SOS d'une terrienne en détresse

Demain j'aurais dû devenir SDF. Parce que je suis EHS et qu'Edf refuse d'éteindre le compteur électrique numérique de mon nouveau logement, me rendant de facto impossible d'y vivre. Je gagne plus de 3000 euros de salaire, je suis fonctionnaire, j'ai le statut d'handicapée reconnu par la MDPH, et malgré cela, je devais me retrouver à la rue demain, faute de pouvoir occuper mon lieu de vie.

Demain j'aurais dû devenir SDF.

Parce qu'Edf refuse d'éteindre le compteur électrique numérique qui se situe à l'intérieur de mon nouveau logement, me rendant de facto impossible d'y vivre.

Or, je devais rendre demain les clefs de mon ancien appartement et tous mes effets ont déjà été déménagés dans ce logement où je ne peux pas rester plus de quelques minutes sans souffrir de malaises : vertiges, nausées, remontées d'acides, mal de tête, brûlures, picotements, douleurs articulaires et musculaires, perte de concentration, fatigue et insomnie .

Je gagne plus de 3000 euros de salaire, je suis fonctionnaire, j'ai le statut d'handicapée reconnu entre 50 et 79% par la MDPH, et malgré cela je devais me retrouver à la rue demain faute de pouvoir occuper mon lieu de vie.

Ce que je craignais le plus au monde, depuis qu'en 2017 le syndrome d'électrohypersensibilité s'est déclaré, me tombe dessus sans prévenir : être rattrapée par cette rage d'imposer par tous les moyens possibles une technologie dont on n'a pas pris la peine d'évaluer les risques qu'elle pouvait présenter pour la santé.

Comment est-il possible qu'en 2020, au vu et au su de tous, Edf installe à tours de bras ses compteurs numériques dits intelligents, de type Linky, sans prévoir de procédure de surveillance sanitaire ou de retrait d'urgence ou de solution annexe pour les personnes que les ondes rendent malades ?

A l'heure où j'écris ce billet, je suis en sursis d'une semaine puisque j'ai négocié avec mon agence immobilière de pouvoir rester quelques jours de plus dans l'appartement que je devais quitter lundi. Cela me donne 5 jours pour retrouver un logement, sans compteur électrique numérique, sans antennes relais à proximité, alors que l'habitat est très dense sur cette partie de l'île de la Réunion où je vais vivre et travailler : La Possession.

Je dois trouver un logement en urgence parce que, dans celui que j'occupe, et où je n'ai plus que mes affaires de toilette, une plaque électrique, une bouilloire et mes papiers importants, j'ai encore ma connexion internet, avec mon pc relié par câble éthernet, et mon téléphone fixe. Sans eux, je suis totalement démunie et coupée du monde, puisque je ne peux pas utiliser de téléphone portable.

Et oui, c'est la triple peine quand on est électrosensible ou EHS. Non seulement on souffre de symptômes extrêmement invalidants qui nous obligent à renoncer aux loisirs, à toute vie sociale, et pour certains, à toute vie professionnelle, familiale, ou vie tout court. Mais la polémique et le doute soigneusement entretenus dans l'opinion publique, grâce aux médias et aux bénéficiaires de la manne que représente l'économie numérique (Etat, opérateurs de téléphonie, acteurs du secteur énergétique, fournisseurs d'accès, etc...) font qu'on souffre dans une totale indifférence. Voire du mépris ouvert. Car on passe pour fou et ridicule, quand on ose dire que oui, on souffre de cette pollution invisible, inodore, insonore et insidieuse qui se glisse partout. Y compris à présent dans mon logement, qui est mon seul refuge dans ce monde connecté. Et, cerise sur le gâteau, on est privé de ce sésame indispensable à tout citoyen du 21è siècle : un téléphone portable.

Du fait de l'ignorance de cette pathologie, qui est aussi un handicap, puisqu'en absence de champs électromagnétiques artificiels, je me porte comme un charme, l'errance médicale est mon lot. Et je suis devenue par la force des choses un patient expert, comme les premiers malades du sida. Qui ont du batailler pour se faire entendre et faire plier l'Etat et l'industrie pharmaceutique et le monde médical pour être enfin pris au sérieux et soignés.

Mais la particularité de l'électrohypersensibilité c'est qu'elle isole. Difficile de faire collectif, difficile d'occuper l'espace public, de manifester et s'organiser et se faire voir et entendre quand on ne peut plus aller nulle part. Impossible d'exister socialement et médiatiquement quand l'espace public, que les autres, deviennent source de douleurs et d'angoisse. Difficile de s'indigner et se révolter et taper du poing quand on est réduit à supplier les autres de bien vouloir s'éloigner (la distanciation sociale avant l'heure !). Ou se séparer momentanément de leurs doudous numériques, smartphones, tablettes, pc, en les éteignant. Oui, éteindre. Non, le mode avion ne suffit pas. Difficile de faire nombre et peser sur le débat quand la moindre réunion, le moyen de transport collectif, l'espace fermé ou ouvert, est susceptible d'être piégé, anxiogène et mortifère.

