Après avoir publié Comment la philosophie peut nous sauver : 22 méditations décisives de Fabrice Midal, les éditions Flammarion publient La philosophie ne fait pas le bonheur... et c'est tant mieux de Roger-Pol Droit. Deux ouvrages complètement antithétiques à une semaine d’intervalle, chez le même éditeur. Le premier appartient à la longue liste de publications philosophiques ou pseudo-philosophiques qui, depuis dix ou quinze ans, remplissent régulièrement les rayons des librairies ou des boutiques de gares.  Le second s’insurge contre ce commerce spirituel, dans lequel il voit un détournement du véritable objet de la philosophie. Roger-Pol Droit dénonce justement la mode qui consiste à enrober le coaching ou la psychologie de magazines féminins d’une couche superficielle de philosophie pour lui donner une nouvelle légitimité intellectuelle. La philosophie, désertée par les étudiants, est devenue un phénomène de presse et d’édition. On fait désormais de la philosophie comme l’on fait des régimes amaigrissants : en achetant la dernière recette miracle du bonheur. Or, nous explique Roger-Pol Droit, la philosophie n’a pas pour but de rendre heureux. Son véritable objet est la recherche de la vérité : « Celui qui, au nom du bonheur, croit être subversif, travaille sans le savoir comme garde-chiourme. Sa révolte est une normalisation, son désordre une sécurisation. Parce que ce bonheur, on l’aura compris, n’est décidément qu’une abjection. Du coup, il est inepte, tout simplement, que des philosophes participent à sa glorification. L’idée même de faire l’éloge du bonheur, et plus encore de soutenir que la philosophie peut aider à l’atteindre, se révèle radicalement contraire au rôle critique qui est celui de la philosophie. »

Il a raison. Il ne suffit pas d’être armé d’une bonne théorie pour être heureux, cela serait trop simple. De quelle théorie pourrait-il d’ailleurs s’agir ? Kant l’a montré : il n’y a pas de savoir (objectif) du bonheur. Quant aux Anciens, le bonheur qu’ils ont recherché en usant de leur raison, n’a que peu de similitude avec celui des Modernes. Il était avant tout vertu. Nos contemporains, eux, veulent du plaisir. Ceux qui prônent un retour aux sources de la philosophie risquent d’être déçus. Mais sont-ils si nombreux ? On peut, en tout cas, difficilement accuser Luc Ferry d’être tombé dans un tel travers. Roger-Pol Droit ne nomme pas directement ses cibles, par savoir-vivre sans doute, mais au risque d’attaquer des hommes de paille. Passons. La philosophie n’est pas instrument du bonheur, et c’est tant mieux. Si le bonheur peut se définir comme une tranquillité d’esprit alors la philosophie, dont la nature même est de nous faire douter de tout, n’est certainement pas le meilleur moyen d’y accéder. C’est aussi tant mieux, et c’est un argument que l’on aurait aimé trouver chez l’auteur, parce que le bonheur n’est pas, et ne doit pas être, l’apanage des intellectuels.

Doit-on pour autant abandonner tout idéal de vie ? Doit-on abandonner l’idée, certes galvaudée, d’une vie construite ? Doit-on se résigner à se laisser porter par les heurs et les malheurs de la vie, sans juger ni sans s’interroger sur son sens ? C’est ce à quoi Roger-Pol Droit nous invite : « La vie est brute, nue, sauvage, désordonnée, inutile, incompréhensible, imprévisible, insupportable et bouleversante, démunie et terrifiante. Il n’y a aucun sens à dire qu’elle est heureuse ou malheureuse. Elle est, purement et simplement, dans son surgissement, son imprévisibilité, sa force créatrice, sa surprise infinie. » L’argument se perd dans la rhétorique. Ce n’est pas parce que la vie est imprévisible ou incontrôlable que vous ne pouvez pas en juger la qualité. Dire que l’on a été heureux, c’est admettre que les hasards de la vie (les ‘heurs’) nous ont été favorables. Nul besoin, donc, de faire des hommes des idiots insensibles pour montrer que la philosophie n’est pas l’instrument du bonheur. Sidgwick, pour ne nommer que lui, l’a très bien fait. La recherche consciente et rationnelle du bonheur est vouée à l’échec, elle est ‘self-defeating’ comme le disent très bien les Anglais. Le plaisir est d’autant plus intense qu’il est inattendu. Une critique du bonheur moderne, ou des méthodes modernes pour atteindre le bonheur, se passe, me semble-t-il, difficilement d’une critique de l’hédonisme. Roger-Pol Droit en fait pourtant l’économie. On peut le regretter, car – et il l’admet lui-même – c’est bien le plaisir, ou l’absence de déplaisir, qui se profile en fait aujourd’hui derrière la notion de bonheur.

