Après les Identitaires, des policiers «récupèrent» le Bataclan

Après les identitaires, des policiers choisissent de manifester devant le Bataclan. En tant que victime d'attentat, redevable des policiers intervenus le 13 novembre, je ne soutiens pas cette récupération.

Je préfère écrire « des policiers », car ils n’étaient que 200 environ, mais c’est déjà trop, à manifester devant le Bataclan, aux alentours de 23h30, ce 26 juin 2020. J’espère seulement qu’ils ne sont pas représentatifs.

Presque cinq après, revoir ces images des gyrophares devant la salle de concert, et tout ce que ça peut faire remonter chez les gens, pas seulement les victimes, était-ce vraiment une bonne idée ?

Ces policiers prétendent protester contre la stigmatisation et les accusations de violences et de racisme. Je doute que ce choix de lieu soit le bon, et je crains pour eux l’effet boomerang.

La veille, les mêmes ( ?) avaient manifesté devant la Maison de la Radio, symbole pour le coup encore plus ambigu, intimidation à peine voilée contre la presse, les médias, et donc la liberté d’expression, celle notamment de critiquer la police, ses méthodes, ses membres, l’institution. Ces deux messages, encore plus que les manifestations devant l’Arc de Triomphe, ne donnent pas, de mon point de vue, une image de policiers républicains qui demanderaient seulement qu’on les respecte. Cela ressemble à un mélange de chantage et de menace qui validerait plutôt les inquiétudes que de plus en plus de gens ont envers la police. Même les plus compréhensifs. J’ose croire que, parmi les policiers qui ont participé à ces rassemblements, certains vont un peu réfléchir au signal qu’ils envoient finalement, et cesser de suivre les membres les plus radicaux dans leurs rangs, qui sont bien plus en mission politique qu’à revendiquer le respect de leur fonction…

Victime au Bataclan (et je ne parle qu’en mon nom), j’ai toujours refusé de tomber dans le « tout le monde déteste la police ». Je ne remercierai jamais assez les policiers du RAID qui m’ont sorti, avec mes camarades d’infortune, du cagibi à droite de la scène ; ceux de la BRI qui ont donné l’assaut ; le commissaire de la BAC et son chauffeur qui sont entrés dans la salle, ont tué un terroriste et permis de stopper le massacre…et tous les autres, qui sont intervenus sur tous les lieux des attentats, ont été traumatisés et la plupart du temps lâchés par leur hiérarchie. Je me souviendrai toujours de l’accueil des policiers de la PJ quand j’ai déposé plainte, ou de cet agent qui nous a raconté, les larmes aux yeux, lors de la remise des Médailles aux victimes, le moment où il est intervenu au Bataclan pour aider des gens blessés. Je n’oublie pas non plus les policiers victimes, qui n’étaient là qu’en tant que civils, pour assister à un concert ou boire une bière en terrasse.

Pourtant, je ne peux pas non plus fermer les yeux sur ce qui se passe dans les manifestations, notamment depuis Nuit debout et la loi Travail, et dans les quartiers populaires depuis bien plus longtemps encore. Je ne comprends pas, sincèrement, comment les policiers ne peuvent pas s’interroger sur la tournure des rapports entre eux et une partie de la population, de plus en plus nombreuse, vu que la violence devient la norme à présent à la moindre manifestation, et pas seulement du côté des manifestants les plus radicaux. Qu’ils aient en face, parfois, des éléments ultraviolents qui cherchent l’affrontement, certainement, mais est-ce le rôle de la police d’aller dans la surenchère, de tirer dans le tas (au flashball, à la grenade,…), de blesser des gens qui, pour la plupart d’entre eux, n’ont pas commis d’actes violents ? Je ne comprends pas non plus que les policiers ne remettent pas en question leurs rapports aux habitants des quartiers populaires, et la place du racisme dans leurs rangs.

Quand j’écoute certains policiers et policières, je n’entends quasiment jamais le moindre doute, la moindre interrogation. Sur leurs méthodes, leur formation, sur les raisons de la dégradation de leur image (dont le sentiment d’impunité pour chaque « bavure »), les ordres qu’ils suivent toujours aveuglément. Je rêve de policiers qui, comme aux Etats-Unis ces derniers temps, mettent genou à terre (ou autre symbole moins connoté religieusement) pour dire qu’il est intolérable de mourir lors d’une interpellation, même quand on s’est débattu, qu’on a insulté les agents, et même, oui, quand on est un voyou. Que la police dite républicaine ce n’est pas ça.

Mais je rêve, en effet. La France n’est pas le pays où un chef de la police va démissionner, critiquer face caméra le pouvoir, y compris quand celui-ci va donner des ordres contraires aux valeurs républicaines que les policiers sont censés défendre. L’histoire de la police française, sa culture ( ?), montre en fait l’inverse…Les déclarations des responsables actuels de la police le confirment.

Je suis donc inquiet de ces mouvements, je l’espère minoritaires, de policiers qui manient la menace et le chantage à l’émotion, mais qui, pour un certain nombre d’entre eux, ont sans doute un agenda politique qui n’a pas grand chose à voir avec la paix qu’ils sont censés « garder », mais plutôt avec un Ordre qui n’aurait plus grand chose de républicain. Car rappelons-nous que les derniers à avoir utilisé le Bataclan comme symbole pour manifester étaient Génération identitaire.

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