Christophe Naudin
Abonné·e de Mediapart

8 Billets

0 Édition

Billet de blog 27 oct. 2019

Attentats et complotisme: une responsabilité des victimes?

Le 13-novembre a engendré un grand nombre de «théories» complotistes plus ou moins délirantes. La différence avec d'autres attentats est le rôle important des témoins et des victimes, que ce soit la manipulation de leur parole, ou le choix de certains et de certaines de légitimer une récupération politique par leur témoignage. Faut-il alors réagir, en tant que victime?

Christophe Naudin
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

            En France, comme aux Etats-Unis à l’époque du 11 septembre 2001, la vague d’attentats terroristes jihadistes a entrainé son lot de théories complotistes. En 2012, les attentats de Mohamed Merah contre des militaires et une école juive déclenchent une première vague, autour des circonstances de la mort du terroriste, ou encore son appartenance ou non à un réseau…voire aux services secrets français, et même sur sa culpabilité dans les meurtres.

            C’est cependant les attentats de 2015 qui ont vu exploser les délires complotistes, en particulier l’assassinat des membres de Charlie Hebdo et du policier Ahmed Merabet, le 7 janvier 2015. La plupart de ces « théories » sont alors basées sur de pseudo analyses d’images (absence de sang lors de l’exécution d’Ahmed Merabet, reflet dans les rétroviseurs de la voiture des Kouachi, pièce d’identité d’un des terroristes retrouvée,…), pas sur des témoignages directs, notamment de personnes victimes ou impliquées, à l’exception de la compagne de Charb, qui soupçonnait d’autres motifs, version rapidement écartée par l’enquête.

            En ce qui concerne le 13 novembre, là encore on a eu droit à un grand nombre de « théories » plus ou moins délirantes. La différence est en revanche le rôle important des témoins et des victimes de ces attentats, que ce soit la manipulation de leur parole, ou le choix de certains et de certaines de légitimer une récupération politique par leur témoignage. Si la plupart des victimes se sont opposées jusque là aux récupérations, quelles qu’elles soient, d’autres prennent la responsabilité de soutenir ceux qui veulent utiliser les attentats à des fins idéologiques, particulièrement au sein de la fachosphère et de l’extrême droite. Faut-il alors réagir, en tant que victime ?

            Le premier exemple, qui connaît un certain succès depuis juillet 2016, est le détournement du rapport de la Commission d’enquête sur les attentats. On a ici un bel exemple des méthodes complotistes, avec l’utilisation de rumeurs et de témoignages non vérifiés et indirects. Le complot, ici, aurait été de cacher au public l’existence de tortures et de mutilations au Bataclan. Pourquoi cacher cela ? Ce n’est jamais véritablement justifié par ceux qui diffusent cette théorie, l’important étant à la fois de faire croire « qu’on nous cache la vérité », et de flatter les fantasmes morbides pour faire un peu plus monter la haine.

            Quelques médias étrangers avaient commencé à diffuser ces rumeurs les jours suivants l’attentat au Bataclan, se basant sur des témoignages interprétés un peu rapidement, puisque tous affirmaient n’avoir rien vu, juste craint ce genre de sévices en entendant les cris des blessés. C’est notamment ce que je racontais moi-même dans mon texte paru le 16 novembre 2015…

            La manipulation par les complotistes du rapport de la Commission d’enquête s’est basée sur d’autres témoignages, sortis suite aux questions du Président et de certains membres de cette Commission. La lettre d’un père découvrant le corps de son fils mutilé, ou les propos d’un policier n’ayant rien vu lui-même (il n’a fait que 15 mètres à l’intérieur du Bataclan, de son propre aveu), mais ayant entendu un enquêteur choqué relayer d’autres témoignages jamais vérifiés. Malgré cela, en plus de quelques tabloïds anglo-saxons, la fachosphère, et surtout un hebdomadaire français de droite radicale ont choisi de répandre les rumeurs. Et une fois la rumeur lancée, il est quasiment impossible de l’arrêter, tant un certain public veut y croire. Peu importe dès lors que la justice, et même les témoignages d’autres victimes, la démentent.

            C’est encore pire quand ce sont des témoins ou des victimes directes qui choisissent d’entrer dans la machine complotiste, et de l’alimenter. Depuis quelques jours, une vidéo circule sur le net, reprise par un site de « réinformation » suisse et des sites islamophobes français se prétendant « laïques ». Enregistrée à l’occasion de journées organisées par des militants d’extrême-droite en banlieue parisienne, la séquence dure une quinzaine de minutes. Une témoin de l’attentat du Bataclan, devenue depuis rédactrice pour les sites extrémistes qui la relaient aujourd’hui, et qui habitait à l’époque dans l’immeuble de l’administration de la salle de spectacle, s’exprime devant un auditoire invisible et muet (à l’exception de quelques applaudissements quand la témoin explique s’être tournée vers les sites de réinformation, se sentant trahie par les médias classiques), et une affiche tronquée, dans une salle sombre. Même la mise en scène est donc très obscure.

