Christophe Salvat
Chercheur au CNRS, membre du laboratoire Triangle, ENS de Lyon
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 26 févr. 2015

Roger-Pol Droit et les dérives de la philosophie

Christophe Salvat
Chercheur au CNRS, membre du laboratoire Triangle, ENS de Lyon
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après avoir publié Comment la philosophie peut nous sauver : 22 méditations décisives de Fabrice Midal, les éditions Flammarion publient La philosophie ne fait pas le bonheur... et c'est tant mieux de Roger-Pol Droit. Deux ouvrages complètement antithétiques à une semaine d’intervalle, chez le même éditeur. Le premier appartient à la longue liste de publications philosophiques ou pseudo-philosophiques qui, depuis dix ou quinze ans, remplissent régulièrement les rayons des librairies ou des boutiques de gares.  Le second s’insurge contre ce commerce spirituel, dans lequel il voit un détournement du véritable objet de la philosophie. Roger-Pol Droit dénonce justement la mode qui consiste à enrober le coaching ou la psychologie de magazines féminins d’une couche superficielle de philosophie pour lui donner une nouvelle légitimité intellectuelle. La philosophie, désertée par les étudiants, est devenue un phénomène de presse et d’édition. On fait désormais de la philosophie comme l’on fait des régimes amaigrissants : en achetant la dernière recette miracle du bonheur. Or, nous explique Roger-Pol Droit, la philosophie n’a pas pour but de rendre heureux. Son véritable objet est la recherche de la vérité : « Celui qui, au nom du bonheur, croit être subversif, travaille sans le savoir comme garde-chiourme. Sa révolte est une normalisation, son désordre une sécurisation. Parce que ce bonheur, on l’aura compris, n’est décidément qu’une abjection. Du coup, il est inepte, tout simplement, que des philosophes participent à sa glorification. L’idée même de faire l’éloge du bonheur, et plus encore de soutenir que la philosophie peut aider à l’atteindre, se révèle radicalement contraire au rôle critique qui est celui de la philosophie. »

Il a raison. Il ne suffit pas d’être armé d’une bonne théorie pour être heureux, cela serait trop simple. De quelle théorie pourrait-il d’ailleurs s’agir ? Kant l’a montré : il n’y a pas de savoir (objectif) du bonheur. Quant aux Anciens, le bonheur qu’ils ont recherché en usant de leur raison, n’a que peu de similitude avec celui des Modernes. Il était avant tout vertu. Nos contemporains, eux, veulent du plaisir. Ceux qui prônent un retour aux sources de la philosophie risquent d’être déçus. Mais sont-ils si nombreux ? On peut, en tout cas, difficilement accuser Luc Ferry d’être tombé dans un tel travers. Roger-Pol Droit ne nomme pas directement ses cibles, par savoir-vivre sans doute, mais au risque d’attaquer des hommes de paille. Passons. La philosophie n’est pas instrument du bonheur, et c’est tant mieux. Si le bonheur peut se définir comme une tranquillité d’esprit alors la philosophie, dont la nature même est de nous faire douter de tout, n’est certainement pas le meilleur moyen d’y accéder. C’est aussi tant mieux, et c’est un argument que l’on aurait aimé trouver chez l’auteur, parce que le bonheur n’est pas, et ne doit pas être, l’apanage des intellectuels.

Doit-on pour autant abandonner tout idéal de vie ? Doit-on abandonner l’idée, certes galvaudée, d’une vie construite ? Doit-on se résigner à se laisser porter par les heurs et les malheurs de la vie, sans juger ni sans s’interroger sur son sens ? C’est ce à quoi Roger-Pol Droit nous invite : « La vie est brute, nue, sauvage, désordonnée, inutile, incompréhensible, imprévisible, insupportable et bouleversante, démunie et terrifiante. Il n’y a aucun sens à dire qu’elle est heureuse ou malheureuse. Elle est, purement et simplement, dans son surgissement, son imprévisibilité, sa force créatrice, sa surprise infinie. » L’argument se perd dans la rhétorique. Ce n’est pas parce que la vie est imprévisible ou incontrôlable que vous ne pouvez pas en juger la qualité. Dire que l’on a été heureux, c’est admettre que les hasards de la vie (les ‘heurs’) nous ont été favorables. Nul besoin, donc, de faire des hommes des idiots insensibles pour montrer que la philosophie n’est pas l’instrument du bonheur. Sidgwick, pour ne nommer que lui, l’a très bien fait. La recherche consciente et rationnelle du bonheur est vouée à l’échec, elle est ‘self-defeating’ comme le disent très bien les Anglais. Le plaisir est d’autant plus intense qu’il est inattendu. Une critique du bonheur moderne, ou des méthodes modernes pour atteindre le bonheur, se passe, me semble-t-il, difficilement d’une critique de l’hédonisme. Roger-Pol Droit en fait pourtant l’économie. On peut le regretter, car – et il l’admet lui-même – c’est bien le plaisir, ou l’absence de déplaisir, qui se profile en fait aujourd’hui derrière la notion de bonheur.

