Christophe Thollet Vigere
aérosculpteur, motion designer, vidéaste et couteau suisse pour des artistes
Abonné·e de Mediapart

85 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 avr. 2022

On est mal

Au lendemain de ce premier tour des élections présidentielles , j'analyse les enjeux du second tour et le risque du manque de vote barrage.

Christophe Thollet Vigere
aérosculpteur, motion designer, vidéaste et couteau suisse pour des artistes
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

On est mal.

Encore plus mal que ce que je pouvais imaginer dans la dernière semaine (avant le premier tour). Toute la semaine dernière je me mordais les lèvres pour ne pas embêter tout le monde sur les réseaux sociaux avec les enjeux de ce premier tour parce que je ne voulais pas faire de prosélytisme, je ne voyais pas ce que mon avis pouvait apporter au débat. Et puis j'imaginais que tout le monde avait compris que Macron allait arriver aux deuxième tour, et que son rival allait être soit Lepen soit Mélenchon. Visiblement tout le monde ne l'avait pas compris. Ou seulement 5% de l'électorat de gauche qui a décidé de se pincer le nez pour voter Mélenchon. Pour en avoir beaucoup discuté, je sais à quel point ça a été difficile pour certains d'entre eux...

Je ne veux blâmer personne parce que ça me paraît important de suivre ses convictions les plus profondes et que chacun des amis de gauches traverse déjà un moment suffisamment difficile depuis dimanche soir. Mais quand même, quel dommage... 1% de plus et on évitait de devoir supporter la voix de Marine LePen pendant cet entre deux tours, et peut-être même bien pire, bien plus longtemps...

On est mal parce que je viens de découvrir que le débat de l'entre deux tours ne va pas du tout être le spectacle lamentable d'il y a 5 ans et j'ai l'impression que la conjonction est très favorable au vote pour le rassemblement national.

© radio France

Hier matin j'ai écouté Marine Lepen pendant presque 1h sur France Inter et le moins que l'on puisse dire c'est qu'elle a bossé. Elle y enchaîne des sujets sociaux avec une dextérité impressionnante et une très grandes connaissance de chacun des sujets. Elle y parle de pouvoir d'achat, de proportionnelle à l'assemblée nationale, de référendum d'initiative citoyenne, d'impôt sur la fortune financière, de combat contre les fraudes à l'importation. Franchement elle a été super impressionnante avec pleins de propositions qui interpellent notre démocratie. Elle amène son interdiction du foulard en défendant le droit des femmes. Elle évite savamment de répondre aux questions qui fâchent (sur ce que serait son gouvernement, ou sa préférence nationale). Elle finit même l'interview en disant que pour elle, le pire moment de l'histoire c'est la collaboration. J'en suis sorti complètement terrorisé.

Suite à ce que je viens d'entendre j'imagine le débat télévisé dans lequel elle va se confronter à Macron et je suis très très très inquiet. Je pense qu'il n'est pas prêt à ce qui va lui tomber dessus.

Le cœur du problème c'est que dans les élections à venir, vont s'additionner les votes d'adhésions, les votes de barrage et les votes de sanctions. Et que ni l'abstention ni le vote blanc ne comptera dans le résultat.

Chacun des deux candidats dispose d'un électorat d'adhésion, qui, si on fait les calculs pose une victoire de Macron dans un mouchoir de poche.

Le vote barrage grossit l'avantage de Macron.

Mais le vote contestataires va contre-balancer la situation qu'installe ces votes en donnant plusieurs voix d'avance à LePen. "Putain Marine LePen quoi ?!" Comme le chante Philippe Katerine en racontant qu'il la suit en sortant de la maison de la radio.

© le Figaro

Le vote d'adhésion est un bloc solide chez Macron comme chez LePen et ce, quelque soit les propos de leur candidat. Ils peuvent donc dire ce qu'ils veulent. Leur électorat suivra en comprenant l'intérêt de ratisser très large, loin des discours inhabituels... Sauf que Marine LePen peut vraiment dire tout ce quelle veut, alors que Macron est coincé dans le "projet" qu'on a déjà vu à l'œuvre.

