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Billet de blog 14 avr. 2021

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PROHIBITION

"Il n’y a rien que l’on ne veuille plus changer que les coutumes des autres. Les fanatiques n’apprendront jamais, même si c’était inscrit en lettres d’or dans le ciel, que c’est leur interdiction qui rend les choses précieuses". Mark Twain

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La question du voile

Je me souviens lorsque j’étais adolescent, dans les années 1990, à la Réunion, il y avait des jeunes filles voilées au collège et cela nous indifférait. Pourquoi étions-nous indifférents alors ? Plus tard cela devint un sujet en France continentale. Je voyais ces reportages sur « l’affaire du voile », j’avais 13 ans et je ne comprenais pas. En quoi cela était-il un problème ? N’avions-nous pas nous même des camarades voilées, sans que cela constitue la moindre menace pour notre éducation ?

Évidemment aujourd’hui je perçois ce que je ne percevais pas alors. Un monde sépare les collèges de la Réunion et ceux des quartiers populaires de Paris ou de Marseille. N’empêche ce qui constituait alors la différence profonde est toujours au cœur du problème : la perception de l’Islam. Quand à la Réunion nous avions une vision plutôt positive de cette religion, en France elle faisait peur. À la Réunion les gens ne s’inquiètent pas de l’Islam parce que pour eux elle est simplement la religion légitime d’une minorité. En clair on ne craint pas l’Islam parce qu’on y voit pas un péril idéologique et culturelle à même de conquérir les esprits.

En France d’aussi loin que je me souvienne l’Islam a toujours provoqué  des craintes. Dans les années 1990 lorsque j’allais en vacances dans la famille de mon père, ou de ma mère, les discours que j’entendais étaient ceux de l’incompréhension et de la peur de voir l’Islam se développer. Cette religion était perçue comme rétrograde. C’était une menace pour la modernité et par là même un obstacle à l’intégration des populations immigrées. Mes proches, mes amis, mes connaissances ne faisaient là que reproduire un discours qui était majoritaire dans les médias.

Ce discours se cristallisa à l’occasion de « l’affaire du voile », qui devait trouver sa conclusion en 2004 avec l’interdiction du voile à l’école. Un an plus tard Charlie Hebdo publiait les fameuses caricatures du prophète, qui donnaient lieu au célèbre procès qui consacra l’hebdomadaire comme héros de la liberté de la presse et de la laïcité.

Pour tout dire j’étais alors plutôt sensible aux idées véhiculées par Charlie Hebdo. C’étaient celles d’une gauche libertaire et bouffeuse de curé qui me convenait bien. Cependant du fond de ma jeunesse réunionnaise une gêne subsistait. La représentation de l’Islam en péril idéologique majeure ne trouvait pas d’écho en moi.

Néanmoins je ne pouvais croire qu’un quelconque racisme puisse venir se loger dans ce que je pensais être un organe de presse sincèrement anti raciste. En vérité il avait entamé à ce moment-là un mouvement qui devait le mener à devenir l’étendard, bien des années plus tard, d’une certaine forme de racisme.

Au fur et à mesure des dérapages et du glissement inexorable de la ligne éditoriale vers la dénonciation des musulmans je m’en éloignais. Puis survint l’attentat.

« Je suis Charlie », aussitôt adopté pour ma part face au choc. Je défilais lors des manifestations du 11 janvier. Mais le malaise s’insinuait en moi au cours de ce cortège provincial : quasiment que des blancs et les rares personnes racisées semblaient être là pour s’excuser de quelques mystérieuses fautes. Sur le chemin du retour je suis apostrophé par un automobiliste au sujet de ma pancarte « Je suis Charlie ». Il s’arrête à ma hauteur et me jette « en tout cas moi je ne suis pas Charlie » puis repart. À l’époque je vis dans un quartier populaire dont les habitants sont en majorité de confession musulmane.

Face à l’horreur de l’attentat, dans la crainte de voir la liberté d’expression menacée, la première réaction celle de chercher le réconfort d’une certaine unité semblait logique.

