Christophe Thollet Vigere
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Billet de blog 28 mars 2022

« La Bibliomule de Cordoue »

Ça fait longtemps que j'ai pas fait de chronique BD alors que j'ai dévoré des oeuvres magistrales ces derniers temps (tel que « Le monde sans fin », « Peau d’homme », « Sous terre », « Malgré tout », « L’âge d’or” » « Le dernier Atlas » et tant d’autres...) mais là ce grand livre est trop important, il faut absolument que je trouve le temps d'en dire 3 mots (voire un peu plus).

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

"La Bibliomule de Cordoue", c'est d'abord un beau livre sur les beaux livres.

C'est un point très important qui justifierait à lui seul cette chronique.

Mais ce n'est pas tout. Loin de là...

Wilfrid Lupano (à qui on doit "les Vieux Fournaux", "un ocean d'amour" et "Blanc autour") signe ici un scénario d'une fluidité et d'une intelligence folle. Il nous raconte avec érudition cette période chaotique où naît dans une population majoritairement illettrée, une soif d’apprendre et de construire un monde libre et instruit. Et les dessins de Léonard Chemineau ("Edmond" et "le Travailleur de nuit") servent à merveille ce conte d'un autre temps, aussi imaginaire que vraisemblable dans une époque et une région trop rarement abordée et donc trop méconnue : le Califat d'Al Andalus (en Espagne) en 976 (soit pile un millénaire avant ma naissance).

Il faut aussi saluer le travail du coloriste Christophe Bouchard qui nous aide à voyager à travers les flash back (et flash forwards) ainsi que dans les différents coins d'Europe par lesquels cette BD nous fait passer (tel que les califats d'Afrique du Nord ou la "Francie occidentale").

Dans cette contrée baignée de soleil et de culture musulmane, Marwann, un jeune homme impulsif, largué et maladroit, jure sur la mule qu'il a volé (parce qu'elle refuse d'avancer) en arrivant au pied de la grande bibliothèque de Cordoue où il espère se faire pardonner auprès de son ancien "maître" d'avoir quitter son enseignement il y a des années en lui volant un des importants livres de sa bibliothèque.

Ce qu'il ignore c'est que la paix qui régnait depuis soixante ans dans ce califat (et qui a permis le développement de la culture, de la sciences et de la littérature à travers cette immense bibliothèque) est menacé d'un seul coup par l'arrivée du vizir Amir lorsqu'à la mort du calif al-Hakam II, son héritier se retrouve trop jeune pour régner.

Le vizir Amir n'est pas légitime mais il arrive au pouvoir grâce à des alliés. Pour répondre aux exigences de ces religieux radicaux qui l'aident à arriver au pouvoir, Amir compte brûler une immense partie des livres qui remplissent la grande bibliothèque de Cordou (où arrive le jeune Marwann) et qui sont jugés impropres par ses extrémistes. Ainsi, les plus grandes œuvres que recopiaient, réparaient ou traduisaient les bibliothécaires (en cette époque où l'imprimerie n'existaient pas encore) se retrouvent menacées de finir dans un immense bûcher. Cet autodafé est aussi un moyen pour Amir de tirer un trait symbolique sur l'héritage et la curiosité culturel du calife qui se passionnait pour la culture grecque, indienne, perse, la philosophie, la biologie ou encore les mathématiques.

Loin de se douter de tout ce contexte, Marwan arrive la veille de ce carnage et tombe malgré lui sur une opération de sauvetage d'une partie de ce patrimoine littéraire. Il va se retrouver à accompagner l'ancien maître dont il espère le pardon grâce à sa mule qui permet de transporter des centaines d'ouvrages.

Ainsi, sans trop savoir où ils pourront aller, trois personnages se retrouvent rassemblés autour de cette mule dans cette opération de sauvetage : Le jeune Marwan, la jeune copiste Lubna et Tarid le bibliothécaire.

Au fil de cette aventure, on découvre le passé de chacun de ces personnages et le contexte culturel et historique qui les a fait arriver jusqu’ici. D’abord on comprend comment chacun est arrivé dans la bibliothèque de Cordoue, quels hasards de la vie leur a permis d’apprendre à lire et à écrire dans cette epoque où c'etait très rare. Et puis on finit par avoir une idée de ce que représente pour chacun d’eux le sauvetage de ces livres.

L’histoire de Marwan est faite de lacheté, d'un machisme ordinaire et de petits larcins, mais elle est surtout remplie par une immense reconnaissance pour son ancien professeur qui a semé en lui les graines de l’apprentissage philosophique, de la soif de connaissance et de la logique mathématique.