Un "projet" qui met en péril le vote barrage puisque de nombreux français refusent de vivre encore un mandat comme ça. Beaucoup risquent de préférer le vote blanc ou l'abstention.

Pour ce qui est du vote de sanction, il est plus difficile à cerner, en terme de volume c'est la grande incertitude de cette campagne. Enfin c'est surtout le grand risque.

Il concerne des électeurs qui en ont marre non seulement du mandat qu'ils viennent de traverser (à cause de la baisse du pouvoir d'achat, du pass vaccinal, des violences policières, de l'impunité judiciaire des membres du gouvernement, ou simplement à cause de l'enrichissement des plus riches alors que les fins de mois sont plus difficiles que jamais). Mais aussi d'une manière plus générale ce vote de sanction peut être adressé à tous le monde politique neo libéral qui installent depuis plusieurs décennies la dislocation des services publiques.

En listant ces agacements de façon aussi rapide je ne cherche pas à leur donner raison (parce que je sais que chacun de ces sujets est en réalité beaucoup plus complexe) mais simplement à faire entendre leur existence et les risques qu' ils amènent.

Il faut dire que depuis la primaire du ps de 2017, c'est le bordel de partout.

Depuis que Valls a préféré aller chez les marcheurs que d'honorer ses engagements dans la campagne de Hamon, la France en marche a été un aspirateur à personnalité politique dont on mesure la dangerosité dans chacune des dernières élections. Les socialistes, Europe écologie les verts, tout y passe. Même les républicains n'échappent pas à cette crise majeur de leur représentativité électorale. C'est comme si tout n'existait plus qu'au centre, comme si il n'y avait plus besoin du ps ou de lr parce que la synthèse serait trop parfaite dans ce centre jeune, dynamique et très largement issu de la société civile.

En plus de perdre des forces vives et des électeurs, ces mouvements "Macron compatibles" (ps, lr, eelv) se retrouvent en effet englober dans une exaspération générale systémique qu'on a vu défiler avec des blouses blanches, des robes noirs, des gilets jaunes ou des marches pour le climat.

Il y a donc un risque immense.

Ce risque il va s'amplifier encore plus si Macron décide de faire campagne sur son bilan ou son programme (or il y a peu de chance qu'il fasse autre chose). Plus il va parler du cœur de son projet, plus il va faire campagne pour les volets sociaux du programme de LePen qu'elle ne va pas manquer de mettre en avant.

Face à cette situation, personnellement je ne vais pas me contenter de ne pas voter LePen.

je vais voter contre elle en votant Macron.

© Allan Barte

Ça fait super mal au cul parce que le projet En Marche c'est tout ce que je déteste. C'est le laisser faire neo liberale au service des plus riches et la destruction des services publiques (de nos hopitaux à nos écoles), c'est l'efficacité et la productivité dans un mépris de ce que pourrait apporter la vision neo Keynésienne de l'économie (avec par exemple la planification qui était dans le programme en commun), c'est l'acceptation d'une parole décomplexée vis à vis d'une minorité de musulman (avec la reconnaissance de "l'islamo gauchisme", là où Melenchon défendait un créolisation de notre société) c'est un louvoiement permanent pour ménager la chèvre et le chou, la vente d'armes et l'inaction climatique (pour reprendre l'intitulé du "procès du siècle"), les tapis rouges pour les plus grands dictateurs et les niches fiscales pour les entreprises (et les particuliers) les plus riches....

Bon bref ça fait super chier mais ce sera toujours mieux que tout ce qu'il se cache derrière les belles promesses de LePen. Il faut bien comprendre que la baisse de tva et d'impôt qu'elle présente dans son programme va inexorablement provoquer une austérité budgétaire encore plus terrible que ce qu'on connaît depuis 30 ans. Toutes ses horreurs de préférences nationales (dont le projet de loi sur l’immigration n'est que la partie immergée de ces réformes hyper inquiétantes) sont dors et déjà signalées par de nombreuses ONG qui défendent les droits de l'homme. Cette politique nationaliste est inquitantes non seulement pour nos concitoyens musulmans mais aussi vis à vis de la violence djiadiste qu'elle ne manquera pas de générer, en nous faisant revivre dans une spirale securitaire paranoiaque.