Il s’avère que ce réflexe mena en fait à la paradoxale suspension de la liberté d’expression. C’est l’épisode fameux des minutes de silence non respectées dans les établissements scolaires des quartiers populaires. Celles-ci furent dénoncées comme une trahison, voir comme un soutien apporté aux terroristes.

C’est là que le voile commença à se déchirer pour moi. Qu’on puisse voir en ces enfants frondeurs des agents du terrorisme, en somme une menace pour la République, était incompréhensible.

Pour ma part je comprenais fort bien le sentiment qui animait la perturbation de ces moments de recueillement. Non pas parce que je partageais ce mode d’action, mais parce que je savais ce que de nombreux musulmans pensaient au fond d’eux.

Dans ma belle-famille, arabe et musulmane, si la condamnation du meurtre était unanime et l’empathie envers les victimes sincère, l’éblouissement « Je suis Charlie » n’opérait pas.

« Moi je te le dis franchement je ne suis pas Charlie » me dit un jour une tante de ma compagne. Elle me confia qu’elle ne pouvait pas changer d’avis sur ce journal du jour au lendemain parce qu’il avait été victime d’un attentat.

On ne peut pas exiger des individus qu’ils suspendent leur esprit critique. À ce moment-là, et depuis des années, Charlie Hebdo était perçu comme un journal raciste par les arabes de France.

Il faut bien avouer que la suite du destin de ce journal devait leur donner amplement raison. Les caricatures représentants les maghrébins où les noirs se firent de plus en plus outrancières, au point parfois de les faire ressembler à des cochons. Le Coran y fut comparé à Mein Kampf[i] et quand toute la presse s’indigna de la noyade d’un petit immigré syrien, sous le choc d’une photo, Charlie choisit plutôt le ricanement et le dénigrement.

Peu importe, ils avaient alors le droit de jouir pleinement de leur liberté de publier les dessins qu’ils jugeaient les plus drôles sur le sujet. Ils continuent jusqu’à  ce jour d’exercer ce droit. Tant mieux, la liberté d’expression doit être inaliénable.

En revanche, il semblait bien que nous, comprendre ceux qui n’étions pas d’accord avec cette vision des musulmans, n’avions plus le droit de critiquer leurs publications.

Ce fait me frappa alors et tout ce qui s’est produit depuis n’a fait que confirmer ma première impression. Prendre la défense des musulmans en France aujourd’hui est suspect. Ou plutôt les musulmans sont suspects. Suspectés d’être les agents du « grand remplacement », d’être antisémites, d’être misogyne, d’être des terroristes ; d’être des barbares, des rétrogrades, des meurtriers, d’être cruels et d’aimer ça.

Les musulmans sont dangereux par nature, ce sont tous de potentiels soutien d’une idéologie totalitaire : l’islamisme. En ce sens porter le voile serait une forme d’approbation tacite du terrorisme.

Voilà le discours absurde dans lequel nous sommes désormais contraint de vivre. En réalité il s’agit d’un dispositif assez élaboré qui dispose de tous les outils nécessaires à la mise en œuvre d’une campagne de propagande efficace. Politiquement ce grand mouvement couvre l’ensemble du spectre, il dispose également de nombreux intellectuels médiatiques dévoués à sa cause.

Cet écosystème islamophobe est même bien plus vaste. Il comprend de nombreux médias et personnages publiques dont le but est de désigner les musulmans comme l’ennemi intérieur à abattre. Pour l’heure cette entreprise d’embrigadement des masses ne souffre finalement que d’un seul manque, elle n’est pas pourvue d’une branche armée. À moins de considérer les bavures récurrentes de la police comme s’inscrivant dans ce dispositif.

Dans leur croisade, entamée maintenant  il y a plus de 15 ans, les islamophobes ont habilement choisi leur angle d’attaque : les femmes voilées. Elles sont visibles et facilement identifiable dans l’espace public. Elles constituent la face émergé de l’Islam, elles donnent chair à cette religion. Pour ces zélotes d’une laïcité dévoyée il ne peut y avoir de bonne musulmane que libérée, comprendre dévoilée, sexuellement épanouie, financièrement indépendante. Dans tout autre cas de figure la femme musulmane sera au mieux victime de la domination masculine, au pire une traitresse à la cause féministe.