Mais revenons au rôle de la philosophie. Acceptons l’idée que celui-ci n’est pas de vivre heureux. La fonction de la philosophie est de s’interroger, de questionner le monde qui nous entoure et de rechercher la vérité (quand il y en a une) : « Elle s’efforce, par exemple, d’élaborer ou de justifier les lois des conduites collectives, s’interroge sur le sens du pouvoir et sa justification, sur la légitimité du devoir et sa possibilité, sur la justice et ses contenus. » Certes, mais peut-elle réellement le faire sans s’interroger sur le sens et la valeur de la vie ? Comment peut-on, notamment, établir des règles morales (et civiles) tout en acceptant l’idée que la vie est, in fine, « brute, nue, sauvage, désordonnée, inutile, incompréhensible, imprévisible, insupportable et bouleversante, démunie et terrifiante » ? Comment justifier l’interdiction de voler, de violer, ou de torturer quelqu’un lorsque l’idée même de malheur est absurde ? Si la philosophie ne donne pas de recettes de bonheur, elle n’en est pas moins habilitée à donner de la valeur à la vie, ou plutôt à certaines vies. Toute la question est de savoir ce qui lui donne de la valeur. Heureusement pour nous, les philosophes, les vrais, ne se sont jamais accordés sur la réponse à donner à cette question. Les hommes ont donc toute latitude à vivre comme ils l’entendent. La philosophie, dans sa diversité, ne peut que les conforter dans leur singularité. Et c’est tant mieux.

 

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Tous les commentaires

Intéressant votre texte....

A mon avis…

La philosophie, au-delà des mots c’est donner du sens à nos actes…

Une idée qui ne se traduit pas au concret, dans la vie réelle, n’est que spéculation, conceptuelle… Elle reste spécieuse.

La philosophie s’enracine d’abord, me semble t’il, dans la fuite des souffrances….

Morales et physiques…

La philosophie s’enracine dans les nerfs, dans notre être sensible.

La philosophie prend en compte la relation au biotope qui est le notre et l’évolution du non-sensible vers le sensible…

D’où le respect "obligé" vis-à-vis de l’animal être sensible!

La philosophie se situe aussi au niveau de l’individu, s’occupe de l’individu…

L’individu qui organise sa vie en fonction de ses idées (et non de ses concepts... par trop sorbonnard) fait de la philosophie !

Et si elle est une réponse et l’illustration du propos de R. Pol Droit constatant une subordination qui limite la liberté : « La vie est brute, nue, sauvage, désordonnée, inutile, incompréhensible, imprévisible, insupportable et bouleversante, démunie et terrifiante. Il n’y a aucun sens à dire qu’elle est heureuse ou malheureuse. Elle est, purement et simplement, dans son surgissement, son imprévisibilité, sa force créatrice, sa surprise infinie. », elle ne s’en tient pas à cela.

Ma liberté est mon adaptation à ces contraintes....

Le philosophe choisi une action au sein d’une société et s’en tient au propos très simple, mais lumineux : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit ! »

Mais la philosophie est hors du champ de la loi (même si elle la discute – Rousseau), hors du champ du droit (laissons cela au législateur)…

Alors…

La philosophie est-elle habilitée à donner de la valeur « à certaines vies » ???

A mon avis

Certaines vies sont exemplaires. Diogène de Sinope par exemple… Ou Buridan qui érige le doute en fondement de la loi… Et la science en fondement de la pensée…

Mais ce n’est pas le rôle du philosophe que d’évaluer, de noter, de juger…

Laissons cela aux religieux, aux historiens et aux politiciens…