Alors que la troisième partie du dernier rapports du GIEC vient de sortir, il faut aussi comprendre qu'avec le climato scepticisme qui s'installerait au pouvoir avec Le Pen on perdrait encore plus de temps pour construire une société décarbonée, qu'on en perd actuellement avec la croissance verte en marche.

C'est terrible pour moi d'imaginer qu'autant de français soient tentés par le vote de contestation. Un vote qui, à force d'entendre les belles promesses de LePen, pourrait même se transformer en vote d'adhésion. En ce sens Mélenchon a raison de répéter 15 fois "il ne faut pas donner une seule voix à Marine LePen" parce que c'est là qu'est le plus grand des risques.

Mais je crois qu'il faut faire bien plus.

Je vais me faire violence mais je ne vais pas profiter de ces élections pour manifester mon mécontentement, je vais accepter la décision difficile de faire un vote de barrage.

Je vais voter Macron.

C'est encore plus difficile à faire qu'il y a 5 ans,

parce qu'il y avait à l'époque le bénéfice du doute.

Mais il y a trop à perdre.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Pouvoir d'achat
« Et Macron, il pense aux familles nombreuses quand tout augmente ? »
En avril 2022, selon l’Insee, les prix des produits de grande consommation vendus dans la grande distribution ont augmenté de 1,3 %. Une hausse des prix que subissent de plein fouet les plus modestes. À Roubaix, ville populaire du nord de la France, la débrouille règne.
par Faïza Zerouala
Journal — France
Violences conjugales : Jérôme Peyrat finalement contraint de retirer sa candidature
L’ancien conseiller d’Emmanuel Macron, condamné pour violences conjugales, renonce à la campagne des législatives. La défense catastrophique du patron de LREM, Stanislas Guerini, a accéléré les choses. Et mis fin à la gêne qui montait au sein du parti présidentiel, où personne ne comprenait cette « décision venue d’en haut ».
par Ellen Salvi
Journal
Affaire Jérôme Peyrat : « Le problème, c’est qu’ils s’en foutent »
Condamné pour violences conjugales en 2020, Jérôme Peyrat a fini par retirer sa candidature aux élections législatives pour la majorité présidentielle à deux jours de la date limite. Il était pourtant toujours soutenu par les responsables de La République en marche, qui minimisent les faits.
par À l’air libre
Journal
Élisabeth Borne et l’écologie : un certain savoir-rien-faire
La première ministre tout juste nommée a exercé depuis huit ans de nombreuses responsabilités en lien direct avec l’écologie. Mais son bilan est bien maigre : elle a soit exécuté les volontés de l’Élysée, soit directement contribué à des arbitrages problématiques.
par Mickaël Correia et Jade Lindgaard

La sélection du Club

Billet de blog
Une fille toute nue
[Rediffusion] Une fois de plus la « culture » serait en danger. Combien de fois dans ma vie j’aurais entendu cette litanie… Et ma foi, entre ceux qui la voient essentielle et ceux qui ne pas, il y a au moins une évidence : ils semblent parler de la même chose… des salles fermées. Les salles où la culture se ferait bien voir...
par Phuse
Billet de blog
images écrans / images fenêtres
Je ne sais pas par où prendre mon film.
par Naruna Kaplan de Macedo
Billet de blog
Entretien avec Ava Cahen, déléguée générale de la Semaine de la Critique
La 61e édition de la Semaine de la Critique se déroule au sein du festival de Cannes du 18 au 26 mai 2022. La sélection qui met en avant les premiers et seconds longs métrages, est portée pour la première fois cette année par sa nouvelle déléguée générale Ava Cahen qui défend l'amour du cinéma dans sa diversité, sa réjouissante monstruosité, ses émotions et son humanité.
par Cédric Lépine
Billet de blog
Quand le Festival de Cannes essaie de taper fort
La Russie vient de larguer 12 missiles sur ma ville natale de Krementchouk, dans la région de Poltava en Ukraine. Chez moi, à Paris, je me prépare à aller à mon 10e Festival de Cannes. Je me pose beaucoup de questions en ce mois de mai. Je me dis que le plus grand festival du monde tape fort mais complètement à côté.
par La nouvelle voix