Quelle ironie ! Quand on sait qu’en temps normal la plupart de ces procureurs islamophobe n’ont que faire de l’émancipation des femmes. Ils en seraient plutôt des adversaires acharnés. Pourtant la supercherie fonctionne.

La question la plus pertinente est donc la suivante : pourquoi cela fonctionne-t-il ?

Le fait majoritaire

De mon point de vue l’islamophobie française n’est que la dernière mue  d’un phénomène qui traverse l’histoire de ce pays. La nécessité, consubstantielle à l’identité française, de définir une norme majoritaire. On pourrait rétorquer qu’il s’agit là d’un trait anthropologique présent dans toute société. Il est pourtant, sinon une spécificité française, du moins un élément essentiel de ce qui fait la France. Ce pays a toujours eu du mal avec la minorité. Ceux qui vivent différemment, ceux qui pensent différemment, ceux qui croient différemment y sont toujours suspectés.

L’histoire du royaume de France est l’histoire d’une volonté d’unification et de standardisation. L’historiographie institutionnelle célèbre les grandes victoires unificatrices de la royauté, par exemple lorsqu’elle parvient, avec l’édit de Villers Cotterets (1539), à imposer son patois comme langue officielle, mais elle passe vite sur ses crimes atroces comme la croisade des albigeois (1209-1229). Il en va de même avec les guerres de religion au XVIe siècle, qui traduisent la volonté des Rois de France de ne tolérer aucune autre foi que la leur. Jusqu’au fameux récit d’Henri IV renonçant à sa foi pour conquérir le trône : « Paris vaut bien une messe » (1593)[ii]. Là encore plus que la réalité du fait historique, c’est ce qu’il dit de la façon dont les français perçoivent la France qui interpelle. On pourrait résumer ainsi ce paradigme : pour la France on renonce à sa foi.

La période révolutionnaire n’échappe pas à ce tropisme. Ainsi on analysera essentiellement l’action des Jacobins uniquement par le prisme de leur engagement en faveur d’une plus grande centralisation et de l’établissement de normes nationales, au point que les mots jacobinisme et centralisme sont aujourd’hui de quasi synonymes. On oublie ainsi le caractère radical et minoritaire des Jacobins.

Au-delà de l’histoire ce réflexe normatif  se retrouve jusque dans les urnes. Les partis défendant les identités régionales (bretonne, basque, occitane, etc) font tous des scores faméliques (à l’exception de la Corse), quand en Espagne où au Royaume Uni il s’agit là de problématiques qui structurent la vie politique. Encore une illustration de la défiance des français pour tous ce qui pourrait être une alternative à la norme.

Autre puissant symbole de ce paradigme et de sa popularité : le système métrique. L’établissement et l’adoption au XVIII siècle de cette mesure est considéré comme un des points d’orgues de l’influence française dans le monde. Là encore on notera que quand certains pays s’enorgueillissent de préserver l’usage de plusieurs systèmes de mesures sur leur territoire (les États-Unis par exemple), la France se glorifie d’avoir établi une norme quasi universelle et a depuis longtemps interdit l’utilisation de toute autre mesure[iii].

D’ailleurs les militants antiracistes ne s’y trompent pas et ont bien identifié ce rejet très français de tout ce qui s’éloigne de la norme. « Le racisme provient du sentiment que vous êtes supérieur aux autres. Vous pensez que vous êtes normal et qu’ils ne le sont pas. C’est pareil avec l’homophobie. Les hétérosexuels grandissent en pensant qu’ils sont normaux et que les gays ne le sont pas. Hé bien, nous avons besoin d’expliquer très gentiment à ces personnes qu’ils ne sont pas la norme. Il n’y a pas de norme. J’ai compris ça très tôt et quand vous comprenez le racisme vous comprenez que vous n’êtes pas celui qui a un problème » constate ainsi Lilian Thuram. [iv]   

C’est ce que je nommerai la passion française pour le fait majoritaire. Pour les français les minorités ont toujours tort. Quand d’autres cultures célèbrent l’originalité, chez les anglais par exemple il est plutôt bien vu d’être un « original », en France on se passionne pour la norme. Or quel est la norme aujourd’hui : l’irréligion (catégorie regroupant les athées, les agnostiques et les déistes). Années après années toutes les statistiques[v] le confirment, la population française est désormais majoritairement irréligieuse. La « mort de dieu » en France est une réalité. Les églises sont vides. Les français dans leur grande majorité ont renoncé à la religion catholique autrefois omnipotente. Combien sont-ils aujourd’hui à croire à la transsubstantiation et à l’immaculée conception ? Poser la question c’est déjà y répondre.

