Prévenir le ‘terrorisme’, suicide des sociétés individualisées et technicisées*

Notion de combat qui se prête mal à l’analyse impartiale, le ‘terrorisme’ est-il notre suicide ? Face aux tueries, la crainte se confirme dans notre envie de rejeter toute « explication qui vaille ; car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » (Manuel Valls). Cette emprise de l’affect implique une incapacité préventive (ci-après I). Mais comment sortir de notre dépendance affective (II) ?

I. Inverser la spirale vicieuse entre présence d’affects et absence de contrôle

Le sociologue Norbert Elias montre que les êtres humains n'ont pas encore réussi, dans leurs relations entre eux et dans les sciences humaines qui les explorent, à opérer la distanciation affective réalisée dans leurs rapports à la nature.1 Là, il observe une spirale vertueuse entre la prise de distance d’avec les affects et le contrôle accru des phénomènes naturels : Plus on prend du recul sur le plan émotionnel, plus on arrive à maîtriser les dangers émanant de la nature, plus on est en sécurité et moins en proie aux peurs et autres affects, et ainsi de suite. (Aujourd'hui, cela semble couler de source. Rappelons donc qu'il y a même pas trois siècles, après le tremblement de terre de Lisbonne du 1er novembre 1755, des vies humaines furent sacrifiées pour prévenir de futures catastrophes, dans un autodafé brocardé par Voltaire.) En revanche, dans les relations sociales, l’homme est encore souvent une source de danger – physique ou psychique – pour l’homme. D’où une insécurité affective de l’individu qui diminue sa capacité à adopter un comportement permettant de juguler le danger. Il y a donc une spirale vicieuse entre un contrôle réduit de soi-même et la maîtrise limitée des processus sociaux l’affectant.

Inverser cette spirale vicieuse vers une issue vertueuse constitue peut-être le plus grand défi d’une « science de l’homme » (N. Elias) à venir. Pour lui, le danger se situait surtout dans l’armement et le risque de guerre nucléaires. À ce péril se rajoute aujourd’hui, parmi d’autres menaces, le terrorisme dont le concept lui-même est déjà fortement chargé d’affects. De surcroît, il « ne témoigne que de notre terreur et nullement de ce qui meut les auteurs d’attentats. »2 Il ne relève donc pas de l’analyse, mais de la réprobation, voire d’un désir d’élimination.

La spirale vicieuse entre affect et danger est ici particulièrement manifeste. Les émotions à l’œuvre font que tout effort d’exploration et de prévention de telles tueries est vite taxé d’angélisme, d’excuse, voire de complicité avec les tueurs. Elles ont donc eu pour effet, depuis les tueries de 2015 en France, de renforcer le dispositif “sécuritaire” et répressif alors qu’il s’était justement avéré inefficace. L’inefficacité, voire la contre-productivité de la lutte anti-‘terroriste’ indique que son objectif n’est pas la prévention mais la vengeance.

C’est pourquoi on peut penser qu’à travers le ‘terrorisme’, « l’Occident, en posi­tion de Dieu, de toute-puissance divine et de légitimité morale absolue, devient suicidaire et se déclare la guerre à lui-même »3. Cela renvoie plus largement à l’impuissance du système punitif dans son ensemble à atteindre ses objectifs officiels4 :

Au cours de ces derniers siècles, la poursuite et la punition publiques des infractions se sont certes humanisées. Néanmoins, les objectifs affichés de préventions spéciale (auprès de la personne déviante) et générale (dans toute la société concernée) n’ont pas été atteints. Au contraire, depuis au plus tard le début du XXème siècle, on sait qu’en dehors de certains cas de figure particuliers tels que la criminalité financière, la démarche punitive renforce les inclinations vers la déviance.5 L’une des raisons, surprenante, est que « le crime [...] est un facteur de la santé publique, une partie intégrante de toute société saine. »6 Une autre raison, décelées dans les années 1960 et 70, réside dans la stigmatisation des individus punis, les poussant dans une carrière criminelle.7 En particulier, le meurtre résulte, en dehors de la légitime défense, d’un conditionnement fait de blessures, d’humiliations et d’autres sentiments d’échecs. Même les responsables de génocides ne naissent pas assassins !8 En somme, « nul ne fait le mal de plein gré » (Platon).9

Donc, non seulement les effets produits par le système pénal ne correspondent pas aux objectifs recherchés, mais leur nuisent ! Il faut en déduire qu’il est maintenu non pour son prétendu rôle préventif, mais pour une raison cachée qui pourrait être la satisfaction du désir de vengeance présent chez les victimes d’actes de déviance et dans la société dans son ensemble.

