Quand Denis Robert "enquête" sur les "ennemis publics" terroristes

Dans "Ennemis publics", Denis Robert s'intéresse aux fichés S assignés à résidence. Enquête sur le terrorisme et ses conséquences sur la société, ou réhabilitation de martyrs de la raison d'État ?

              Le lundi 16 septembre 2019, le documentaire « Ennemis publics » était diffusé sur France 3 Occitanie (et encore visible sur le net à l’heure où j’écris ces lignes). Réalisé par le journaliste et écrivain Denis Robert, il faisait le portrait de trois « fichés S », s’interrogeant sur leur statut « d’assignés à résidence » et leur potentielle dangerosité pour la société. C’était en tout cas comme cela qu’était présenté le film.

 

            Avant d’entrer dans les détails, je voudrais préciser deux-trois choses. Il est important de dire d’où l’on parle, pour faire preuve d’un minimum de rigueur critique et d’honnêteté, surtout quand c’est essentiellement de cela dont je vais parler par la suite.    Je suis moi-même victime d’attentat terroriste, puisque j’étais au Bataclan le 13 novembre 2015. Depuis, je lis et j’écoute beaucoup sur ces sujets, que je connaissais en partie avant par ma formation et mon parcours d’historien. Je veux juste comprendre.            

            J’ai ainsi entendu parler de l’un des participants au film, Farouk Ben Abbes, il y a plusieurs années déjà. Pas par les nombreux articles évoqués dans le film de Denis Robert, découverts après, mais en me renseignant sur William Bourdon, son avocat. Celui-ci, très actif depuis longtemps dans la défense des Droits humains, était intervenu dans l’émission de Taddei, « Ce soir ou jamais », en avril 2014. Avec d’autres, il avait violemment pris à partie le journaliste David Thomson, qui avait eu le malheur de parler de menaces djihadistes sur la France. On connaît la suite, et depuis Bourdon a avoué s’être trompé, même s’il prétend que son « erreur » est aujourd’hui utilisée pour le discréditer. Ce n’est pas mon but ici. J’ai seulement appris qu’à l’époque il était déjà l’avocat de Ben Abbes, ce qui n’est à aucun moment mentionné pendant l’émission de Taddei. Son discours d’alors est d’autant plus curieux, que son client ait finalement été relaxé ou pas…

            C’est par la suite que j’ai lu quelques articles sur les accusations contre Ben Abbes dans l’attentat du Caire, ou un projet contre le Bataclan depuis 2009. Je n’ai cependant pas creusé plus loin, et Ben Abbes a bénéficié d’un non-lieu dans ces affaires, en Égypte comme en France. En revanche, il a été condamné pour avoir participé à un site de propagande islamiste. Il s’est pourvu en cassation. Le film de Robert l’évoque, j’y reviendrai. Tout cela pour préciser, donc, d’où je parle.

 

            J’étais curieux de voir le sujet des fichés S assignés à résidence traité par Denis Robert. Le journaliste est évidemment célèbre pour son enquête référence sur Clearstream, mais pour ma part j’étais resté sur un sentiment mitigé après avoir regardé son documentaire sur Charlie Hebdo, et plus encore depuis que je le suis sur les réseaux sociaux. Je commençais à avoir quelques doutes sur ses méthodes d’investigation, et surtout ses partis pris. En 2014, par exemple, il avait annoncé la mort d’un jeune Rrom sur son Facebook, prétendant s’appuyer sur une source sûre, laissant entendre que cette mort était sciemment dissimulée par le gouvernement (il était alors en pleine croisade anti Valls), avant d’être obligé de démentir timidement, le jeune homme ayant miraculeusement ressuscité entre temps. Surtout, il y a quelques mois, il donnait une interview très complaisante d’Étienne Chouard, sur Le Média, dont il venait de prendre la direction.

            Denis Robert a annoncé la diffusion de son film sur les réseaux sociaux, insistant sur la difficulté à monter ce projet, ce qui n’est guère étonnant en effet. Et on doit le regretter, car le sujet en tant que tel est intéressant, à plusieurs niveaux. Reste à savoir comment on choisit de le traiter.