Dans le même temps les minorités n’ont pas renoncé à leurs religions. Ainsi les musulmans restent très majoritairement pratiquants. Ce simple fait suffit à les rendre suspects. Cette fin des croyances, parce que majoritaire, devrait s’imposer à tous. Car finalement être français c’est ça désormais : ne pas pratiquer de religion.

Histoire d’un mot

Islamophobie, voilà le mot. C’est ainsi que les musulmans nomment le racisme dont ils sont victimes. Pourtant on leur dénie ce droit élémentaire. Le droit de choisir l’expression qui désigne les discriminations qu’ils vivent quotidiennement. Dans les années 2000 à peine ce terme commençait il à émerger dans le débat public, sous l’impulsion de quelques intellectuels et militants antiracistes[vi], qu’il était aussitôt disqualifié. Il fut accusé d’être une invention iranienne et par la même d’être le véhicule du communautarisme musulman au cœur de la langue française. Une accusation fantaisiste, car même si le mot fut repris par les partisans de la révolution iranienne (1979), il est bien plus que cela. À la vérité on est là face à une forme de complotisme, qui cherche à voir jusque dans les mots utilisés par les musulmans une preuve de leurs intentions malignes. En réalité la première occurrence que l’on ai du mot islamophobie remonte à 1910. C’est à un auteur désormais oublié, Alain Quellien, qu’on doit cette première définition : « L’Islamophobie : Il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l’Islam chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne. Pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise fois et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre des mahométans. » [vii]

Notez à quel point cela semble décrire le discours des innombrables éditorialistes islamophobes, qui reflètent malheureusement trop bien des opinions aujourd’hui très répandues dans la société française. Dés lors comment osez prétendre que l’islamophobie n’existe pas, où même laissez entendre que le mot est mal choisi ? Il n’y a pas de preuve plus éclatante du mépris dans lequel certains intellectuels tiennent la culture musulmane que ce refus du mot islamophobie. Qui sont-ils pour prétendre savoir mieux que ceux qui vivent les contrôles aux faciès et les discriminations à l’embauche, le bon mot pour désigner ces atteintes à leurs droits ? Il s’agit là, indéniablement, d’une forme malsaine de paternalisme intellectuel.

Ce sont ces même paternalistes qui sont prompts à donner des leçons d’Islam aux musulmans eux même, sans pour autant avoir jamais, de toute leur vie, mis les pieds dans une mosquée. Ils expliquent doctement que le voile n’est pas une obligation, et font l’exégèse du Coran en affirmant qu’il ne contient que violence et obscurantisme. Ce sont ceux que vous voyez donner des leçons aux croyants, ceux qui prétendent savoir mieux que les musulmans comment ils doivent pratiquer leur religion. Ces personnages se répandent dans les pages des journaux pour expliquer que le port du voile signale un endoctrinement voire une radicalisation. Ces prétendus expert de l’Islam, pensent savoir mieux que les imams  ce qu’il y a dans le Coran et produisent des discours sur  le voile, le djihad, la femme musulmane, sans avoir le début d’une légitimité théologique sur ces questions. C’est pourtant eux qu’on invite sur les plateaux de télévision dés qu’il s’agit d’éclairer le grand public sur ces questions.

