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Billet de blog 20 avr. 2021

Lettre ouverte à Caroline Fourest (par une victime du Bataclan, mais pas du syndrome)

Suivant les travaux de Caroline Fourest depuis longtemps, l'ayant lue, et partageant pendant longtemps un certain nombre de ses combats et de ses inquiétudes, je me dois de réagir aujourd'hui. Deux de ces idées me choquent particulièrement : son concept de «syndrome du Bataclan», et les accusations qu'elle porte sur celles et ceux qui ont décidé d'employer le terme «islamophobie».

Christophe Naudin
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je suis votre travail et votre parcours depuis le début des années 2000, j’ai lu plusieurs de vos nombreux ouvrages : Tirs croisés, Frère TariqLa tentation obscurantiste, Le choc des préjugés, Les nouveaux soldats du pape, et plus récemment Génération offensée.

Je suivais vos articles dans Charlie Hebdo. Sans être toujours d’accord avec vous, loin s’en faut, en particulier sur la méthode (et c’est important), ou sur un anticléricalisme trop abrupt et buté, je partageais quelques-unes de vos idées, et surtout de vos inquiétudes, singulièrement sur l’influence et l’aveuglement d’une partie de la gauche face à l’islam politique, les alliances mortifères, avec les conséquences sur l’analyse du jihadisme, dont je parle dans mon ouvrage et dans ce blog.

Je pestais parfois sur certaines critiques qui vous étaient adressées, que je trouvais malhonnêtes, voire mensongères, souvent applaudies par des gens qui ne vous avaient pas lue (un peu comme pour Charlie, d’ailleurs). Comme vous, je trouvais insupportable les accusations de racisme contre Charlie Hebdo, ses caricaturistes et ses journalistes.

J’étais d’accord avec vous sur le danger que représentait Tariq Ramadan, parce que j’avais aussi fait l’effort de le lire et de l’écouter (juste avant de vous lire, vous), au contraire de celles et ceux trop nombreux et nombreuses qui se sont allié.e.s ou affiché.e.s avec lui, sans faire preuve d’un minimum d’esprit critique, parce qu’il était censé partager les mêmes combats…

Mais ça, c’était avant…

Depuis quelques années déjà, je ne vous suis plus. Et pas seulement à cause « d’erreurs » que vous avez pu commettre, ou de choix avec lesquels je serais en désaccord, des orientations et des alliances politiques que je ne partagerais pas (ou plus), d’un cheminement avec lequel je ne me sentirais plus raccord. C’est lié à mon vécu, autant qu’à mes propres travaux. 

Il y a eu deux casus belli pour moi.

 Le premier est votre « notion » (je ne sais pas trop quel terme trouver, je l’avoue) de « syndrome du Bataclan ». Vous l’avez utilisée dans un article de Marianne, en juin 2018, pour réagir à l’affaire Médine, quand celui-ci devait se produire dans la salle de concerts. Dans mon livre (et dans celui sur Charles Martel) ou sur le net, je me suis déjà exprimé au sujet de Médine, sur ce concert, sur le personnage. J’ai expliqué pourquoi je n’étais pas contre sa venue au Bataclan, et pourquoi c’était grave que, finalement, il n’y joue pas suite aux pressions et aux menaces de l’extrême droite et des identitaires (car c’est ce qui est arrivé).

Certaines victimes étaient d’accord, d’autres non, et je le comprenais. On en discutait, car je trouvais tout à fait compréhensible de ne pas être d’accord avec moi sur le sujet, qu’on soit victime de terrorisme ou pas. Mais l’emploi de ce « concept » ( ?) de votre part, je l’ai pris comme un crachat – alors que vous osez vous-même affirmer que ce concert était un « immense glaviot lancé à la figure des victimes ». Vous vous êtes rabaissée au niveau de l’extrême droite, que vous combattez pourtant depuis si longtemps, en récupérant la douleur des victimes et en prétendant parler à leur place, et même à la place des propriétaires du Bataclan –victimes également.

J’avais déjà été traité (et je l’ai été encore bien après) de victime du syndrome de Stockholm, de « dhimmi », de « lèche-babouches » et j’en passe, mais je ne pensais pas que quelqu’un comme vous oserait aller sur ce terrain là. Car votre « syndrome du Bataclan » est exactement dans la même logique, et vous vous en servez principalement, de façon cynique, pour attaquer vos ennemis politiques.

Pour moi, c’est impardonnable.

L’autre casus belli, moins personnel, plus sur le fond, est votre critique de l’emploi du terme « islamophobie », et les accusations que vous portez aujourd’hui contre celles et ceux qui décident de l’utiliser. Je passe sur votre erreur au sujet de son origine. Je suis d’accord avec vous quand vous affirmez qu’il est employé pour discréditer toute critique de la religion musulmane, voire de l’islam politique.

Le souci est que vous estimez que c’est systématique. Or, ça ne l’est pas. Comme pour d’autres concepts, tout dépend de « qui parle ». Quand nous avons écrit, avec William Blanc, notre livre sur Charles Martel et la bataille de Poitiers, nous n’avons pas hésité longtemps à employer le terme, même si des chercheurs proches de nous politiquement se refusaient encore à l’utiliser. Les rencontres en librairie, et plus globalement la réception de notre ouvrage, nous ont donné raison : les lecteurs et lectrices comprenaient bien le terme « islamophobie » comme une haine envers l’islam et les musulmans, pas juste une critique de la religion, légitime selon nous. Si bien que même Charlie Hebdo a choisi comme titre de notre interview de mai 2015 : « Charles Martel, fabrique d’une icône islamophobe »…

Admettons cependant que l’emploi de ce terme fasse encore débat, que certain.e.s refusent toujours de l’employer (je ne parlerai pas ici des intellectuel.le.s qui revendiquent de pouvoir être islamophobes). C’est leur liberté. Le souci est quand vous et d’autres accusez celles et ceux qui l’emploient de complicité avec le terrorisme.