L’histoire de Tarid, ce professeur qui est devenu le grand bibliothécaire de Cordoue, est fascinante. Elle a commencé très loin du soleil de Cordou, dans la neige du nord de la Francie où il a été retrouvé par une bande de moines mendiants rendus aveugles par une vie passée dans l’obscurité des salles de travail. Ces anciens moines sont condamnés à l’errance depuis la destruction de leur abbaye. L’enfant sera les yeux de ces vieux copistes qui lui apprendront peu à peu l’écriture en grattant des pages de la bible dans la terre, et en lui faisant réciter du latin et du grec au milieu de cette vie de mendicité.
A la mort du dernier de ses précepteurs, Tarid n’arrive pas à se résoudre à rentrer dans les ordres. Il est encore très jeune et ce serait le plus raisonnable pour lui qui y trouverait un toit et à manger, mais malgré ses prières quotidiennes, il a la sensation de ne pas mériter ça, et il sent peut-être qu’un autre destin l’attend.

Pris en train de voler de quoi manger pour survivre, le gamin échappe à la pendaison car il connait le latin et le grec, il est castré de force à Verdun pour être vendu comme esclave. Transféré au port de Farakhshinit (baie de Saint Tropez) on lui enseigne l’arabe pour triplé sa valeur. Et c’est ainsi qu’après un horrible voyage, il se retrouve affecté au service des copistes de la grande bibliothèque de Cordoue, où il se convesti à l’islam.
C’est comme ça qu’il devint Tarid, et qu’il n'eut plus jamais faim (d’où son embonpoint).

“Christianisme, Islam… Est-ce si différent au fond ?” se demande la jeune Lubna.

L’histoire de Lubna, la jeune femme métisse qui les accompagne est, elle aussi, singulière. Elle est née esclave elle aussi, et elle a reçu une éducation parce qu’une esclave éduquée a plus de valeur. Elle a appris le syriaque, le perse, la musique et la calligraphie. Et elle estime avoir eu une chance immense d’intégrer le quartier des femmes copistes de la grande bibliothèque de Cordoue, parce qu’elle aurait pu passer ses journées à vider des poissons ou à battre du linge à la rivière avec une dizaine de mioches accrochés à sa robe. Elle aurait pu n’exister que dans la difficile condition féminine de l’époque mais elle s’est épanouie dans le silence de la bibliothèque, dans l’amour et la découverte des livres et des grands penseurs de l’époque.

À un moment de ce voyage, ils se retrouvent à négocier à manger au près d’un gamin et de sa grand-mère, en échange d’un livre ou d’une histoire. Cette petite scène au cœur de ce grand livre raconte à elle seule tout l’intérêt de ce grand récit. Plus tard, Marwan reviendra sur cet épisode en grinçant ”Ils s’en fichent complètement d’Anaximandre et de Rabbih, on risque nos vies pour rien parce qu’au fond, les gens ce qu’ils veulent, c’est être riches”. Et Lubna lui répond qu’il se trompe, qu’ils ne cherchent pas à être riches mais juste à ne plus avoir peur, "peur d’avoir faim, ou froid, peur du lendemain, peur du jugement dernier, peur de l’autre”. Avant de rajouter “pour pouvoir penser, l’esprit doit être libre et en paix”.

Au milieu des mille dangers que traverse cette drôle de petite troupe qui cherche à échapper aux soldats du vizir Amir, nous découvrons l’importance des livres que Tarid tient tant à sauver avec les machines volantes d'Abbas Ibn Firnas (6 siècles avant Léonard de Vinci) le “livre des animaux” dans lequel Al-Jahiz le globuleux expose les principes de l’évolution des espèces (10 siècles avant Charles Darwin), ou encore les poésies de Abd Rabbih ou les traduction des philosophes de la grèce antique.

Chacune des 260 pages de ce grand et beau livre est un bijou graphique et une mine d’enseignement.

La grande histoire qui réunit tous ces personnages sur un même itinéraire y est le prétexte à mieux entendre la chance que nous avons d’être instruits et dans la possibilité de s’instruire encore (il y a tellement de livres dans les bibliotheques).

On y entend tous les petits pas de l’humanité qui ont fabriqué notre conscience actuelle du monde.

On y entend l’accès au savoir qui reste encore à construire ou préserver.

On y entend les menaces d’un savoir qui ne serait plus que numérique, alors que tellement de livres ont su traverser les âges pour arriver jusqu’à nous, et que rien ne garantit la pérennité des outils informatiques.

On y entend la force du livre.

On y entend la puissance du savoir pour construire la paix et la liberté.

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