Mais revenons au rôle de la philosophie. Acceptons l’idée que celui-ci n’est pas de vivre heureux. La fonction de la philosophie est de s’interroger, de questionner le monde qui nous entoure et de rechercher la vérité (quand il y en a une) : « Elle s’efforce, par exemple, d’élaborer ou de justifier les lois des conduites collectives, s’interroge sur le sens du pouvoir et sa justification, sur la légitimité du devoir et sa possibilité, sur la justice et ses contenus. » Certes, mais peut-elle réellement le faire sans s’interroger sur le sens et la valeur de la vie ? Comment peut-on, notamment, établir des règles morales (et civiles) tout en acceptant l’idée que la vie est, in fine, « brute, nue, sauvage, désordonnée, inutile, incompréhensible, imprévisible, insupportable et bouleversante, démunie et terrifiante » ? Comment justifier l’interdiction de voler, de violer, ou de torturer quelqu’un lorsque l’idée même de malheur est absurde ? Si la philosophie ne donne pas de recettes de bonheur, elle n’en est pas moins habilitée à donner de la valeur à la vie, ou plutôt à certaines vies. Toute la question est de savoir ce qui lui donne de la valeur. Heureusement pour nous, les philosophes, les vrais, ne se sont jamais accordés sur la réponse à donner à cette question. Les hommes ont donc toute latitude à vivre comme ils l’entendent. La philosophie, dans sa diversité, ne peut que les conforter dans leur singularité. Et c’est tant mieux.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Europe
Le double « je » de Macron au Parlement européen
Mercredi, à Strasbourg, Emmanuel Macron et ses adversaires politiques ont mené campagne pour la présidentielle française dans l’hémicycle du Parlement européen, sous l’œil médusé des eurodéputés étrangers. Le double discours du chef de l’État a éclipsé son discours sur l’Europe.
par Ellen Salvi
Journal — Médias
Bolloré : la commission d’enquête se mue en café du commerce
Loin de bousculer Vincent Bolloré, la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias s’est montrée approximative et bavarde, mercredi, au lieu d’être rigoureuse et pugnace. L’homme d’affaires a pourtant tombé un peu le masque, laissant transparaître ses attaches patriotiques ou nationalistes.
par Laurent Mauduit
Journal — International
Corruption en Afrique : le protocole Bolloré
Mediapart révèle de nouveaux éléments qui pointent l’implication personnelle de Vincent Bolloré dans l’affaire de corruption présumée de deux chefs d’État pour obtenir la gestion de ports africains. Après l’échec de son plaider-coupable, le milliardaire est présumé innocent en attendant son futur procès.
par Yann Philippin
Journal — Migrations
Dans le sud de l’Espagne, ces Algériens qui risquent leur vie pour l’Europe
En 2021, les Algériens ont été nombreux à tenter la traversée pour rejoindre la péninsule Ibérique, parfois au péril de leur vie. Le CIPIMD, une ONG espagnole, aide à localiser les embarcations en mer en lien avec les sauveteurs et participe à l’identification des victimes de naufrages, pour « soulager les familles ».
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
Présidentielles: penser législatives
La ficelle est grosse et d'autant plus visible qu'elle est utilisée à chaque élection. Mais rien n'y fait, presque tout-le-monde tombe dans le panneau : les médias aux ordres, bien sûr, mais aussi parfois ceux qui ne le sont pas, ainsi que les citoyens, de tous bords. Jusqu'aux dirigeants politiques qui présidentialisent les élections, y compris ceux qui auraient intérêt à ne pas le faire.
par Liliane Baie
Billet de blog
Élection présidentielle : une campagne électorale de plus en plus insupportable !
Qu’il est lassant d’écouter ces candidats qui attendent des citoyens d'être uniquement les spectateurs des ébats de leurs egos, de s'enivrer de leurs mots, de leurs invectives, et de retenir comme vainqueur celle ou celui qui aura le plus efficacement anéanti son adversaire !
par paul report
Billet de blog
Primaire et sixième République : supprimons l'élection présidentielle
La dissolution de l'Assemblée afin que les législatives précèdent la présidentielle devrait être le principal mot d'ordre actuel des partisans d'une sixième République.
par Jean-Pierre Roche
Billet de blog
Lettre aux candidats : vous êtes la honte de la France
Course à la punchline, postillonnage de slogans... vous n'avez plus grand chose de politiques. Vous êtes les enfants de bonne famille de la communication. Vous postulez à un rôle de gestionnaire dans l’habit de Grand Sauveur. Mais je suis désolée de vous apprendre que nous ne voulons plus d’homme providentiel. Vous avez trois trains et quelques générations de retard.
par sarah roubato