Mercredi 29 j'ai récupéré les clefs de mon logement et c'est en faisant l'état des lieux que j'ai découvert ce cousin de Linky, gris, à deux touches, un plus et un moins, qui trône, immanquable, à l'entrée de mon duplex, donnant sur la cuisine, la terrasse et le salon, situé sous les chambres de l'étage. Impossible d'y échapper.

J'ai éteint le disjoncteur pour au moins empêcher le CPL de circuler partout dans la maison à travers le réseau électrique ancien, non blindé, totalement inadapté dans cette maison créole toute mignonne pour laquelle j'ai craqué. Peine perdue. Je brûle. J'appelle ça la couronne de feu. Ça fait un cercle autour de ma tête, comme la couronne de la galette des rois, je me retrouve avec un incendie au niveau de mon crâne.

Me mains brûlent, je les passe et repasse sous l'eau froide pour calmer la douleur. Ça me rappelle le syndrome du canal carpien dont j'ai été opérée, il y a plusieurs années. Ça me rappelle aussi le gom jabbar, qui permet de tester la résistance mentale et physique de Paul Atréides dans le roman de Frank Herbert.

Je déglutis, car j'ai envie de vomir, une boule qui pique et obstrue ma gorge.

J'ai des sensations de vertiges et mes jambes ne me portent plus très bien. Ma nuque se raidit tout d'abord, puis ce sont mes poignets, et tout le reste de mon corps suit. Ça réveille tous les bobos que j'ai et qui sont silencieux habituellement, tendinite en sommeil, foulures anciennes... C'est une véritable torture. Au bout de quelques heures de ce traitement je n'arrive plus à réfléchir et je ne peux même plus tenir un stylo et écrire correctement, tellement j'ai mal.

J'ai quand même essayé de dormir chez moi, mercredi soir. Je paye 850 euros de loyer, merde !

J'ai éteint le disjoncteur, me suis éclairée à la bougie. Pas de lampe torche, ce n'était pas exactement prévu que je campe chez moi. J'ai emballé le compteur avec de l'aluminium, je ne sais plus où j'ai lu que ça pouvait aider. Peine perdue. A 4h du matin, jeudi, moulue et fourbue comme si j'avais été passée à tabac j'ai déclaré forfait, j'ai pris ma voiture et suis revenue à Sainte-Suzanne, dans mon ancien logement, me reposer un peu avant d'affronter la montagne de coups de fil et d'emmerdements et d'explications qui m'attendaient.

Appeler Edf tout d'abord. Le propriétaire. Edf encore. La famille, les amis. Annoncer la catastrophe. "Mais tu n'as pas demandé s'ils avaient ce compteur ?" "Mais tu n'as pas senti, tu n'as pas vu avant ?" "Comment tu vas faire" "Mais Edf n'a qu'à l'enlever !!"Edf encore. Qui me propose au mieux un déplacement de compteur. Mais il faut l'accord du propriétaire, son plan cadastral, son acte de propriété. Et c'est payant. Plusieurs centaines ou milliers d'euros. Et il faut que ça passe en commission, et un devis après déplacement du technicien. Ils ne veulent rien comprendre ou entendre : "c'est obligatoire", "vous n'avez pas le choix", "non, on ne remettra pas un ancien compteur, ils sont à la casse"... Je suis partie en freestyle : j'ai dit que je voulais le casser à coups de marteau, je voulais me livrer à la gendarmerie, j'ai regardé sur le bon coin et ebay et j'ai noté les annonces de compteurs d'occasion. Un des conseillers m'a dit "Ne faites pas ça, madame, vous allez vous électrocuter !" Je lui ai répondu que j'étais déjà électrocutée en douceur.

J'ai supplié Edf deux jours de suite, demandé un rendez-vous en agence, demandé s'ils avaient un correspondant handicap, demandé qu'on pose un filtre à CPL, quelque chose. Vendredi, un agent ému par ma détresse m'a obtenu de couper le courant dans mon logement en urgence. Quand je suis allée sur place, le courant était bien coupé, mais le compteur est toujours allumé. Ils n'ont rien compris. Pensée de niveau brève de comptoir : plus les objets sont intelligents, plus les gens sont cons.

J'ai envoyé un mail désespéré en prévenant mes contacts que lundi je devais quitter ce logement et que je n'aurais plus ni téléphone ni internet, ayant déjà résilié mon abonnement, et que je ne pourrais plus donner de nouvelles. J'ai eu un vertige. Existentiel, celui-là.

Depuis 2017, j'ai déjà décidé que le jour où je ne peux plus fonctionner en société, si demain je me retrouve sans boulot, je ne ferai pas comme certains EHS que j'ai vus dans les documentaires et témoignages sur Youtube, sur Arte, sur les sites des associations, les Next up, Robins des bois, Une terre pour les EHS, sur les blogs dédiés, dans Schproum, le roman inachevé de Jean-Yves Cendrey, etc... Je n'irai pas dans une caverne ou dans les bois ou dans ma voiture. Je ne deviendrai pas clocharde. Je me suiciderai. Mais avant, j'enverrai un énorme SOS à la face de ce monde. Je ferai un sacré boucan, comme les gros qui tombent dans Le Bon, la Brute et le Truand. Je me battrai comme un lion.

Ça me rappelle cette citation de IAM : "mieux vaut vivre un jour comme un lion que cent ans comme un chien."

Je veux vivre 100 ans comme un humain.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.