Pierrot et Omar ne mourront jamais

L’un restera à jamais ce bellâtre poète et lunaire qui tente d’écrire sur la plage de la Treille dans la lumière écrasante de l’île de Porquerolles. L’autre restera à jamais cette ombre glissante dans les ruelles obscures de Baltimore. Les pleins feux pour l’un et quelques lignes pour l’autre.

Au milieu des montagnes d’hommages qui se succèdent sur tous les plateaux (radio, télé, papiers) depuis l’annonce du décès de Belmondo, j’ai découvert que l’acteur Michael K. Williams avait été retrouvé mort dans son appartement de Brooklyn. Si tout oppose ces deux acteurs, voilà que la mort les rassemble dans le fil des news. Et cet étrange synchronicité me donne envie de creuser la chose.

Creuser… Quel drôle de mot en pleine période de d’hommage national…

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Ce sont chacun de jeunes trentenaires quand ils se retrouvent embarqués dans ces rôles qui vont changer leurs vies. En 1965 pour Jean Paul Belmondo lorsqu’il reprend le rôle que Jean Luc Godard avait prévu de donner à Michel Piccoli dans le film Pierrot le fou. En 2002 pour Michael K. Williams lorsque David Simon lui confie le rôle d’Omar Little au milieu du casting pléthorique de la série chorale The Wire.

Trente ans, le bel âge. Il ne sont ni jeunes, ni vieux. Ils ont chacun un parcours qui mêle leurs origines sociales et leur volonté de monter sur les planches, de faire vivre les mots, d’incarner, de briller.

Boxeur indiscipliné dans les plus grandes écoles de la bourgeoisie parisienne d’où il se fait régulièrement renvoyé, l’acteur français découvre sa passion pour le métier de comédien à l’occasion d’une pause dans sa vie tumultueuse, une tuberculose qui le fait quitter ses terrains de jeux favoris (cyclisme, football, boxe, bar du coin) pour un traitement au vert, dans le Cantal. Il en revient gonflé à bloc et enchaine les cours de théâtre pour intégrer le conservatoire national où il accepte un peu mieux la rigueur de l’enseignement (il y reste 4 ans) mais où il fait souvent le con au sein de « la bande du conservatoire ». Une bande qui s’élargie au fil des rencontres et des beuveries : Jean Rochefort, Jean Pierre Marielle, Bruno Crémer, Pierre Vernier, Michel Beaune, Guy Bedos…

En 1956, lors du concours de sortie du Conservatoire, il interprète une scène d’un Feydeau. Le public l'acclame, mais le jury présidé par Marcel Achard lui fait payer sa désinvolture en lui interdisant l'entrée à la Comédie-Française. Les camarades de Belmondo le portent en triomphe pour le soutenir, tandis qu'il adresse un bras d'honneur aux jurés. Un de ses profs du Conservatoire, Henri Rollan, lui dit alors : « Le professeur ne t'approuve pas, mais l'homme te dit bravo ».

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La bohème désinvolte de la vie parisienne du milieu des années 50 n’a rien à voir avec les quartiers mal famés de Brooklyn des années 90. Entre ses petits jobs et ses galères de quartiers, Michael K. Williams ne va pas au bout de son année de formation d’acteur à la National black theater. C’est sans doute trop compliqué de tout mener de front. Et puis il ne veut peut-être pas se bloquer dans cette façon de développer une « théorie noire du jeu d’acteur et de l’émancipation ». Sans doute ne souhaite-il pas se retrouver dans des rôles définis par sa couleur de peau. Lorsqu’il a 25 ans, il se retrouve dans une bagarre entre deux bandes rivales. Il se fait tailladé le visage avec une lame de rasoir.

Vivant parfois dans la rue, le jeune new-yorkais se passionne pour la danse et se retrouve parfois dans des clips de Madonna ou de George Michael. C’est comme ça qu’il se fait repérer pour des petits rôles, comme celui du petit frère du rappeur 2Pac dans le film Bullet (aux côtés de Mickey Rourke et Adrien Brody). Que ce soit le sujet du film (replonger dans la violence en sortant de prison) ou la collaboration avec 2Pac (figure passionnante, controversée et violente qui deviendra une légende du rap après son assassinat peu après ce tournage), tout dans ce démarrage dans le métier d’acteur renvoie à Michael K. Williams ses origines et les difficultés de s’en extraire.

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Pour l’un comme pour l’autre, il y a quelque chose de logique dans le fait de se retrouver dans ces rôles de leurs vies.