            Le documentaire est découpé en trois grandes parties, autour des trois personnalités que Denis Robert a choisi d’interviewer, enfin de donner la parole. Car il ne s’agit pas à proprement parler d’interviews, plutôt de témoignages. Le premier à intervenir est donc Farouk Ben Abbes (ainsi que son père, sa femme et son frère), puis viennent, sur un temps plus court, Kamel Daoudi et Farid Benyettou. Dans une forme d’épilogue, enfin, le film revient sur Farouk Ben Abbes lors de son procès pour « association de malfaiteurs », au sujet du site de propagande islamiste auquel il avait participé.

            Ben Abbes est en fait le sujet principal, voire unique, du documentaire, qui prend la forme d’une réhabilitation. Les deux autres protagonistes semblent utiles à Robert uniquement pour dénoncer les conséquences de la répression antiterroriste : pour Daoudi l’absurdité d’une assignation à résidence « perpétuelle », pour Benyettou l’impossibilité de se réinsérer. En soi, ce sont des sujets intéressants, tout comme l’utilisation par le gouvernement, la justice et la police de « filets dérivants » et de personnalités ciblées pour faire croire que la lutte contre le terrorisme est efficace, ou justifier l’état d’urgence permanent. Le souci est que Robert ne fait finalement qu’effleurer ces thèmes, trop occupé à réhabiliter Ben Abbes, quitte à ne pas poser des questions qui devraient être évidentes quand on prétend faire un métier de journaliste et d’enquêteur. En effet, s’il insiste plusieurs fois sur le fait qu’il n’est pas spécialiste du terrorisme (il semble même préciser ça), il commence son film en se présentant comme un « journaliste écrivain qui s’informe en recoupant les sources ». Or, on ne voit pas à quel moment il recoupe les sources, justement.

            À plusieurs reprises, Robert évoque les journalistes qui ont selon lui accablé Ben Abbes. Il ne les nomme pas, affirmant qu’ils ont refusé de lui répondre en se cachant derrière « le secret des sources ». On peut regretter l’absence de contrechamp, même si on peut se poser la question du montage qu’en aurait fait Denis Robert, vu l’angle choisi pour le film…En tout cas, pour lui, ces journalistes, « une poignée », seraient manipulés plus ou moins volontairement par les services de renseignement.

            Le souci est qu’à aucun moment il n’étaye cette accusation par des faits précis, par exemple en enquêtant lui-même. Le film n’est en effet pas une contre-enquête, même pour démonter les arguments faisant de Ben Abbes « l’ennemi public numéro 1 », présenté comme un « monstre par les médias, la justice et les politiques », qui semblent être le trio infernal pour Robert. La justice, d’ailleurs, il y revient plusieurs fois de façon contradictoire : quand elle blanchit Ben Abbes pour Le Caire, elle semble respectable et juste ; quand elle le condamne pour le site islamiste, elle est manipulée et influencée par le contexte…

            Pour nourrir sa critique d’un système qui manipulerait l’information, Denis Robert s’appuie donc quasi uniquement sur les témoignages d’hommes condamnés par la justice, de leurs familles et de leurs avocats. Il interroge certes une avocate générale spécialiste du terrorisme sans qu’on comprenne finalement ce qu’elle a apporté, et des confrères journalistes qui vont tous dans son sens. Il n’y a en fait que l’avocat du Figaro, lors du procès en diffamation intenté par Ben Abbes contre le journal, qui s’explique, mais l’issue du procès en question n’est pas donnée (peut-être parce que Ben Abbes l’a perdu ?).

            Pour ma part, même si Denis Robert, « non spécialiste du terrorisme », a choisi de ne pas faire d’enquête, de ne pas recouper les sources au contraire de ce qu’il affirme au début, j’aurais aimé au moins qu’il pose quelques questions de journaliste à ses témoins.          

