Cobra kai, Karaté Kid, Aristote, Diderot et Rousseau

analyse des influences philosophiques de la série américaine "Cobra Kai" adaptée du film "Karaté Kid" (1984)

 

s592
Cobra kai, de la dramaturgie d’Aristote aux paradoxes de Diderot et Rousseau, les amis irréconciliables.

« Cobra Kai », la série qui fait revivre les personnages de « Karaté kid » (le film de 1984 réalisé par John G Alvildsen bien sûr, pas le remake de 2010 dont je serais bien incapable de pouvoir parler) est beaucoup plus qu’un simple hommage vintage. J’adore « Stranger things », où on peut voir que les frères Duffer sont aussi complètement biberonné aux grands succès cinématographiques des années 80, mais là avec « Cobra Kai », on est face à une œuvre dont les qualités dépassent la simple citation d’un genre cinématographique.

Promis, je vais m’évertuer à ne rien divulgâcher (parce qu’il faut voir cette série géniale) mais il y a beaucoup, beaucoup (BEAUCOUP !) de choses à dire sur cette série.

 

     .

 

Alors d’abord, sur l’héritage de la « Poétique » d’Aristote.


telecharge
Partout les scénaristes américains brandissent cette œuvre majeure qui a plus de 2300 ans.
Des heureux hasards de la vie m’avaient fait participer à la première édition du « screenwriting expo » en 2002, où dans chaque salle du Convention center de Los Angeles, tous les scénaristes, les coachs et les « script doctor » ne parlaient que de la « Aristotle poetics three act structure ».

