Second tour: rejouer les années 1930 allemandes?

Quels sont les enjeux du second tour de la présidentielle 2017 ? Peut-on mettre sur le même plan Marine Le Pen et Emmanuel Macron ? Quel enseignement tirer de la stratégie du Parti communiste d'Allemagne dans les années 1930 ?

Si les deux candidats du second tour de la présidentielle 2017 étaient tous les deux de simples adeptes du capitalisme néolibéral, le vote blanc ou la non-partipation au scrutin pourrait se justifier. Mais le Front national n’est pas qu’un parti favorable (parfois discrètement) aux élites, au patronat, au pouvoir policier, etc. De par ses cadres et son électorat, c’est aussi un mouvement préfasciste. Cela signifie qu'après la possible élection de M. Le Pen, le durcissement des conditions de vie des masses populaires, aussi important que sous E. Macron, s’accompagnerait de l’organisation du défoulement nationaliste, raciste, machiste, ... N’oublions pas la success story d’Adolf Hitler, artisan d’un programme politique mêlant ressentiments réactionnaires et revendications d’apparence socialiste (qui allaient être abandonnées après la prise de pouvoir début 1933) : élu par à peine un tiers de l’électorat allemand en novembre 1932, il a su, jusqu’au milieu de la IIème guerre mondiale, progressivement enthousiasmer, tout en la pillant, la très grande majorité de la population !

De nombreux électeurs de gauche éprouvent des difficultés de voter pour un candidat dont ils réfutent le programme libéral. Cette ambition de pouvoir s’identifier avec un candidat fait comme si nous étions encore au premier tour. Or, comme le sait le dicton populaire, au second tour, il ne s’agit plus de choisir, d’approuver, d’adhérer... Une telle quête d’un vote d’adhésion ne relève-t-elle pas d’un désir de pureté irréalisable le 7 mai, voire suicidaire ? Notons en effet que les conditions d’engagement progressiste sous Le Pen deviendraient vraisemblablement beaucoup plus lourdes que sous Macron. Ainsi, la formidable réussite électorale de La France insoumise, qui ne demande qu’à s’enraciner sur le terrain et dans les luttes, risquerait d’être gaspillée !

N’oublions pas que la victoire du FN, beaucoup plus que celle de Macron, aurait aussi un effroyable ‘coût’ humain immédiat, à savoir la multiplication des violences contre Rroms, migrants, étrangers, homosexuels, musulmans, femmes,... ! Ce serait l’imitation de ce qui s’est passé aux États-Unis après l’élection de Trump.

Ne répétons donc pas l’erreur stratégique du Parti communiste d’Allemagne qui, sous la férule de Staline, mettait les nazis et les sociaux-démocrates sur le même plan ! Certains propos actuels, s’insurgeant bien plus contre Macron que contre Le Pen, rappellent même cette sinistre maxime énoncée par Die Rote Fahne, le journal du KPD, en novembre 1931 : « C’est contre la social-démocratie [et non contre les nazis] que nous menons le combat principal ».


Chers lecteurs,

merci pour les nombreux commentaires qui me permettent de préciser mon propos. Ce dernier ne visait pas à retracer l’histoire allemande des années 1920 et 30 (ce serait bien prétentieux en quelques lignes), ni à assimiler En Marche aux sociaux-démocrates du SPD (EM n’est qu’un tremplin sans doute éphémère d’un entrepreneur de sa propre carrière), ni à suggérer que le Front national soit un parti néo-nazi. Mon intention est plutôt de montrer que le 7 mai, le refus de trancher entre les deux candidats équivaut presque à soutenir celui qui aura le plus de suffrages de la part des autres électeurs, donc possiblement Le Pen. Ce refus, motivé par la quête de la bonne conscience et de la pureté morale, méconnaît qu’on peut agir en restant passif...

Ce qui me frappe le plus dans les commentaires, c’est leur charge affective. C’est elle qui rend impossible le comportement nuancé, voire contradictoire en apparence que je suggère : Voter pour Macron afin de s’y opposer ! Étrange logique, diront certains... En quoi consiste-t-elle ?

  • Certes, on ne peut pas choisir ses ennemis.

  • Mais, lorsqu’on est forcé d’en préférer un, on peut soutenir celui qu’il sera plus facile de combattre.

  • Comme le dit à juste titre l’un des commentaires, « [l]e combat des exploités, des salariés ne se situe pas sur le terrain électoral ».

  • Le terrain électoral peut cependant avoir une incidence sur les conditions du combat social.

  • Or, le programme et la mouvance du FN sont sensiblement plus hostiles qu’EM et Macron à l’action syndicale, associative, etc. !

  • Pour concrétiser mon propos, je serais favorable à ce que le soir du second tour, le peuple de gauche se rassemble pour formuler ses revendications à l’égard du nouveau Président, quel qu’il soit !

Je comprends que l’indignation et la colère accumulées au fil des années puissent rendre mon raisonnement inaudible pour certains : on a envie de faire payer à Macron d’être le candidat favori du grand capital, comme si le fait de le pénaliser par rapport à Le Pen allait stimuler nos revendications, comme si le petit capital était foncièrement plus humain que le grand...

De telles envies vengeresses s’expriment aussi de façon rétroactive dans l’appréciation du comportement des communistes allemands à l’égard du SPD pendant la République de Weimar. Quelques commentaires insinuent ainsi que puisque le SPD était complice des assassinats de Luxemburg, Liebknecht et d’autres en 1919, ce n’était non seulement compréhensible, mais même rationnel que les communistes allaient, plus de dix ans plus tard, traiter le SPD et non les nazis comme leur ennemi principal. Pour ma part, je doute de cette rationalité... (Le comportement irresponsable des communistes n’absout bien sûr en rien celui peut-être encore plus catastrophique du SPD. Pointer cette attitude n’évacue pas non plus les autres facteurs, possiblement plus décisifs, dans la montée du nazisme, tels que la politique d'austerité, le soutien du grand capital, le concours de la droite conservatrice, ...)

PS à l’adresse des auteurs qui ne s’identifient pas : Comme l’ont rappelé quelques commentaires, nous ne sommes pas, aujourd'hui en France, dans le climat de violence des années 1920 et 30 en Allemagne. Est-ce donc vraiment nécessaire de se cacher derrière un pseudonyme ?

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