            Ce témoignage, en tant qu’outil propagandiste complotiste, est un modèle du genre. Cette femme raconte ainsi ce qu’elle a vécu, non seulement le soir de l’attentat, mais avant et après. Elle commence par affirmer que le quartier du Bataclan était depuis quelques années déjà en voie « d’islamisation », faisant immédiatement le lien avec l’enlèvement d’Ilan Halimi et la présence d’une mosquée radicale ! Elle évoque ensuite des « vidéos sur Youtube » où l’on verrait des musulmans proférer des menaces devant le Bataclan, en 2008. Menaces anciennes, donc, mais « les choses n’étaient pas dites », selon elle, rhétorique classique. Vidéos qu’elle « valide » par son propre témoignage, puisqu’elle aurait elle-même vu de « jeunes musulmans », apparemment très nerveux, menacer les membres de l’administration du Bataclan, sous le regard d’une police demandant seulement aux gens de rentrer chez eux. Son allusion à la passivité de la police n’a rien d’anodin, j’y reviendrai.

            Vient ensuite le récit du soir du 13 novembre. Cette témoin est en fait rentrée chez elle peu de temps avant l’attaque, et a vu ensuite des personnes décédées ou blessées autour du Bataclan, ou dans les bureaux de l’administration. Elle n’a donc pas assisté directement à l’attaque, et n’a vu aucun terroriste. Le plus intéressant dans cette partie est la façon avec laquelle elle raconte la prise en charge des blessés, laissant clairement entendre que les riverains ont été laissés à l’abandon par la police et les secours et que, malgré leur aide, de nombreuses personnes sont ainsi décédées. Une fois encore, la passivité des autorités…

            Autre méthode utilisée dans cette vidéo, le basculement dans le même récit entre témoignage personnel et « faits » qu’on peut penser tirés de l’enquête. Par exemple, cette femme affirme que les terroristes se sont garés dans l’après-midi dans une petite rue derrière le Bataclan, et que c’est sa voisine qui les aurait vus s’arrêter devant l’immeuble au moment de l’attaque, pour commencer à tirer. Là, elle glisse, par deux fois, une autre « information », mais sans insister, histoire juste d’insinuer le doute qui nourrit le complot : les terroristes étaient quatre. Elle reprend ainsi une autre rumeur, celle d’un terroriste en fuite, dont l’existence aurait été tue par les médias et les autorités, passives toujours mais aussi menteuses, voire complices. Évidemment.

            Le pire est cependant à venir. Car, après l’attentat tombe « la censure ». D’abord les médias (pas seulement français, mondiaux !), accusés de faire le tri des témoignages, ne choisissant que les plus « politiquement corrects », notamment celui d’une femme âgée défendant la communauté musulmane. Sont écartées selon notre témoin les personnes « sceptiques », ou évoquant une piste « islamique (sic) ». « On » (qui ?) « interdit », on « bâillonne », etc. Le vocabulaire complotiste continue d’être égrené. D’un côté, « les élites » mettent en avant un discours refusant la haine, de l’autre elles écartent les discours politiquement incorrects : un « deux poids-deux mesures », expression une nouvelle fois récurrente chez les complotistes. Ici, la témoin défend le père d’une victime, devenu comme elle une égérie de la fachosphère grâce à un discours islamophobe ; il s’est notamment fait connaître pour son opposition au concert d’un rappeur au Bataclan en 2018.

            La suite de la censure, toujours selon notre témoin, se serait déroulée au sein des associations de victimes. Elle reste floue ici, ne citant pas de nom. Mais « l’info » qu’elle donne se veut spectaculaire : le groupe de parole auquel elle aurait participé dans son association était conduit par « une psychologue de confession musulmane », interdisant l’emploi du mot « islam » (une fois encore, le terme « bâillonné » est employé) ! De plus, ces mêmes associations de victimes auraient eu le culot de défendre les familles musulmanes victimes de perquisitions abusives…! À l’hôpital, notre témoin a dû supporter des injonctions à se « réconcilier avec l’islam ». Une « parole dissidente » est interdite, ce sont toujours « les élites qui récupèrent le dossier et la parole ».

            Dernier point de censure : la police. Après la psychologue musulmane, notre témoin serait tombée sur une policière « visiblement (sic) de confession musulmane », « hostile et rejetante » après qu’elle lui a posé une question sur le voile. Pourquoi cette question ? On ne le saura pas…Le souci pour notre témoin est uniquement que, malgré l’attentat, une policière défende « sa communauté et le voile islamique ». Pas besoin d’insister sur le lien fait ici entre musulmans et terroristes.