Vous participez ces jours-ci à la mascarade gouvernementale des « États Généraux de la laïcité », tombés de nulle part, et qui réunissent des gens tous d’accord entre eux sur le sujet…Dans votre intervention, vous déclarez que « ce mot [piégé] a tué les dessinateurs de Charlie Hebdo et Samuel Paty », et qu’on n’aurait donc pas le droit de l’utiliser à cause de ça !

Mais de quel droit vous permettez-vous ce genre de sortie ?

Ce n’est pas le mot « islamophobie », ni même son accusation, qui ont tué, ce sont des terroristes jihadistes, leur idéologie qui, oui, a des causes – entre autres- religieuses. Sur le coup de la colère, le 7 janvier 2015, j’ai vomi toutes celles et ceux qui avaient taxé de racistes Charlie Hebdo, et j’en ai fait les complices des terroristes.

Mais cette réaction, selon moi légitime et compréhensible à ce moment, sidéré par l’horreur, je l’ai dépassée depuis bien longtemps, et je ne me trompe pas aujourd’hui, ni de coupables, ni de complices. J’en veux toujours à une certaine gauche pour son aveuglement, ses analyses fausses voire malhonnêtes du jihadisme, mais je n’en fais pas pour autant les complices des jihadistes. C’est bien ensuite de dire, comme vous le faites dans votre intervention, qu’il faut combattre la haine contre les musulmans, mais pensez-vous vraiment que c’est la bonne méthode ?

C’est en lien direct avec votre analyse (et celle de bien d’autres) des résultats des différents sondages sur la laïcité à l’école. Je passe sur les biais méthodologiques de la plupart, et notamment du plus récent, pour m’attarder sur certains points qui semblent vous choquer, vous et vos (parfois nouveaux) alliés politiques.

En tant qu’enseignant, ayant moi aussi montré et analysé, avec mes élèves, des caricatures de Mahomet, et ce à plusieurs reprises (la dernière fois, c’était fin mars dernier…), je pense être assez bien placé pour réagir, à mon niveau, qui a le mérite d’être concret et celui du terrain. Oui, de plus en plus de mes élèves (et je ne parle que des miens), loin d’être tous et toutes musulman.e.s, ont du mal à supporter la critique ou la satire de la religion, et il est difficile de leur faire comprendre la différence entre « l’idéologie » et celles et ceux qui y croient (en sachant que cette idée là est tout autant débattue, comme l’ont montré récemment les polémiques autour de la « Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression », de François Héran).

Pour autant, doit-on s’inquiéter que, pour les élèves, la laïcité soit avant tout une question de liberté ? En quoi cela serait un mal ?

La laïcité ne serait donc pas, avant tout, la garantie de la liberté de conscience et du libre exercice du culte, dans le respect de l’ordre public ? Les élèves qui refusent catégoriquement toute critique ou satire de la religion, et plus encore celles et ceux qui légitiment la violence, restent ultra-minoritaires. Et, surtout, ils se taisent la majorité du temps, parce que leur endoctrinement leur apprend à passer sous les radars.

Celles et ceux qui s’expriment (et qu’il faudrait « signaler »), parfois avec la virulence et la provocation adolescentes, se posent surtout des questions, bombardé.e.s d’infos contradictoires, entre politiques, médias et entourages plus ou moins proches. Ils et elles cherchent des réponses, pas à être signalé.e.s comme jihadistes en herbe. Pourquoi ne pas se demander d’où ces élèves pensent que la laïcité est contre la religion, et en particulier contre l’islam ? Cela ne viendrait que des islamogauchistes (leurs profs en particulier) ?

Pas des tirs de barrage des politiques, de droite comme d’une certaine gauche, qui emploient ce terme de laïcité uniquement en lien avec la lutte, pas seulement contre le terrorisme, mais également contre l’islamisme, et de plus en plus contre l’islam, les précautions sémantiques sautant, en particulier depuis l’assassinat de Samuel Paty ? Ou alors, cette conception de la laïcité qui en fait un instrument anticlérical, voire « athée », comme l’écrivait récemment votre ancien collègue Gérard Biard dans Charlie Hebdo ?

 Je l’ai écrit et dit, et j’en suis fatigué, que j’en veux à « ma » gauche de ses erreurs, qui la rendent aujourd’hui en grande partie inaudible sur ces sujets.

C’est grave car ce qui se passe depuis l’assassinat de Samuel Paty, et même depuis fin 2019 (ce qui m’avait conduit à participer à la fameuse Marche contre l’islamophobie), est vraiment préoccupant, et peut-être irréversible. Ce n’est pas avec le « projet de loi confortant le respect des principes de la République », ou ces États Généraux de la laïcité, que les choses vont s’arranger.

Votre choix de participer à tout cela, loin d’être efficace, ne fait que fabriquer du séparatisme, justement. Pire, cela renforce tout autant celles et ceux que vous prétendiez combattre, à l'extrême droite comme dans l'islamisme. Les clivages s’agrandissent, les positions de plus en plus caricaturales, cyniques et destructrices se nourrissent les unes des autres, et le trou au milieu ressemble de plus en plus à un abîme.

 Je ne vous suis donc plus, Caroline Fourest. Pourtant, quand il y aura un attentat islamophobe meurtrier, même du niveau de celui que j’ai vécu, je ne ferai pas de vous une complice des terroristes. En revanche, la responsabilité du climat qui ronge de plus en plus le pays, vous l’avez déjà, aux côtés de vos amis comme de beaucoup de vos ennemis.

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