Mai 68 dans un canton des Vosges

Y a pas d'raison! en 1968, j'écoutais mon grand-père raconter sa guerre de 14-18. La roue ayant tourné...

En mai 68, j'avais 14 ans et j'étais en classe de quatrième dans un lycée des Hautes-Vosges. Je n'étais absolument pas politisé, les sources d'information se bornant à la télévision et à "l'Est Républicain".

Le principal souvenir, c'est trois semaines sans cours (donc pour nous, collégiens: trois semaines de vacances), puisque les professeurs étaient en grève. Seuls les élèves de classe terminale ont bougé un peu: ils ont fait pendant quelques jours la tournée des professeurs qui n'habitaient pas trop loin du lycée pour discuter.

L'autre souvenir, ce sont les soirées à écouter la radio. La télé (puisqu'il n'y avait qu'une seule chaîne, en noir et blanc) étant en grève, il ne restait que deux radios, dites périphériques: Luxembourg et Europe1, sur les "grandes ondes". Nous étions pendus aux reportages, en direct de la rue Gay-Lussac, sur Europe1. Pour moi, cela ressemblait plutôt aux retransmissions multiplex des matches de football, mais ce que décrivaient les journalistes, barricades et voitures incendiées, inquiétait aussi sérieusement mes parents que la pénurie d'essence,indicateur typique de période de crise.

Puis la vie a repris son cours. A très court terme, je n'ai observé qu'une petite modification: la suppression de la remise des prix en fin d'année scolaire, sous la pression révolutionnaire de l'Egalitarisme ambiant. Mais pendant des années, mes parents, qui tenaient un commerce, pestaient, à chaque fois qu'une livraison d'un grossiste arrivait en retard, que "depuis mai 68, c'était la pagaille partout!..."

Parallèlement, s'est construite l'image de "Mai 68 - révolution à moitié réussie (ou à moitié ratée)" qui a imbibé notre génération militante, s'imaginant qu'une pichenette supplémentaire suffirait à renverser le Capitalisme. Cela a permis à certains de se bâtir une réputation de révolutionnaire dans les médias, à d'autres de se bâtir une carrière économique ou politique, puisque les erreurs aussi forment la jeunesse. Mais, selon les philosophes de tous bords,"ce qui ne tue pas rendant plus fort", on ne peut que constater que mai 68 n'a pas abattu le capitalisme!

Il reste néanmoins des "acquis" de cette période (en plus de la mixité des résidences universitaires): la 4ème semaine de congés payés, le retour à la semaine de 40 heures, le coup de pouce au smig (devenu smic), la possibilité des sections syndicales A L'INTERIEUR des entreprises, etc... Mais bien sûr, ces acquis ne le sont pas, remis en cause par les "débats" stigmatisant les "privilèges" et les "privilégiés". Il est maintenant revenu à l'ordre du jour "d'interdire d'interdire les licenciements, la précarité, la libre circulation des capitaux, le droit d'être joignable par le boss en dehors des heures, etc..."

Notre génération n'échappera pas, heureusement, à la critique. Aura-t-elle eu, tant soit peu, un apport constructif à une société plus humaine?

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