            En conclusion, notre témoin raconte les conséquences de sa participation à une émission sur une chaine info, où elle a eu le malheur de parler d’immigration et de choc des civilisations, quand on lui posait des questions sur le Bataclan. Depuis, alors qu’elle a déménagé en région, elle serait menacée régulièrement par « des gens de gauche qui défendent les musulmans »…

            On a donc ici, pendant ces quinze minutes, un condensé presque caricatural de discours complotiste, paranoïaque et islamophobe. Parfois, on peut se dire que c’est la parole d’une personne fragilisée, qui n’a pas trouvé le bon psy (si tous sont musulmans en même temps…), et se retrouve mise en avant et manipulée. Mais le vocabulaire et la rhétorique sont trop rodés, plus encore que ce père de victime dont les propos n’étaient qu’une diarrhée de haine. Cette témoin et victime (je ne nie pas qu’elle le soit aussi, vu ce qu’elle a vécu) a donc une responsabilité énorme.

            Certes, cette vidéo, n’a été partagée que quelques dizaines de milliers de fois, mais c’est ainsi qu’infuse, lentement, le poison à la fois complotiste et islamophobe. Il est extrêmement difficile de le combattre sans tomber dans une sorte de concurrence de parole entre victimes. Je pourrais pour ma part répondre que, non, je n’ai pas vu de gens torturés au Bataclan, que jamais aucun journaliste ne m’a donné de consigne « politiquement correcte », que je n’ai pas rencontré, à ma connaissance, de psys ou de policiers « musulmans » m’interdisant de parler d’islam ou étant agressif avec moi, et que je ne connais aucune victime à qui tout cela serait arrivé. Mais les complotistes m’objecteraient que ma parole ne vaut pas plus que celle de leurs deux égéries.

            Que faire, donc ? Déconstruire les discours, comme on le peut, même quand on est victime ? Se battre pour empêcher la récupération politique, mais pas uniquement en opposant un témoignage à un autre ? Peut-être que l’on n’a pas le droit de se taire, que c’est aussi une question de responsabilité, même si nous n’avons pas demandé à l’avoir…

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
En laissant courir Omicron, l’Europe parie sur un virus endémique
Un à un, les pays européens lèvent les restrictions comme les mesures de contrôle du virus. Certains, comme le Danemark ou la France, sont pourtant touchés par une contamination massive. Ils font le choix d’une immunisation collective, avec l’espoir de vivre avec un virus circulant tout au long de l’année à basse intensité.  
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Nouveaux vaccins, traitements… : des pistes pour protéger les plus fragiles
Avec des vaccins peu efficaces pour limiter la transmission d’Omicron, le raz-de-marée des infections se poursuit. Si une quatrième dose est écartée, des vaccins plus adaptés et de nouveaux traitements sont attendus pour aider à protéger les plus vulnérables.
par Rozenn Le Saint
Journal — Énergies
Nord Stream 2 : le gazoduc qui ébranle la diplomatie allemande
Entre intérêts économiques et alliances, Nord Stream 2 se retrouve au cœur des contradictions de la politique allemande. Sous pression, la coalition gouvernementale accepte finalement que le gazoduc construit pour écouler le gaz russe vers l’Allemagne par la mer Baltique soit inclus dans les sanctions en cas d’invasion de l’Ukraine.  
par Martine Orange et Thomas Schnee
Journal — Politique
À Drocourt, le bassin minier oscille entre abandon et vote Le Pen
Dans cette petite ville communiste du Pas-de-Calais, les échanges avec les habitants laissent apparaître l’ampleur de la déconnexion avec les thèmes et paroles qui rythment la campagne électorale médiatique.
par Jean-Louis Le Touzet

La sélection du Club

Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Pour en finir avec la Primaire populaire
[Archive] Allons ! Dans deux semaines aura lieu le vote de la Primaire populaire. On en aura fini d'un mauvais feuilleton qui parasite la campagne « à gauche » depuis plus d'un an. Bilan d'un projet mal mené qui pourrait bien tourner.
par Olivier Tonneau
Billet de blog
La Chimère Populaire (bis)
Un prolongement du billet du chercheur Albin Wagener, sur les erreurs de la Primaire Populaire pour organiser la participation aux élections présidentielles, avec quelques rapides détours sur les formes de participation... Alors que la démocratie repose bien sur des techniques, elle est tout autant une affaire sociale et écologique !
par Côme Marchadier
Billet de blog
Pour la « primaire populaire »
[Archive] Partout, dans mes relations comme sans doute dans les vôtres, les gens se désespèrent de la multiplicité des candidatures de gauche. C’est le découragement, la démobilisation des électeurs potentiels, et la probabilité d’un désintérêt conduisant à l’abstention. Même si les chances de réussite sont faibles, tout, absolument tout, doit être tenté pour éviter une cinglante déroute.
par Jean Baubérot