Ni « Karaté Kid » ni « Cobra Kai » n’échappe à ses règles dramaturgiques qui sont appliquées aussi bien dans la construction générale du récit que dans le détail de chacune des scènes. Allant régulièrement d’un point A à un point B dans une oscillation de bonnes et de mauvaises nouvelles, créant la stimulation permanente du spectateur. C’est ce qu’on retrouve partout depuis des années dans tous la plupart des scenarii. C’est utilisé avec une efficacité presque systématique dans le cinéma américain, et de façon beaucoup plus subtile dans le cinéma français (même si c’est régulièrement moins linéaire, avec des relances dramatiques un peu plus floues, un peu moins accentuées). Moi, j’adore ce genre d’horlogerie, quand elle est bien conçue, ni trop téléphonée, ni trop hasardeuse. C’est un vrai régal. Ce n’est pas facile à mettre en place, il faut bien concevoir les situations dramatiques pour qu’elles s’imbriquent à la perfection.
Aristote commence sa présentation de « la poétique » avec le concept d’imitation : « Le fait d'imiter est inhérent à la nature humaine dès l’enfance ; et ce qui fait différer l'homme d'avec les autres animaux, c'est qu'il en est le plus enclin à l'imitation : les premières connaissances qu'il acquiert, il les doit à l'imitation, et tout le monde goûte les imitations. ».
Dans sa façon d’assumer cet héritage, « Cobra Kai » a quelque chose de très classique. Il s’agit à la fois d’imiter la société américaine et le monde contemporain tel qu’ils sont : complexité d’une société américaine où des riches peuvent devenir pauvres à tout moment dans la précarité d’un monde néolibéral où la violence apparaît parfois comme la seule façon de survivre (d’où le slogan de Cobra Kai « strike first, strike hard, no mercy »), inversement opportunité de cette même société qui permettait à des pauvres de devenir riches il y a 30 ans (est-ce toujours possible actuellement ?), des adolescent ultra connectés vivant des relations complexes avec des parents boomer qui s’accrochent aux choses qu’ils pensent pouvoir comprendre de la société et de leurs enfants à partir des perceptions de leur propre enfance…
karate-kid-le-moment-de-verite
A travers l’évolution entre « Karaté Kid » et « Cobra Kai » on voit à la fois qu’on ne parle pas de la même époque, mais que le travail scénaristique a gagné en profondeur et en épaisseur depuis les années 80. Et j’ai l’impression que ce n’est pas lié qu’au travail des scénaristes (le travail du show runner et des scénaristes de deux saisons de 10 épisodes de 45 minutes n’est pas le même que celui du scénariste d’un film de 120 minutes), mais que cette évolution est aussi liée à l’exigence et à la maturité des spectateurs (maturité qui existe chez les spectateurs les plus jeunes, tels que mes enfants de 12 et 14 ans). A force d’avoir un choix colossal, le spectateur se met à avoir une attente forte. Et son attente n’est pas conditionnée que par le casting, la qualité des effets spéciaux ou le genre cinématographique. Le spectateur a des attentes de stimulations intellectuelles de plus en plus forte. 30 ans après l’histoire binaire de « Karaté Kid » (le « gentil » Danny LaRusso dans son kimono blanc et le « méchant » Johnny Lawrence dans son kimono noir), les personnages (comme les acteurs) ont vieillis et se sont chacun installé dans une vie qui transcende l’image de fin (le tournoi/combat/climax final de Karaté Kid avec le coup de pied spectaculaire que le « gentil » LaRusso inflige dans la tête du « méchant » Johnny après s’être tenu sur un pied en battant des bras). En effet la série commence dans une situation qui est la suite logique du film : Après ce combat, le « gentil » LaRusso a tout réussi dans sa vie, il est devenu un des plus grands concessionnaires de la ville, il vit dans une superbe maison avec sa femme sublime et aimante et ses deux enfants adorables (une ado magnifique, bien élevée et timide qui fait fantasmer tout le collège, et un enfant énorme qui ne lève pas les yeux de ses jeux vidéo et de sa junkfood américaine) ; de son côté le « méchant » Johnny survit dans des petits boulots qui lui permettent à peine de payer le loyer de son appartement pourri et ses bières, il n’a aucun contact avec son ado de fils qui vit pourtant dans la même ville avec une mère alcoolique. Il rumine à chaque fois qu’il se retrouve face à une publicité de LaRusso Automobile (à la télé, sur les panneaux d’affichage) qui met systématiquement en scène le passé d’ancien champion régional de son patron (« we kick the competition »).
Pour revenir sur l’ « imitation » d’Aristote, on peut dire qu’on touche ici carrément à la caricature. Mais il ne faut pas s’arrêter sur ce chapitre d’exposition, car leurs chemins vont être amener à se rencontrer à nouveau (il serait dommage de vous dire comment, mais l’horlogerie dramaturgique est d’une très belle qualité) et même si chacun va décider de remettre son kimono (c’est en réalité plus complexe que ça, mais encore une fois je ne voudrais pas donner trop de détail), kimono noir pour l’un et kimono blanc pour l’autre, la série va petit à petit délaver la binarité de ces couleurs et chaque personnage va gagner en complexité et en enjeux personnels.

 

      .

 

Sur la vie des acteurs derrière la vie des personnages.
Sur le « paradoxe du comédien » de Diderot

34 ans après le succès planétaire de la série qui met en scène les turpitudes d’une bande d’adolescents plus ou moins bien influencés par leurs « sensei » (plus que leurs profs de karaté, leurs maîtres à penser le monde, leur modèle pour construire leur vie d’adulte en devenir), on ne retrouve pas seulement les deux personnages principaux (l’acteur « gentil » Ralph Macchio et l’acteur « méchant » William Zabka), mais aussi pleins de second rôles du casting de 1984 (et ça va de surprise en surprise au fil des saisons mais je ne vous en dirait pas plus). Enfin du moins ceux qui sont encore là, car Pat Morita qui incarnait le mystérieux professeur Miyagi (rôle pour lequel il a été nommé aux oscar) est décédé en 2005. Sa disparition est même au cœur des problématique de son ancien élève, le « gentil » LaRusso. John G. Avildsen, le réalisateur de cette saga est lui aussi décédé d’un cancer en 2017, au moment du lancement de la production de cette série. Et il est fort à parié qu’un des épisodes (« à droite », le 6eme épisode de la 2eme saison) soit un hommage à celui qui a réuni tous les acteurs de ce casting originel.

