans. D’une partie de la « gauche » prétendument « républicaine » jusqu’à l’extrême droite, cet opportunisme est au moins autant une insulte aux victimes que l’accusation de racisme de l’autre camp. Charlie Hebdo a toujours combattu le racisme, l’intégrisme religieux (et singulièrement catholique) l’extrême droite. Voir le RN et la presse de « l’ultra-droite » les applaudir est assez désespérant.

            En ce qui me concerne, ma position est parfois difficile. Par rapport à Charlie, et par rapport à mon camp politique. D’abord, j’ai toujours trouvé les débats autour de l’expression « Je suis Charlie » complètement malhonnêtes et biaisés. Imposer aux autres « d’être Charlie », ce n’est pas sain, et je dirais même pas très fidèle à l’esprit satirique du journal. Surtout quand on peut mettre à peu près tout et n’importe quoi dans cette phrase, qu’on soit pour ou contre. Cela n’a fait que prolonger, et parfois exacerber les polémiques autour de Charlie.

            C’est l’un des sujets qui revient régulièrement dans mon journal post-13 novembre. J’y évoque les polémiques sur les Unes, dessins et éditos de l’hebdo satirique entre 2016 et 2018, dans le contexte des attentats jihadistes. Polémiques entre Charlie et une partie de mes « amis » politiques, la plupart du temps. Et, si je ne supporte pas qu’on dise que Charb, Tignous, Bernard Maris, Cabu (et sa fameuse Une, modèle d’intelligence et de subtilité) et tous les autres étaient des racistes, je m’interroge aussi sur l’évolution du journal depuis l’attentat qui a frappé ses membres. Ainsi, j’écris dans ma postface :

 

            « Je l’écris dans le journal, je suis attaché à Charlie Hebdo depuis plus de dix ans, et j’ai toujours eu du mal à accepter certaines critiques, accusant ses membres d’être racistes et islamophobes. Je n’ai pas pour autant partagé la ligne de Val, mais je ne réduisais pas Charlie à ça, tant la sensibilité, les points de vue et le talent des dessinateurs et des journalistes étaient divers. J’ai apprécié quand Charb a pris la suite, le seul souci était la façon d’aborder la religion, quelle qu’elle soit – car l’islam était loin d’être l’obsession. Pas que je sois contre la critique et la satire d’une religion, bien au contraire, mais je trouvais que les angles choisis montraient une méconnaissance du sujet qui affaiblissait le propos. C’était particulièrement le cas pour l’islam, comme le montre le livre posthume de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes. Ce n’est pas un pamphlet de très grande qualité, mais il n’y a rien de raciste dedans, seulement une forme d’anticléricalisme bourrin et de dégoût de la religion, marqué par pas mal d’ignorance et d’essentialisme. Rien de plus. On est loin des sorties ouvertement islamophobes (et parfois assumées comme telles) qu’on peut entendre et lire chez certains politiques ou éditocrates, ou même spécialistes de la laïcité.

            Je pense que cela se sent dans mon journal, j’ai plus de mal avec le Charlie Hebdo post-attentat. Depuis, j’ai lu le livre de Riss, Une minute quarante secondes, je l’ai trouvé très triste et violent, marqué par une grande colère, flirtant avec la haine. Je peux comprendre ce qu’il ressent pour des gens comme Edwy Plenel, mais jamais je n’emploierais le terme « collabos » comme lui. Et puis, j’ai toujours en travers de la gorge l’édito que j’évoque dans mon récit, celui où Riss met dans le même sac les femmes voilées, le boulanger qui ne fait pas de sandwich au jambon, Tariq Ramadan et les jihadistes. On peut penser ça dans un moment de colère, où on ne supporte plus rien, comme cela a pu m’arriver pas mal de fois durant ces trois ans. Mais le mettre sur papier, dans un édito, cela veut dire que l’on a pris du recul, et qu’on le pense vraiment. Là, je ne peux plus suivre. J’ai fini, tristement et après beaucoup d’hésitation, par me désabonner. Le souci est que je n’ai pas grand monde vers qui me tourner pour compenser. »

 

            Malgré cet éloignement de Charlie aujourd’hui, je comprends parfaitement leur décision de republier les caricatures en Une. Il faut rappeler, en effet, que les membres de Charlie ont été tués pour des dessins. « Tout ça pour ça ». Que certains y voient une énième provocation, une volonté de se faire de la pub sur le dos des musulmans, comme ils l’ont fait pour la Une post-attentat faite par Luz (« Tout est pardonné »), ou une façon d’attiser l’islamophobie, on n’y peut pas grand chose finalement. Il faut arrêter avec ces faux clivages et ces assignations « Je suis Charlie », « Je ne suis pas Charlie »…Et se recentrer sur les faits et les victimes.

