Attentats et complotisme: une responsabilité des victimes?

Le 13-novembre a engendré un grand nombre de «théories» complotistes plus ou moins délirantes. La différence avec d'autres attentats est le rôle important des témoins et des victimes, que ce soit la manipulation de leur parole, ou le choix de certains et de certaines de légitimer une récupération politique par leur témoignage. Faut-il alors réagir, en tant que victime?

            En France, comme aux Etats-Unis à l’époque du 11 septembre 2001, la vague d’attentats terroristes jihadistes a entrainé son lot de théories complotistes. En 2012, les attentats de Mohamed Merah contre des militaires et une école juive déclenchent une première vague, autour des circonstances de la mort du terroriste, ou encore son appartenance ou non à un réseau…voire aux services secrets français, et même sur sa culpabilité dans les meurtres.

            C’est cependant les attentats de 2015 qui ont vu exploser les délires complotistes, en particulier l’assassinat des membres de Charlie Hebdo et du policier Ahmed Merabet, le 7 janvier 2015. La plupart de ces « théories » sont alors basées sur de pseudo analyses d’images (absence de sang lors de l’exécution d’Ahmed Merabet, reflet dans les rétroviseurs de la voiture des Kouachi, pièce d’identité d’un des terroristes retrouvée,…), pas sur des témoignages directs, notamment de personnes victimes ou impliquées, à l’exception de la compagne de Charb, qui soupçonnait d’autres motifs, version rapidement écartée par l’enquête.

            En ce qui concerne le 13 novembre, là encore on a eu droit à un grand nombre de « théories » plus ou moins délirantes. La différence est en revanche le rôle important des témoins et des victimes de ces attentats, que ce soit la manipulation de leur parole, ou le choix de certains et de certaines de légitimer une récupération politique par leur témoignage. Si la plupart des victimes se sont opposées jusque là aux récupérations, quelles qu’elles soient, d’autres prennent la responsabilité de soutenir ceux qui veulent utiliser les attentats à des fins idéologiques, particulièrement au sein de la fachosphère et de l’extrême droite. Faut-il alors réagir, en tant que victime ?

 

            Le premier exemple, qui connaît un certain succès depuis juillet 2016, est le détournement du rapport de la Commission d’enquête sur les attentats. On a ici un bel exemple des méthodes complotistes, avec l’utilisation de rumeurs et de témoignages non vérifiés et indirects. Le complot, ici, aurait été de cacher au public l’existence de tortures et de mutilations au Bataclan. Pourquoi cacher cela ? Ce n’est jamais véritablement justifié par ceux qui diffusent cette théorie, l’important étant à la fois de faire croire « qu’on nous cache la vérité », et de flatter les fantasmes morbides pour faire un peu plus monter la haine.

            Quelques médias étrangers avaient commencé à diffuser ces rumeurs les jours suivants l’attentat au Bataclan, se basant sur des témoignages interprétés un peu rapidement, puisque tous affirmaient n’avoir rien vu, juste craint ce genre de sévices en entendant les cris des blessés. C’est notamment ce que je racontais moi-même dans mon texte paru le 16 novembre 2015…

            La manipulation par les complotistes du rapport de la Commission d’enquête s’est basée sur d’autres témoignages, sortis suite aux questions du Président et de certains membres de cette Commission. La lettre d’un père découvrant le corps de son fils mutilé, ou les propos d’un policier n’ayant rien vu lui-même (il n’a fait que 15 mètres à l’intérieur du Bataclan, de son propre aveu), mais ayant entendu un enquêteur choqué relayer d’autres témoignages jamais vérifiés. Malgré cela, en plus de quelques tabloïds anglo-saxons, la fachosphère, et surtout un hebdomadaire français de droite radicale ont choisi de répandre les rumeurs. Et une fois la rumeur lancée, il est quasiment impossible de l’arrêter, tant un certain public veut y croire. Peu importe dès lors que la justice, et même les témoignages d’autres victimes, la démentent.

 

            C’est encore pire quand ce sont des témoins ou des victimes directes qui choisissent d’entrer dans la machine complotiste, et de l’alimenter. Depuis quelques jours, une vidéo circule sur le net, reprise par un site de « réinformation » suisse et des sites islamophobes français se prétendant « laïques ». Enregistrée à l’occasion de journées organisées par des militants d’extrême-droite en banlieue parisienne, la séquence dure une quinzaine de minutes. Une témoin de l’attentat du Bataclan, devenue depuis rédactrice pour les sites extrémistes qui la relaient aujourd’hui, et qui habitait à l’époque dans l’immeuble de l’administration de la salle de spectacle, s’exprime devant un auditoire invisible et muet (à l’exception de quelques applaudissements quand la témoin explique s’être tournée vers les sites de réinformation, se sentant trahie par les médias classiques), et une affiche tronquée, dans une salle sombre. Même la mise en scène est donc très obscure.

            Ce témoignage, en tant qu’outil propagandiste complotiste, est un modèle du genre. Cette femme raconte ainsi ce qu’elle a vécu, non seulement le soir de l’attentat, mais avant et après. Elle commence par affirmer que le quartier du Bataclan était depuis quelques années déjà en voie « d’islamisation », faisant immédiatement le lien avec l’enlèvement d’Ilan Halimi et la présence d’une mosquée radicale ! Elle évoque ensuite des « vidéos sur Youtube » où l’on verrait des musulmans proférer des menaces devant le Bataclan, en 2008. Menaces anciennes, donc, mais « les choses n’étaient pas dites », selon elle, rhétorique classique. Vidéos qu’elle « valide » par son propre témoignage, puisqu’elle aurait elle-même vu de « jeunes musulmans », apparemment très nerveux, menacer les membres de l’administration du Bataclan, sous le regard d’une police demandant seulement aux gens de rentrer chez eux. Son allusion à la passivité de la police n’a rien d’anodin, j’y reviendrai.