karate-kid-crane-kick
Imaginez la chance immense pour un acteur, de pouvoir incarner un personnage trente ans après.
Le même personnage, mais plus fort de trois dizaines d’années de maturation, non seulement pour l’acteur, mais aussi pour le personnage. C’est là qu’on en arrive au « paradoxe sur le comédien » que Denis Diderot a rédigé entre 1773 et 1777. Ce principe de distanciation fut appliqué un siècle et demi plus tard dans la dramaturgie de Bertold Brecht qui expliquait (dans son « Petit Organon pour le théâtre ») chercher « la frontière de l’esthétique et du politique » à travers l’acte théâtral dans la société. Chez Diderot la chose est plus universelle, comme l’encyclopédie au bout de laquelle il arrive après 20 ans d’ouvrage, lorsqu’il se penche sur « le paradoxe du comédien ». Selon le « sensei » d’art dramatique russe Constantin Stanislavski (dont l’enseignement a notamment influencé le célèbre cours new-yorkais Actors Studio…) cette œuvre de Diderot est un des plus importants ouvrage théoriques sur le jeu d’acteur. Dans cette idéal théorique, l’acteur se détache de son rôle en se fabriquant un modèle idéal du personnage. Cette posture permettrait selon Diderot de ne pas s’épuiser dans la recherche d’une sensibilité (qui finirait pas lasser l’acteur comme le spectateur) mais de s’évertuer à travailler une technicité de la représentation. Il est inutile de rappeler l’influence de l’Actor Studio dans le cinéma (et l’industrie des séries) hollywoodien(nes). « Cobra Kai » c’est un mixe époustouflant entre cette technicité dramaturgique et une autre technicité tout aussi exigeante qu’est celle que requiert la maitrise des arts martiaux.
Le résultat est spectaculaire.

Pour finir, cette série est aussi (pour moi) le fruit de l’héritage du « contrat social » de Rousseau.
Alors d’abord il y a une infinité de touches politiques tout au long de cette série aux allures légères d’un teenmovie. Du fait qu’on passe presque plus de temps avec les enfants de nos anciens héros (qui deviennent à leur tour des « sensei », des maitres) qu’avec nos anciens champions de karaté, on a l’impression qu’il s’agit encore (comme dans « Karaté kid ») d’une gentille façon d’apprendre à grandir. Mais d’une part la vie et l’éducation des teenagers n’est pas aussi simpliste que dans les années 80, et d’autre part, nos anciens ados sont suffisamment présents pour offrir une excellente critique des évolution personnelles qu’offre la société américaine. Au fil des épisodes, deux visions sociales et politiques s’opposent (à travers la vision de chacun de ces deux anciens héros d’un teenmovie) et le « contrat social » se dessine peu à peu entre ces deux visions. Dans l’avancé de chacun de ces personnages, il se dessine peu à peu un monde ou chacun des deux pourrait trouver sa place, sa liberté et une sensation d’égalité. Si on arrive à faire abstraction des histoires d’amour (obligatoirement omniprésente dans un teenmovie digne de ce nom) ce dessin social prend corps de façon encore plus visible dans les histoires des adolescents de cette série qui forment deux groupes philosophiques autour de nos deux héros.

