Les maux du monde ou comment dire le monde commun

D'une catastrophe l'autre, se pose toujours la même question lancinante, pour celles et ceux que la sidération devant l'horreur ne conduit pas aux certitudes de l'ignorance : comment dire ce qui vient de se passer ? Comment nommer l'événement, désigner les protagonistes ? Derrière les premières réponses, lorsqu'elles viennent, c'est une pensée qui s'énonce, une compréhension qui s'ébauche. Les mots, parce qu'ils nous lient et constituent en eux-mêmes notre premier monde commun, sont donc comme un premier pas pour appréhender les maux.

Au moment même où la douleur et l'incompréhension s'emparent de nous, un flot de discours nous recouvre, entre dans chacune de nos pensées, s'empare parfois des replis intimes de nos consciences. Guerre, terrorisme, état d'urgence, âme française bafouée, nous, eux, guerre à l'extérieur, complicité à l'intérieur, sont autant d'expressions qui brusquement deviennent notre quotidien, notre nouveau monde commun. Elles se réfléchissent en nous autant qu'elles nous permettent de réfléchir. Elles définissent le cadre de ce que les uns et les autres nous souhaitons dire ou penser.

La guerre nous projette vers l'extérieur, vers un ennemi nommé et situé. Et pourtant, nous sommes frappés à l'intérieur, "chez nous". Par qui ? C'est alors que ces premiers mots, ce viatique indispensable pour ne pas sombrer dans l'abattement, commencent à exercer leur pouvoir. Si la guerre suppose un ennemi extérieur et si nulle armée ne nous a envahis, alors l'armée est déjà là, alors nous affrontons un ennemi intérieur. L'ennemi a cessé d'être l'Autre, il est devenu un proche, un voisin. Nous ne le connaissons pas, mais nous savons qui il est. Il nous ressemble, mais cette ressemblance n'est qu'une apparence puisqu'il fait la guerre à ce que nous sommes.

Ce que nous sommes ? Ce nous qui semblait aller de soi, tant qu'il s'agissait de dire qui ils sont, sonne à présent comme le rappel de ce qu'est vraiment la modernité dont Michel Foucault a dessiné les linéaments. La manière d'être moderne, celle qui est la marque des Lumières, est "une critique de ce que nous disons, pensons et faisons", "une certaine manière de penser, de dire, d'agir également, un certain rapport à ce qui existe, à ce qu'on sait, à ce qu'on fait, un rapport à la société, à la culture, un rapport aux autres aussi" (respectivement M. Foucault, Dits et écrits II, Paris, Gallimard, Quarto, 2001, p. 1393 et "Qu'est-ce que la critique ?", Bulletin de la société française de philosophie 84, 1990, p. 36). Si nous sommes modernes, héritières et héritiers des Lumières, c'est donc parce que nous ne cessons d'interroger ce nous-mêmes, y compris lorsqu'il est brandi comme étendard de l'évidence. Et qui niera que les maux qui nous frappent sont une partie intégrante de nous ?

Il nous faut donc des mots pour dire ce qui nous arrive, des mots qui ne sauraient être neutres puisqu'ils engagent une conception de nous-mêmes. Cette vision partagée de ce que nous sommes s'accompagne toujours de divisions par lesquelles nous appréhendons le monde social dans lequel nous sommes inscrits. "La vie sociale n'est possible que parce que nous ne cessons pas de classer, c'est-à-dire de faire des hypothèses concernant la classe (pas seulement au sens social), dans laquelle nous avons classé la personne à qui nous avons affaire" (P. Bourdieu, Sociologie générale, volume 1. Cours au Collège de France 1981-1983, Paris, Le Seuil / Raison d'agir, 2015, p. 24-25). Comment être sûr que nos hypothèses sont les bonnes ? Comment être sûr que nous voyons, par le biais de nos catégories d'analyse, les bonnes divisions dans notre monde commun ? "Le problème est de découvrir les critères pertinents […], les critères qui vont découper la réalité en fonction de divisions préexistantes, qui sont en quelque sorte en pointillés dans la réalité. Il faut trouver les critères qui, dans la réalité, divisent réellement les groupes plutôt que des critères formels construits pour les besoins de la cause" (Ibid., p. 44).

À cet égard, il faut rompre avec la fascination pour les mots, avec cette croyance insidieuse qu'un discours déclenche l'engagement, le geste radical et définitif. Des mots peuvent être des maux, les premiers, c'est certain, mais des mots ne sont aussi que des mots. Il n'y a pas de force intrinsèque à l'idée, fausse ou vraie. C'est donc aux conditions qui donnent une efficace aux discours qu'il s'agit de réfléchir. Comme l'écrivait Émile Durkheim, le crime est un fait social ; il "ne s'observe pas seulement dans la plupart des sociétés de telle ou telle espèce, mais dans toutes les sociétés de tous les types. Il n'en est pas où il n'existe une criminalité. Elle change de forme, les actes qui sont ainsi qualifiés ne sont pas partout les mêmes ; mais, partout et toujours, il y a eu des hommes qui se conduisaient de manière à attirer sur eux la répression pénale" (Les règles de la méthode sociologique, Paris, Flammarion, col. Champs classiques, 2010, p. 178). Les violences meurtrières du 13 novembre 2015 disent donc quelque chose de notre société. En mettant des mots sur ces tragiques événements, en nommant les maux qui nous frappent, nous resterons fidèles aux Lumières. Nous pourrons aussi désigner "dans ce qui nous est donné comme universel, nécessaire, obligatoire, quelle est la part de ce qui est singulier, contingent et dû à des contraintes arbitraires" (M. Foucault, op. cit., 2001, p. 1393). Parce que notre héritage est aussi d'affirmer qu'un autre monde commun est possible.

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