           

 

Le procès de l’antisémitisme jihadiste

 

            L’autre aspect fondamental dans ce procès est la partie sur l’attentat contre l’Hyper Cacher. L’assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo a presque éclipsé les assassinats antisémites de la porte de Vincennes. Pour les attentats du 13 novembre 2015, il y a ce réflexe malsain de tout réduire au Bataclan, insulte aux victimes des autres lieux frappés. Cela s’explique peut-être par le contexte (un concert de rock), la facilité à identifier un lieu, ou encore le déroulement de l’attentat et le nombre de morts. Mais, pour janvier 2015, je ne peux m’empêcher de penser que la raison est plus grave que la simple focalisation sur le symbole « Charlie, la liberté d’expression assassinée ». En effet, l’antisémitisme est bien trop souvent l’angle mort des analyses et commentaires sur les attentats jihadistes, ou alors il est instrumentalisé. Dans mon journal, j’écris le 8 janvier 2018 :

 

« Hier, le 7, c’était l’anniversaire de l’attentat de Charlie hebdo. Puis, on commémorera l’assassinat de Clarissa Jean-Philippe et l’attentat de l’Hyper Cacher.

            Ce dernier revient bien moins souvent dans les commentaires sur les attentats, comme s’il était moins important. Moi-même, quand j’étais avec les élèves en janvier 2015, j’ai parlé de Charlie, quasiment pas de l’Hyper Cacher, même si c’est vrai qu’il se déroulait au même moment. Je n’y suis jamais revenu en tout cas, et je le regrette… La manif du 11 janvier était surtout centrée sur la liberté d’expression, pas l’antisémitisme.

            Les entrepreneurs de l’islamophobie le mentionnent de façon opposée ; ceux qui prétendent défendre les musulmans ont du mal à faire entrer des attentats antisémites dans leur grille d’analyse, et on tombe très vite dans la concurrence entre antisémitisme et islamophobie ; quant aux islamophobes, ils utilisent au contraire à outrance Merah et Coulibaly comme « preuves » d’un « nouvel antisémitisme » qui serait atavique chez les musulmans… »

 

            À croire que les attentats de Merah n’ont pas servi de leçon. Pourtant, l’antisémitisme était l’une de ses motivations principales. C’est d’ailleurs assez hallucinant d’entendre trop souvent que ce serait terrible si des jihadistes attaquaient une école. Comme si l’attentat contre l’école juive Ozar Hatorah n’avait jamais existé…Quant à Coulibaly, il y a une forte probabilité qu’il visait une école juive de Montrouge, au moment où il a assassiné Clarissa Jean-Philippe. Espérons que le procès répondra à cette question.

            L’antisémitisme est au cœur du jihadisme, les spécialistes les plus sérieux le disent, mais les médias leur donnent peu la parole. On entend donc, une fois de plus, toujours les mêmes, ça fait de la polémique et du buzz. Il faut espérer que ce procès traitera cette question fondamentale de façon juste, et sereine si c’est possible.

            De mon côté, je compte bien l’aborder avec mes élèves, cette fois. Qu’ils ne pensent pas que l’antisémitisme n’est qu’un vieux truc de l’Europe de la fin du XIXe ou des années 30-40, qui ne les concerneraient plus vraiment aujourd’hui…

 

Le rôle du procès

 

            Ce procès sera probablement frustrant. En premier lieu parce que les principaux responsables ne seront pas jugés. Il y aura obligatoirement une grande frustration chez les victimes et leurs proches de ne pas pouvoir se confronter aux véritables assassins.

            Pour autant, son importance est d’après moi fondamentale, et le fait qu’il soit filmé une bonne nouvelle.

            C’est le moment où les victimes vont pouvoir s’exprimer, malgré tout. Où leur place de victimes va être véritablement reconnue, dans ce cadre solennel et symbolique d’une cour de justice.

            Le procès va peut-être également permettre de comprendre certains mécanismes du terrorisme jihadiste, pour sortir des récupérations politiques qui tordent les faits, et souvent les motivations des terroristes, pour nourrir leur idéologie.

            Un procès à la fois pour la mémoire, et l’histoire.

 

            C’est pour ces raisons que je me suis porté partie civile au procès des attentats du 13 novembre 2015. J’espère que les débats vont m’éclairer sur le déroulement précis des faits, et désigner les responsables, qu’ils soient morts, vivants, présents ou pas. Peu importe les peines qui seront prononcées.

            Je sais que le cirque des entrepreneurs de l’islamophobie continuera, mais un « beau » procès permettra peut-être de marginaliser leur discours et d’en finir avec les récupérations et le mépris des victimes. Rêvons un peu…

 

 

« Journal d’un rescapé du Bataclan. Être historien et victime d’attentat », Libertalia. À paraître le 22 octobre : https://www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/journal-d-un-rescape-du-bataclan .

 

Pour suivre le procès au jour le jour : https://charliehebdo.fr/le-proces-des-attentats-de-janvier-2015/ .

 

 

 

 

 

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