Les deux Maroc

Loin de la vitrine moderne et démocratique que met en avant le régime marocain, a mille lieux des palais splendides, des réceptions hors de prix, des palaces mis à disposition des délégations officielles et des « amis du Maroc» ; au-delà des luxueux hôtels prisés par les milliardaires des quatre coins du monde, au-delà des circuits touristiques destinés aux plus fortunés, au-delà des quartiers huppés des grandes villes du royaume, au-delà de cette image d’Epinal affichée par les autorités marocaines avec la complicité des principaux médias occidentaux avides d’orientalisme et défendant le plus souvent les intérêts économiques de leurs bayeurs de fonds en quête de juteux contrats au « pays du soleil » ; se cache un tout autre Maroc : celui des bas-fonds. Celui qui ne peut être exhibé. Celui qu’il ne sied pas d’évoquer lors de diners en ville, sinon pour en rire, pour s’en moquer avec le cynisme habituel de nos dirigeants vendus aux intérêts étrangers, pour faire tourner en bourrique ceux qui en occupent l’espace, au grand plaisir des milliardaires euro-américains à la recherche d’une touche d’exotisme. Ce Maroc-là, c’est celui du peuple. Il ne ment pas, il ne camoufle rien, il s’offre tout au contraire dans son extrême nudité, visible à l’œil nu, palpable : des bidonvilles en marge des grandes villes du pays aux campagnes les plus démunis en passant par les « quartiers sensibles » rongés par le chômage de masse, la grande précarité et la délinquance juvénile qui en découle.
Il est là, triste, diminué, le visage déconfit, le regard las, livide, épuisé par des décennies de mensonges étatiques, de promesses électorales jamais tenus, de manipulations politiques, de mises en scènes « démocratiques », de plans et de programmes insignifiants qui ne lui profite jamais ; des décennies de domination néocolonialiste et compradore marquées par le mépris et la répression, jalonnées d’atroces massacres, de procès-bidons et de complots gouvernementaux dirigés contre le peuple : la boucherie d’Ait Boukbaren en 1959, celle de mars 1965, juin 1981, janvier 1984, 1991, mais encore la saga des procès-théâtres , du recours à l’intimidation systématique des opposants politiques, des flagrantes atteintes aux droits humains les plus inaliénables, des campagnes médiatiques mensongères sous étroite surveillance du ministère de l’intérieur, de ralliements militaires atlantistes contre des peuples arabes frères,… etc.
Il est là, cet autre Maroc, sans fioritures ni maquillages grotesques, sans enjolivement superflu. Il nous livre sa réalité crue, sans filtre, exempte des retouches et des réécritures fallacieuses de l’armée de scribes à la solde du régime. Son langage est tout autre, sans manières et sans ménagements : il porte en lui la marque du réel, de la « vraie vie » ; c’est-à-dire celle de la majorité de la population marocaine souffrante. Vous savez, toutes ces « petites gens » qui n’ont pas voix au chapitre, qui assument le principe de réalité, qui vivent de leur travail, de la sueur de leur front, qui hantent les ruelles étroites des vielles villes sultanesques regorgeants d’Histoire ; qui dépaysent les centres-villes ultra-modernes dont ils méconnaissent les codes et les coutumes tant ils n’y sont tolérés que comme des galériens, des meubles parmi d’autres, des objets animés à l’entière disposition du petit milieu incestueux de politiciens véreux, d’hommes d’affaires malhonnêtes, de hauts fonctionnaires corrompus, et d’autres sombres personnages concentrés entre les murs ultra-sécurisés des ghettos de riches qu’ils se sont offerts sur le dos du contribuable – cadeau du denier public !
Vous savez, tout ces gens que l’on croise au quotidien, qui ne passent pas leurs vacances à Paris, Londres, New York ou Dubaï ; qui ne parlent pas cinq langues, qui ne possèdent pour seuls biens que d’incultivables lopins de terre, de squelettiques bêtes de somme ravagés par la maladie, des maisons de fortune – ou devrait-t-on dire d’infortune ! – ne protégeant ni du froid minéral de l’hiver ni de l’épouvantable chantage des agents de l’autorité susceptibles à tout moment d’ordonner la destruction de ces « logements » illégaux au cas ou ils tarderaient à encaisser leurs pots-de-vin en complément à leur piètres salaires.
Vous savez, tout ces laissés-pour-compte, ces « grands perdants » de la mondialisation économique et des programmes d’ajustements structurels commandés par le FMI et la Banque mondiale : ouvriers, petits paysans, marchands ambulants, petits fonctionnaires sous-payés, diplômés chômeurs, petits artisans prolétarisés ou en voie de prolétarisation, chauffeurs de taxis, travailleurs sans-papiers surexploités par des patrons voyous, vagabonds sans domiciles fixes… etc. ; ces gens qui, révoltés par l’inique oppression qu’ils subissent et qui s’accentue de jour en jour, investissent par milliers les rues du royaume, se réapproprient l’espace public, discutent, protestent contre les responsables de leurs malheurs communs, s’organisent en coordinations, en comités ; inventent de nouvelles formes de luttes, brisent le mur de la terreur, dissipent la chape de plomb, et demandent désormais des comptes aux « gens d’en haut », à la clique au pouvoir qu’ils tiennent pour principale entrave au développement du pays, à la coalition de classe dominante que leur juste instinct de classe désigne comme ennemis du peuple, comme leur ennemi, cible principale de leur colère grandissante.

On a raison de se révolter ! Longue vie au peuple ! 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.