Passer de Diderot à Rousseau à travers les relations conflictuels entre deux personnages de fiction que tout oppose, c’est une façon (comme l’aime Aristote) d’aborder la réalité dans l’imitation… Il y a quelque chose d’ironique.

capture-d-e-cran-2020-08-26-a-14-56-03
Dans la géniale émission « les chemins de la philosophie » (sur France Culture), Adèle Van Reeth comparait l’amitié de Rousseau et Diderot à celle du chien et du renard dans le dessin animé « Rox et Rouky ». L’amitié impossible entre un chien (« sociable, empathique, fidèle et chasseur ») et un renard (« sauvage et pourchassé »), qui finiront d’ailleurs par chacun retrouver la nature véritable qui les rend incompatibles. 
Cette une amitié exigeante, philosophique naît avec passion dès qu’ils se rencontrent en 1742 (ils ont alors 30 ans). Il trainent dans les même cafés, lisent les mêmes livres, passent leurs temps à échanger sur leurs lectures et leurs pensées, il partagent une exigence intellectuelle, une certaine passion philosophique pour la notion de « vertu », même si chacun s’arrange avec sa façon d’accorder la parole et les actes.
Mais leur amitié va peu à peu souffrir de conceptions discordantes du monde et des grandes choses qui les passionnent. Rousseau participe à l’aventure de l’encyclopédie de son ami mais ne croit pas en ce projet. Il trouve toute cette énergie veine. Son admiration le fait excuser son ami de s’embarquer dans une telle entreprise. Pour Rousseau la « philosophie » est un terme péjoratif et il va peu à peu admettre que Diderot est la tête de liste des nouveaux philosophes moderne qu’il ne supporte pas.
Au fil des années, la divergence de leurs points de vue (et de leur disponibilité) va envenimer leur amitié au point de devenir irréconciliable. Alors que Diderot vit au milieu d’une foule de gens, une foule d’artistes, de philosophes, d’auteurs participants à l’entreprise de son encyclopédie, Rousseau préfère le terme de « sage » (à celui de « philosophe ») avec une position de replis (d’ermite) qu’il idéalise. La brouille va commencer dans de gentils petits échanges puis devenir une série de déclaration de guerre : En 1757, Rousseau a envoyé à Diderot une des premières ébauches de son roman « Julie ou la Nouvelle Héloïse » et il attend des retours de Diderot (qui est submergé de travail avec son encyclopédie). Leurs échanges seront de plus en plus enflammés. Rousseau, souhaitant une attention exclusive de son ami à qui il fait des déclarations immodérées et enflammées. Diderot étant incapable d’offrir autant de temps et de passion au milieu de tous les articles qu’il doit relire et dont il coordonne la rédaction, il défend sa façon de vouloir être libre au milieu tous ses amis.

La brouille deviendra fatale, la même année, à cause d’une réplique dans « le fils naturel », consécration théâtrale tant attendu pour Diderot, peu après avoir perdu son père avec lequel il venait de se réconcilier (il faut dire que son père l’avait carrément fait mettre en prison dans sa jeunesse). Bref dans « le fils naturel », un des personnages dit à un autre « L’homme de bien est dans la société et il n’y a que le méchant qui soit seul ». Il n’en faut pas moins pour Rousseau qui croit y entendre une attaque directe contre sa personne… Lui l’ermite, l’homme seul… Ils ne se reverront plus jamais.

Plus tard, à l’article de la mort, la relation est toujours aussi tendue entre les deux anciens amis. Chacun craint ce que l’autre pourrait inventer comme médisance dans le testament de l’autre. Ils se sont tellement fait de mal l’un et l’autre, par textes ou discussions de salons interposés… Craignant le testament posthume que prépare Rousseau, Diderot écrit « quand le serpent est mort, le venin, lui, vit après ».

Belle citation pour clore cette trop longue et étrange critique de « Cobra Kai »…

Un grand merci à Christophe Chatel de m’avoir conseiller cette série géniale qui est aussi une douce madeleine de Proust puisqu’elle m’a fait me plonger dans le souvenir des interminables soirées passionnées avec François Thollet et Roland Buffet devant tous ces films de genre qui ont construit notre adolescence et donc notre façon d’être adulte…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.