Laissons tomber les masques!

Toutes les revues scientifiques classées, soit par l’AERES soit par le CNRS, soumettent les articles qui leur sont envoyés à la même procédure. Une fois toutes les mentions ou allusions de ou des auteurs dûment ôtées, les articles sont envoyés à des rapporteurs pour évaluation.

Toutes les revues scientifiques classées, soit par l’AERES soit par le CNRS, soumettent les articles qui leur sont envoyés à la même procédure. Une fois toutes les mentions ou allusions de ou des auteurs dûment ôtées, les articles sont envoyés à des rapporteurs pour évaluation. Les rapports, également ‘anonymisés’, sont ensuite renvoyés aux auteurs. En fonction de ces derniers, l’article est accepté pour publication, invité à être corrigé puis resoumis ou simplement refusé. Cette procédure dite du Double Blind Review permet en théorie d’assurer la qualité scientifique des publications tout en évitant les effets de réseaux, le copinage ou les vengeances personnelles. Son origine est ancienne, elle est ainsi déjà attestée au dix-huitième siècle, mais son usage a beaucoup évolué. Très prisée en sciences dures, elle fait cependant régulièrement l’objet de critiques et de discussions. Le choix des rapporteurs, tout d’abord, est délicat. Le referee, ou rapporteur en français, doit, en effet, être à la fois expert de la question discutée, et suffisamment distant de celle-ci pour ne pas à avoir prendre personnellement parti.  Un chercheur dont les travaux sont directement mis en cause par une nouvelle étude peut difficilement l’évaluer objectivement.

Le principe de l’anonymat des auteurs est indiscutablement bon. Il est sensé éviter les dérives et attaques personnelles. Il permet aussi d’éviter les discriminations sociales, sexuelles ou géographiques. Cela a d’ailleurs été prouvé par un certain nombre d’études. En pratique, cependant, il est quasiment impossible à respecter. Les articles circulent entre collègues et sont présentés publiquement avant d’être soumis à publication. Ils sont aussi aujourd’hui publiés en working papers sur les sites d’archives ouvertes tels que Academia, HAL-SHS, ou ResearchGate. L’hyperspécialisation des chercheurs au sein de leur discipline, enfin, réduit d’autant le cercle des possibilités. Tout le monde se connaît. Il est donc rare qu’un rapporteur ne sache pas qui est l’auteur de l’article qu’il rapporte, et lorsque c’est le cas, une simple recherche Google permet de l’identifier. Face à ce constat, de nombreuses revues scientifiques ont définitivement abandonné le Double Blind Review au profit du Single Blind Review, qui consiste à n’assurer que l’anonymat du rapporteur. C’est le cas aujourd’hui de la plupart des revues des sciences dures, et d’un nombre croissant de revues de sciences sociales.

Si l’on peut regretter la fin de l’anonymat de l’auteur, on peut en revanche s’interroger sur la pérennité de l’anonymat des rapporteurs. Le rapporteur joue le rôle du bon collègue, le 'pair', tout à la fois critique et stimulant. Pourquoi devrait-il donc rester anonyme ? La publication d’articles dans des revues à comité de lecture n’est d’ailleurs pas le seul lieu d’échanges et de critiques. J’ai participé à de nombreux colloques, et je n’ai encore jamais vu des auditeurs venir poser leurs questions masqués. Cela n’a d’ailleurs jamais été un frein à la critique franche, voire à l’attaque frontale. Cela fait partie des règles du processus de production scientifique. La critique, lorsqu’elle est publique, a au moins trois avantages sur la critique anonyme. Tout d’abord, elle permet d’identifier relativement aisément la part subjective ou idéologique de la critique. La critique ouverte est, ensuite, en général plus civilisée dans sa forme. Toutes les  critiques sont bonnes dans la mesure où elles respectent les règles élémentaires de la politesse. L’anonymat autorise malheureusement toutes les bassesses humaines, auxquelles chercheurs et universitaires n’échappent pas, et rares sont les éditeurs à censurer ou mettre en garde leurs rapporteurs. Enfin, et peut-être surtout, la critique publique donne un droit de réponse que l’anonymat ne permet pas. Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’auteur d’un article scientifique n’a pas la possibilité de contester la critique qui lui est faite, et qui devient donc de facto une sentence. Il serait donc bon que les rapporteurs, en règle générale, signent leurs rapports.

Les rapporteurs n’y ont-ils d’ailleurs pas intérêt eux-mêmes ? La critique, lorsqu’elle est constructive, est généralement bien reçue par les chercheurs, dont le principal but est de publier des articles de qualité. Or celle-ci bénéficie beaucoup du travail des rapporteurs. Pourquoi devrait-on alors cacher l’identité de ceux, qui par le travail et la connaissance qu’ils apportent à la réécriture des articles qu’ils reçoivent, contribuent significativement à les améliorer? A défaut d’une prise de conscience générale, et de l’appui des instances d’évaluation, aucune revue n’osera cependant abandonner seule le principe du Single Blind Review. En attendant, ce système conservateur et obsolète continue de saper les nouvelles vocations, de décourager les recherches les plus innovantes et de renforcer les discriminations de tous ordres. Il est donc temps de laisser tomber les masques.

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