            Vient ensuite le récit du soir du 13 novembre. Cette témoin est en fait rentrée chez elle peu de temps avant l’attaque, et a vu ensuite des personnes décédées ou blessées autour du Bataclan, ou dans les bureaux de l’administration. Elle n’a donc pas assisté directement à l’attaque, et n’a vu aucun terroriste. Le plus intéressant dans cette partie est la façon avec laquelle elle raconte la prise en charge des blessés, laissant clairement entendre que les riverains ont été laissés à l’abandon par la police et les secours et que, malgré leur aide, de nombreuses personnes sont ainsi décédées. Une fois encore, la passivité des autorités…

            Autre méthode utilisée dans cette vidéo, le basculement dans le même récit entre témoignage personnel et « faits » qu’on peut penser tirés de l’enquête. Par exemple, cette femme affirme que les terroristes se sont garés dans l’après-midi dans une petite rue derrière le Bataclan, et que c’est sa voisine qui les aurait vus s’arrêter devant l’immeuble au moment de l’attaque, pour commencer à tirer. Là, elle glisse, par deux fois, une autre « information », mais sans insister, histoire juste d’insinuer le doute qui nourrit le complot : les terroristes étaient quatre. Elle reprend ainsi une autre rumeur, celle d’un terroriste en fuite, dont l’existence aurait été tue par les médias et les autorités, passives toujours mais aussi menteuses, voire complices. Évidemment.

            Le pire est cependant à venir. Car, après l’attentat tombe « la censure ». D’abord les médias (pas seulement français, mondiaux !), accusés de faire le tri des témoignages, ne choisissant que les plus « politiquement corrects », notamment celui d’une femme âgée défendant la communauté musulmane. Sont écartées selon notre témoin les personnes « sceptiques », ou évoquant une piste « islamique (sic) ». « On » (qui ?) « interdit », on « bâillonne », etc. Le vocabulaire complotiste continue d’être égrené. D’un côté, « les élites » mettent en avant un discours refusant la haine, de l’autre elles écartent les discours politiquement incorrects : un « deux poids-deux mesures », expression une nouvelle fois récurrente chez les complotistes. Ici, la témoin défend le père d’une victime, devenu comme elle une égérie de la fachosphère grâce à un discours islamophobe ; il s’est notamment fait connaître pour son opposition au concert d’un rappeur au Bataclan en 2018.

            La suite de la censure, toujours selon notre témoin, se serait déroulée au sein des associations de victimes. Elle reste floue ici, ne citant pas de nom. Mais « l’info » qu’elle donne se veut spectaculaire : le groupe de parole auquel elle aurait participé dans son association était conduit par « une psychologue de confession musulmane », interdisant l’emploi du mot « islam » (une fois encore, le terme « bâillonné » est employé) ! De plus, ces mêmes associations de victimes auraient eu le culot de défendre les familles musulmanes victimes de perquisitions abusives…! À l’hôpital, notre témoin a dû supporter des injonctions à se « réconcilier avec l’islam ». Une « parole dissidente » est interdite, ce sont toujours « les élites qui récupèrent le dossier et la parole ».

            Dernier point de censure : la police. Après la psychologue musulmane, notre témoin serait tombée sur une policière « visiblement (sic) de confession musulmane », « hostile et rejetante » après qu’elle lui a posé une question sur le voile. Pourquoi cette question ? On ne le saura pas…Le souci pour notre témoin est uniquement que, malgré l’attentat, une policière défende « sa communauté et le voile islamique ». Pas besoin d’insister sur le lien fait ici entre musulmans et terroristes.

            En conclusion, notre témoin raconte les conséquences de sa participation à une émission sur une chaine info, où elle a eu le malheur de parler d’immigration et de choc des civilisations, quand on lui posait des questions sur le Bataclan. Depuis, alors qu’elle a déménagé en région, elle serait menacée régulièrement par « des gens de gauche qui défendent les musulmans »…

 

            On a donc ici, pendant ces quinze minutes, un condensé presque caricatural de discours complotiste, paranoïaque et islamophobe. Parfois, on peut se dire que c’est la parole d’une personne fragilisée, qui n’a pas trouvé le bon psy (si tous sont musulmans en même temps…), et se retrouve mise en avant et manipulée. Mais le vocabulaire et la rhétorique sont trop rodés, plus encore que ce père de victime dont les propos n’étaient qu’une diarrhée de haine. Cette témoin et victime (je ne nie pas qu’elle le soit aussi, vu ce qu’elle a vécu) a donc une responsabilité énorme.

            Certes, cette vidéo, n’a été partagée que quelques dizaines de milliers de fois, mais c’est ainsi qu’infuse, lentement, le poison à la fois complotiste et islamophobe. Il est extrêmement difficile de le combattre sans tomber dans une sorte de concurrence de parole entre victimes. Je pourrais pour ma part répondre que, non, je n’ai pas vu de gens torturés au Bataclan, que jamais aucun journaliste ne m’a donné de consigne « politiquement correcte », que je n’ai pas rencontré, à ma connaissance, de psys ou de policiers « musulmans » m’interdisant de parler d’islam ou étant agressif avec moi, et que je ne connais aucune victime à qui tout cela serait arrivé. Mais les complotistes m’objecteraient que ma parole ne vaut pas plus que celle de leurs deux égéries.

            Que faire, donc ? Déconstruire les discours, comme on le peut, même quand on est victime ? Se battre pour empêcher la récupération politique, mais pas uniquement en opposant un témoignage à un autre ? Peut-être que l’on n’a pas le droit de se taire, que c’est aussi une question de responsabilité, même si nous n’avons pas demandé à l’avoir…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.