II. Mais peut-on transformer la culture de la vengeance punitive et de la sécurité répressive ?

L’individualisation des sociétés signifie que le contrôle social que la société exerçait sur ses membres à travers des communautés et des institutions diminue. Il est vrai que ce recul est largement compensé par un contrôle intériorisé que les individus appliquent sur eux-mêmes. Si bien que le « processus de la civilisation » (N. Elias) se poursuit et se traduit encore de nos jours, n’en déplaise aux médias avides de spectacles sanglants, dans une baisse continue de la violence interindividuelle10 et des guerres11. Cette « pacification des mœurs » (Elias) multiséculaire pourrait cependant se retourner par l’actuel raidissement du contrôle social, la méfiance institutionnalisée12 et les nombreux dispositifs sécuritaires et répressifs contre le ‘terrorisme’.

L’individualisation implique aussi que certains individus, du fait d’un échec dans la construction de soi et de sévices physiques et psychiques, se retrouvent désaffiliés et désespérés, voire sadiques. Dans les cas les plus extrêmes, leur corporalité est vécue comme fragmentée et chaotique et leur enjoint de broyer des vies humaines pour se colmater. Cette éventualité ‘terroriste’ peut se draper dans un discours chrétien (chez le tueur norvégien Anders Breivik) ou islamique (lors des tueries en France). Mais la religion n’en est pas la cause, « [l]es idéologies sont interchangeables ».13 « [S]i l’islam dominait le monde, le terrorisme se lèverait contre l’islam ».14

Ces explications rejoignent d'ailleurs l'analyse de Georges Corm sur la place contemporaine de la religion : « l’appel occidental [et oriental] à la religion [...] témoigne bien moins du retour du religieux que de son contraire, le recours à la religion. [...] En fait, le retour du religieux [...] n’a de religieux que le nom. Il n’est lié à aucune évolution majeure dans les constructions théologiques et politiques ou dans les expressions de la foi [...] ».15

L’individualisation est accompagnée par la technicisation du monde, donnant à ces individus déstructurés une emprise toujours plus grande sur la vie d’autrui. Des armes de plus en plus variées et performantes et des dispositifs de communication et de déplacement facilités permettent à l’ambition de nuire de se réaliser à une échelle jamais connue aupara­vant. Désormais, des malfaiteurs peuvent atteindre jusqu’à plusieurs millions de morts dans l’hypothèse d’une explosion nucléaire ou de la diffusion d’un micro-organisme épidémique génétiquement modifié.

Il s’en suit que l’inversion de la spirale vicieuse et donc l’abandon de la culture de vengeance punitive deviennent infiniment plus importants que par le passé, voire vitaux pour l’avenir de nos sociétés. Cependant, face aux infractions en général et aux actes ‘terroristes’ en particulier, l’affect et le besoin de vengeance existent et ne peuvent être supprimés d’un coup de baguette magique. L’abandon du système punitif devrait donc se préparer et s’accompagner d’une réflexion sur une nouvelle justice, restaurative et conciliatrice16 et notamment sur les manières d’organiser la nécessaire abréaction, c’est-à-dire le défoulement libérateur des affects générés par la violence. En attendant, nous pouvons conclure que « nous avons bien plus besoin d’être attentionnés les uns envers les autres qu’ « attentifs ensemble » aux tueurs fous que notre inattention affective fait éclore parmi nous » (Yves Citton).


Notes

* Cet article découle de la conférence « Comprendre, prévenir, punir ? » organisée par la Maison des sciences de l'homme Lorraine le 23 mars 2017.

1 Voir en grands détails Norbert Elias, Engagement et distanciation : contribution à la sociologie de la connaissance (1983), avant-propos Roger Chartier, Fayard 1993.

