Les deux morts de l'helléniste Jacqueline de Romilly

Chaque officiel, derrière lequel il y avait un plumitif diplômé quelconque, de service le dimanche, fut sommé de s'exprimer. Une grande helléniste était morte, Jacqueline de Romilly. L'exercice était convenu.

Chaque officiel, derrière lequel il y avait un plumitif diplômé quelconque, de service le dimanche, fut sommé de s'exprimer. Une grande helléniste était morte, Jacqueline de Romilly. L'exercice était convenu. Une batterie de normaliens, quelques forts en thème pour lesquels le grec n'était sans doute qu'un souvenir après avoir été un marchepied vers les miettes du pouvoir, harmonisaient leurs commentaires. Le plus titré d'entre eux, il écrivait pour le président, avait préséance sur tous les autres qui le regardaient avec envie. Nulle limite à la grandiloquence, puisque c'est la France qui parlait. Et pas n'importe laquelle, celle de Nicolas Sarkozy. Après quelques mouvements d'épaule saccadés, signe d'émotion et de mimétisme, un phénomène bien connu chez les plumes, il prononça son éloge : "Jacqueline de Romilly a creusé inlassablement le même sillon, avec cette conviction si simple à comprendre et parfois si difficile à réaliser : les langues et les ‘humanités' sont indispensables à l'être humain car elles lui permettent de penser, de peser avec discernement les termes et les idées, d'éviter le piège des dogmes qui conduisent au fanatisme. Elle nous confie ainsi l'exigence de veiller au maintien d'un enseignement littéraire de qualité".

Par respect pour le protocole républicain, venait ensuite la plume du Premier Ministre. Recrutée depuis peu, elle était encore très émue. Et puis, jusque-là, le dimanche, elle le passait avec sa compagne. Tout à ses souvenirs d'après-midi coquines dominicales, elle se méprit dans ses fiches. "Le Premier ministre, François Fillon, a appris avec une grande émotion le décès d'un sous-officier..." avant de se reprendre : "Le Premier ministre, François Fillon, a appris avec beaucoup de peine le décès de Jacqueline de Romilly". Elle avait dû lui téléphoner très tôt ce matin, dérangeant le Premier Ministre en plein examen des derniers sondages le plaçant largement devant le Président. François Fillon avait vaguement demandé des renseignements sur la défunte, mais avait très vite écourté la conversation. Il devait recevoir à déjeuner un expert de la SOFRES. "Élève de l'École Normale Supérieure (ENS), agrégée de lettres classiques, elle fit très vite autorité dans son domaine de prédilection, la Grèce antique et la pensée hellénistique".

Le normalien du Ministère de l'Enseignement Supérieur, un helléniste de première force, major de l'agrégation de Lettres Classique, connaissant par bonheur quelqu'un à l'UMP, sinon c'était l'enseignement en lycée, étouffa un sourire. Pensée hellénistique ? Il connaissait certes les travaux de Jacqueline de Romilly sur les sophistes, Thucydide, l'époque classique quoi! Il se retint toutefois de faire corriger cette coquille. Il saurait bien le moment venu faire remarquer cette ignorance à qui de droit. Il ne comptait pas rester très longtemps plume de Valérie Pécresse. D'autant que la culture classique, ce n'était pas son fort à l'ambitieuse élue de la Région. En privé, elle n'avait jamais caché sa profonde aversion pour les Humanités, comme ils disent. Des inutiles, incapables d'accepter les réformes, enfin certains d'entre eux. Elle avait quand même été surprise de l'empressement des autres à fabriquer des maquettes de master, tuant leurs disciplines qu'ils défendaient dans la rue quelques jours avant. Dans leur majorité, les universitaires en Lettres, Sciences Humaines et Sociales se sentaient coupables d'enseigner des disciplines sans utilité. Alors le grec et le latin! Si mai 68 les avait éliminés, elle en aurait accepté l'héritage. Elle comptait à présent sur la réforme de la formation des enseignants pour en finir avec cette survivance d'un autre temps. Elle avait bon espoir. On murmurait chez son collègue de l'Éducation Nationale qu'il y avait moins de candidats au CAPES de Lettres Classiques que de postes. Elle n'osait y croire.