         Par exemple, Ben Abbes affirme avoir croisé les Clain en 2007, sans savoir à ce moment qu’ils étaient dans les radars des services de renseignement, alors que la réputation des frères n’est déjà plus à faire dans le milieu islamiste depuis le début des années 2000. Mais comment se retrouve-t-on à côtoyer les Clain alors qu’on est censé faire de l’humanitaire à Gaza ? Quels étaient ses rapports avec eux ? Peut-être que cela avait un lien avec le site de propagande Ansar Al Haqq qu’ils ont créé ? Pourquoi Denis Robert n’interroge-t-il pas Ben Abbes sur sa participation à ce site islamiste ? C’est anecdotique ? Cela ne ferait pas pour autant de lui le coupable de l’attentat du Caire, ou d’un projet contre le Bataclan, et donc ne remettrait pas en cause sa relaxe par la justice. Peut-être seulement que cela écornerait l’image que Robert essaie de donner du jeune homme : un martyr de la justice et de la « police politique », terme employé par le père de Ben Abbes et lui-même pendant le documentaire pour désigner les services de renseignement égyptiens, belges et français…

            Ces angles morts sont également présents pour les autres deux témoignages. Kamel Daoudi affirme être innocent, et jamais Robert n’essaiera un peu de le questionner sur son départ en Afghanistan. Non, le but ici est de prouver le caractère inhumain de l’assignation à résidence, « triple peine » selon une journaliste interviewée. Quant à Benyettou, il déroule son discours habituel sur ses « voisins juifs », puis sur les méthodes des recruteurs, comme s’il était un observateur extérieur de la question. Jamais Denis Robert ne lui demande ce qui l’a amené à en devenir un, comment il procédait, pourquoi, etc. Même quand Benyettou évoque les frères Kouachi, dont il a été le mentor, c’est pour émettre des regrets. Jamais on ne sera en quoi il a contribué, concrètement, à leur radicalisation et les conséquences que l’on sait. Car, ici, le but de Robert est seulement de montrer l’injustice de l’impossibilité d’une réinsertion, Benyettou ayant été selon le journaliste « abandonné par le gouvernement » après avoir animé des ateliers de déradicalisation. Rien évidemment sur le fait que ces ateliers étaient dirigés par Dounia Bouzar et que leur bilan a été jugé plus que mitigé…

            Le choix de la mise en scène confirme, de façon parfois caricaturale, l’angle choisi. Passons sur les procédés classiques, flirtant avec l’imagerie complotiste. Plus gênant est la mise en scène de Robert lui-même, en particulier avec les témoins, au-delà du tutoiement systématique. J’avoue, par exemple, être resté dubitatif en le voyant discuter au soleil avec Daoudi, à côté de deux vélos, comme s’ils sortaient tous les deux d’une balade. Ne manquait que l’apéro. Le journaliste affiche ostensiblement son empathie pour chacun d’entre eux, photos de famille à l’appui (jusque dans le générique de fin), avec une attention particulière sur le père de Ben Abbes, qui conclut le film en citant Victor Hugo, et en désignant Robert hors champ comme faisant partie des « gens justes et bons »…

 

            Contrairement à ce qu’il annonce au début, Denis Robert n’essaie donc pas « de comprendre en recoupant les sources ». Il fait le choix délibéré d’écarter certains faits et certaines questions pour réhabiliter trois individus, estimant qu’ils ne sont que des boucs émissaires, voire des martyrs, d’une politique gouvernementale qui veut justifier l’état d’urgence permanent, avec la complicité des médias et de la justice. À la limite, pourquoi pas, l’interrogation est légitime. Mais est-ce que cela n’aurait pas été plus convaincant avec une véritable contre-enquête, basée effectivement sur des sources recoupées ?

            Denis Robert préfère conclure dramatiquement : « la raison d’État prévaut », ses trois personnages condamnés par la justice sont des « leurres » pour justifier la lutte contre le terrorisme, « nos dommages collatéraux ». À aucun moment pourtant, à part des témoignages par définition subjectifs et jamais recoupés, il n’a apporté la moindre preuve pour étayer sa thèse.

 

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