Belmondo arrive avec sa désinvolture naturelle, son sourire carnassier et sa beauté désarmante. Bon c’est sûr qu’il a déjà 36 films derrière lui (dont À bout de souffle et Une femme est une femme, déjà avec Godard, et puis Le Doulos, Cartouche, Un singe en hiver, L’homme de Rio, Léon Morin, prêtre…) donc les deux hommes d’une trentaine d’années ne partent pas du même endroit…

Williams arrive avec son visage magnifique traversé par une immense cicatrice, son corps de danseur souple et vif et cette volonté de casser les idées reçues sur le monde d’où il vient.

Barack Obama déclarera que Little Omar est son préféré parmi la kyrielle de personnages haut en couleur de cette série culte. Il faut dire que sa trajectoire et son interprétation est époustouflante. Il y incarne un trafiquant de drogue dans un univers sombre où son homosexualité le force à devenir encore plus violent qu’il ne le voudrait.

Ce personnage devient un symbole au sein du combat LGBT, un genre de chevalier blanc qui n’a pas peur de partir seul dans une guerre (le fusil dans le manteau) contre tout ce qui ne fonctionne pas. Acceptant même de collaborer avec certains flics pour faire tomber des cartels entiers. La puissance de la série est d’ailleurs dans la complexité de ce portrait d’une société où tout semble interconnecté autour du trafic de drogue (policiers, trafiquants, hommes politiques, dockers, enseignants, journalistes). Une grande série de 5 saisons qui est encore étudiée dans de grandes écoles pour mieux appréhender cette complexité. Son créateur David Simon connait par cœur ce sujet qu’il a couvert pendant 12 ans au sein de la rédaction du Baltimore Sun, et au sujet duquel il avait déjà publié un livre en 1991 intitulé Homicide : year on the Killing Streets.

Après avoir explosé dans The Wire, Michael K. Williams va se retrouver avec une multitude de propositions aussi bien dans le cinéma que pour le petit écran. Il profitera de sa notoriété pour se battre pour sa communauté au sein d’associations, ou en produisant un documentaire intitulé Black Market sur le marché noir de la drogue et des armes à feu.

Pour Belmondo, le rôle de Ferdinand Griffon (alias Pierrot le fou) va être le démarrage de l’itinéraire d’un enfant gâté du cinéma. Quel autre acteur peut se retrouver avec la chance de passer du cinéma Art et essai au cinéma grand public/grand spectacle avec autant de légèreté ? Retournant dans l’un comme dans l’autre (produisant l’un et l’autre) avec la même simplicité, la même générosité. Avec toujours ce « Badaboum » qui invite à accueillir ces nouvelles apparitions avec truculence. Sa façon de porter les mots, quel qu’ils soient, de leur donner un écrin, de leur donner vie.

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Si Belmondo a droit à toutes les Unes et toutes les éditions spéciales, après une vie longue et douce, pleine de joies et de richesses (sa « ligne de chance »), Williams a droit à une polémique sur les causes de son décès lié à ce qu’il combattait (sans doute une overdose).

Mais je vous invite à retenir ses mots tirés d’un interview dans Télérama en avril 2018, dans lequel on lui demandait comment se déroulait le tournage de la saison 3 de Hap & Leonard qui se déroulait dans un petit village texan raciste, dominé par le Ku Klux Klan :

« Quand je prends ma voiture pour aller sur le plateau, je passe devant des propriétés où s’affiche fièrement le drapeau confédéré. Nous n’avons pas cherché à réagir à l’élection de Trump [dans cette série], mais ce genre de récit, amusé, a priori léger, peut marquer les esprits. Dans son dernier album, Jay-Z chante “on ne peut pas guérir ce qu’on garde dans l’ombre”. Depuis que Trump est élu, l’Amérique se regarde droit dans les yeux. C’est comme ça que commence la guérison… »

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Faire le parallèle, comme ça, entre deux personnages que tout oppose (Pierrot et Omar), m’invite à regarder le monde comme il est, aussi bien sa face lumineuse et rayonnante, que son côté sombre et complexe. Chercher la beauté dans chacune des faces du Yin et du Yang : dans l'ombre qui dessine les figures et dans cette petite lumière qui se reflète dans l'obscurité d'un regard.

Prendre toutes ces contradictions qui font que le monde est comme il est :

Construit par les possibilités et les besoins de chacun

Détruit par les possibilités et les besoins de chacun

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