La plume du Premier Ministre continua son éloge "Formée et nourrie aux sources de la culture européenne"... Elle était assez fière de cette référence. Personne sans doute n'y prêterait attention. Mais enfin, la culture européenne, les sources, c'était limpide. Athènes, Rome, Jérusalem (en public du moins parce qu'en privé, beaucoup exprimait leur accord plein et entier avec Frits Bolkenstein qui, dans un livre consacré au judaïsme aux Pays-Bas, avait récemment écrit "Les juifs conscients doivent réaliser qu'il n'y a plus d'avenir aux Pays-Bas"), une Europe comme il faut ou presque, sans Mecque et sans islam. L'Europe, quoi! "Son héritage restera celui d'une très grande intellectuelle française". Il regarda ses collègues qui ne lui firent pas de commentaires. Ils n'avaient écouté que par principe. Pour éviter les répétitions. Seule l'AFP que recopieraient les autres médias ferait une citation de ce communiqué. L'avis de François Fillon sur Jacqueline de Romilly...

Les plumes des Ministères de l'Enseignement Supérieur, de l'Éducation Nationale et de la Culture félicitèrent leur jeune collègue. Elles savaient bien que c'était leur jour. Une académicienne, une professeure au Collège de France, auteure de très nombreux ouvrages, la citation de leur communiqué dans la presse, voire même la reprise de leur texte par le ou la ministre lors d'émissions de radio ou de télé, était assurée. Celle de Valérie Pécresse ne fut pas déçue. "La France est triste aujourd'hui parce qu'elle a perdu une grande dame des lettres". Certes, c'était Radio J mais c'était sa phrase. Pas de doute. La Ministre continua, elle avait révisé dans la voiture. "Son héritage nous devons le servir. [...] Son héritage, c'est de dire que la culture et la culture ancienne, l'étude des civilisations anciennes, le latin, le grec, sont au fondement de notre civilisation et qu'on ne construit pas son avenir sans mémoire. [...] On ne construit pas son avenir sans l'étude des lettres [...] J'inscris résolument mon action dans son sillage, c'est pour cela que je travaille à revaloriser, à faire renaître la filière littéraire". Elle en avait même rajouté, Valérie Pécresse. Une vraie consécration! Nulle doute qu'une promotion était en vue pour la plume. Peut-être l'Intérieur. Mais il fallait avoir de l'humour. Rires et chansons ou Les Grosses Têtes plutôt qu'Aristophane. L'avantage, c'était que les communiqués ne manqueraient pas. Avec toutes les condamnations du Ministre, ces juges qui faisaient leur travail en condamnant des policiers...

Le soir tombait dans le VIème arrondissement. Dans son vaste appartement, Papa préférait désormais le Lubéron, elle avait eu envie d'un bon feu de cheminée. Et pourquoi pas, avec un bon livre. De Romilly, son dernier, émouvant, surtout la fin, quand l'helléniste évoquait son âge, sa cécité et sa surdité. Et ses convictions intactes. Les bûchettes avaient été placées dans l'âtre. Restait à allumer. Et faire une belle flambée. Pour ça, rien de mieux que le truc de grand-père, placer un vieux journal sous les pignes de pin. Une allumette suffisait d'ordinaire. Elle prit le premier qui lui tomba sous la main. Elle jeta un coup d'œil, par habitude, ou par réflexe. Elle aimait lire ces actualités défraîchies, aussitôt publiées, aussitôt oubliées. Elle en négligeait même la cheminée parfois. 20 minutes, 15 avril 2007. Elle était bien contente de brûler un gratuit, cette presse qui ne vaut rien. Mani, qui faisait le ménage deux heures par semaine, avait dû le laisser traîner dans l'entrée, avant de le déposer près de la cheminée.

Elle aimait ces périodes d'avant les échéances électorales. Par chance, il y avait un entretien avec le candidat Nicolas Sarkozy. Elle lut. Et pensa à Jacqueline de Romilly, sa cécité, sa surdité, sa réclusion dans son appartement. Avec un peu de chance, elle n'en avait rien su. Elle ne savait pas ce que le désormais président de la République avait déclaré : "Vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais le contribuable n'a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d'argent pour créer des filières dans l'informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable mais l'Etat doit se préoccuper d'abord de la réussite professionnelle des jeunes".

 

Christophe Pébarthe, maître de conférences en histoire grecque à l'université Bordeaux 3.

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