2 Edgar Morin, “Éduquer à la paix pour résister à l’esprit de guerre”, Le Monde 7 fév. 2016 (nous soulignons).

3 Jean Baudrillard, Power Inferno, Galilée 2002, p. 16. V. plus globalement C. Pollmann, “Les attentats du 11 septembre 2001 : Technologie, individualisme, capitalisme suicidaire”, Lampe-tempête n° 10, avril 2013, actualisé en fév. 2016.

4 V. Didier Fassin, Punir, une passion contemporaine, Seuil 2017. Merci à Manuel Rebuschi de m’avoir signalé cet ouvrage !

5 Ainsi Franz von Liszt (1900) et d’autres criminologues cités par Erich Fromm, “On the Psychology of the Criminal and the Punitive Society” (1931 en allemand), dans Kevin Anderson & Richard Quinney (dir.), Erich Fromm and Critical Criminology. Beyond the Punitive Society, Univ. of Illinois Press : Urbana & Chicago 2000, p. 129 à 156 (142 à 144).

6 Ainsi déjà Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique [1894], Flammarion 1988, p. 160 ; plus récemment Kai T. Erikson, Wayward puritans. A study in the sociology of deviance, John Wiley & Sons : New York et al. 1966, p. 14 et s., 199 et s. (éd. revue 2004) ; Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard 1975, p. 267 et s. ; Alessandro Baratta, Les fonctions instrumentales et les fonctions symboliques du droit pénal, Déviance et société 1991, p. 1 à 25.

7 V. Richard Quinney, Critique of Legal Order. Crime Control in Capitalist Society (1974), Transaction Pub : New Brunswick (N.J.)/London 2001.

8 V. Alice Miller, C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Aubier 1984, notamment le chapitre “L’enfance d’Adolf Hitler. De l’horreur cachée à l’horreur manifeste”, p. 197 à 266.

9 Merci à Emmanuelle Jouet-Pastre de m’avoir signalé cette idée !

10 V. Robert Muchembled, Une histoire de la violence, Seuil 2008.

11 V. Steven Pinker, The Better Angels of our Nature: Why Violence has Declined (832 p.), Penguin : London et al. 2012.

12 V. Jérôme Thorel, Attentifs ensemble ! L’injonction au bonheur sécuritaire, La Découverte 2013.

13 Klaus Theweleit, “De Breivik aux terroristes, les tueurs de masse à travers l’histoire” (entretien), Le Monde des livres 29 mars 2016. Son analyse est anticipée dans l'intuition de la romancière Mary W. Shelley, auteure de Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), Gallimard 2015.

14 Jean Baudrillard, L’esprit du terrorisme, Le Monde 3 nov. 2001, également publié sous forme d’ouvrage, Galilée 2002.

15 Georges Corm, La question religieuse au XXIe siècle, La Découverte 2007, p. 33 et s.

16 V. Robert Cario, Justice restaurative : Principes et promesses, L’Harmattan 2ème éd. 2010.


Recommandations bibliographiques

  • Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin : Penser les tueries du 13 novembre (72 p.), Fayard 2016

  • Franco “Bifo” Berardi, Tueries. Forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, Éd. Lux 2016

  • Alain Bertho, Les enfants du chaos. Essai sur le temps des martyrs, La Découverte 2016

  • Nicolas Bourgoin, La révolution sécuritaire (1976-2012), Champ social : Nîmes 2013

  • François Burgat, Comprendre l’islam politique. Une trajectoire sur l’altérité islamiste 1973-2016, La Découverte 2016

  • Götz Eisenberg, Zwischen Amok und Alzheimer: Zur Sozialpsychologie des entfesselten Kapitalismus, Brandes & Apsel : Frankfurt/Main 2015

  • Vincent Sizaire, Sortir de l’imposture sécuritaire, La Dispute 2016, et “Une notion piégée : Quand parler de « terrorisme » ?”, Le Monde diplomatique août 2016, p. 8 et 9

  • Klaus Theweileit, Fantasmâlgories (1977), éd. L’Arche 2016

  • François Vallejo,Métamorphoses(roman sur le “devenir terroriste”), Seuil 2012, et l’interview de cet auteur sur Mediapart : “Le terrorisme nous dit, d’une façon inacceptable, ce que nous sommes”.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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