Les vieux réflexes coloniaux ont la vie dure. Aujourd’hui encore il est difficile pour certains d’admettre que les populations racisées sont aussi légitimes qu’eux pour décrire et nommer les faits sociaux, et plus particulièrement ceux qui les concernent. Le temps où on pouvait se permettre de récupérer la Marche pour l’égalité et contre le racisme (1983), en noyant ses revendications dans une association noyautée par le pouvoir est révolu. Nous devrions tous nous en réjouir, et pourtant c’est loin d’être le cas. Le 10 novembre 2019 quand une marche contre l’islamophobie a réuni plus de 10 000 personnes à Paris, les réactions furent pour le moins mitigées. Le terme islamophobie, fut encore une fois rejeté et les organisateurs discrédités pour des liens présumés avec l’Islam radical. Tant est si bien qu’à la fin de ce tapis de bombe médiatique et idéologique, le problème ne semblait plus les actes antimusulmans contre lesquels les manifestants entendaient protester[viii], mais précisément les manifestants eux-mêmes.

En France on préfère blâmer ceux qui se revendiquent de la culture musulmane, pour leur ingratitude et leur rejet de la norme républicaine. Le refus de l’islamophobie est le nom de cette hypocrisie française : il n’y a pas de minorité discriminée par la République, donc il ne peut pas y avoir de mot pour désigner cette discrimination. Cette logique par l’absurde a des conséquences funestes. Elle invisibilise  les victimes et protège les racistes.

De l’antisémitisme

Bien sûr il existe un contre exemple majeur à cette thèse : l’antisémitisme. À l’inverse de l’islamophobie le problème est clairement identifié par les institutions, les médias et les intellectuels. Ce ne fut pas toujours le cas, mais aujourd’hui la lutte contre l’antisémitisme peut compter sur le soutien de l’État et de quasiment toute la classe politique. C’est heureux, car l’antisémitisme est un réel danger pour les juifs français et il doit être fermement combattu.

Avec l’affaire Dreyfus (1894) l’historiographie officielle identifie clairement le problème de la persécution des juifs. Cet épisode révèle le profond antisémitisme de la société française de l’époque. Dreyfus est coupable parce que juif. De tous les officiers susceptibles d’avoir trahi en faveur de l’Allemagne, il est celui qui est immédiatement suspecté parce qu’il est juif. Il fait même l’objet d’un complot destiné à lui faire porter le chapeau. Là encore on voit se dessiner le même modèle : ceux qui n’adhèrent pas au comportement majoritaire sont suspects par nature. Cela les expose à toutes les brutalités et à tous les complots, puisqu’ils ne sont jamais soutenus et jamais crus lorsqu’ils dénoncent des injustices. Avec le fameux « J’accuse » de Zola on tient probablement l’un des rares cas de mise en valeur d’une prise de position en faveur des minorités dans le récit national (ce qui permet par contraste de constater la réalité du phénomène d’invisibilisation des minorités dans l’historiographie).

Le travail de mémoire concernant le génocide perpétré par les nazis durant la seconde guerre mondiale (1939 – 1945) est mené de façon efficace au sein de l’institution scolaire, et depuis les années 1990 on reconnaît aussi le rôle proactif joué par l’État français dans cette tragédie.

Toutefois comme le dit Aimé Césaire, au fond ce que les européens  rejettent dans le nazisme «ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme  en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. [ix]» En d’autre terme l’antisémitisme est avant tout le nom que l’on donne à la persécution des blancs par les blancs. C’est un racisme que l’on condamne avec d’autant plus de vigueur que l’on s’identifie facilement à ses victimes. Et puis il y a aussi la culpabilité. En effet même si on a longtemps tenté de cacher la vérité, elle est maintenant bien établie. Les autorités françaises ont activement collaboré avec l’occupant pour l’aider à réaliser ses projets meurtriers, allant parfois jusqu’à devancer ses attentes. Ce sont bien des gendarmes et des policiers français qui ont arrêté des hommes, des femmes et des enfants pour les envoyer à l’abattoir. Une infamie qui elle aussi porte un nom devant l’histoire : Vichy.

Cela explique sans doute la sensibilité toute particulière de la société française sur la question de l’antisémitisme. Celle-ci est devenue, au fil des années, une marque infamante qui a elle seule peut détruire des carrières, ruiner des réputations. On applique la tolérance zéro, toute personnalité prise en flagrant délit d’antisémitisme est immédiatement décrédibilisée et perd tout droit à la parole dans l’espace public. C’en est au point que dans un débat lorsqu’un camp veut en déstabiliser un autre, il fera tout son possible pour lui faire porter le chapeau de l’antisémitisme. Ce type d’accusations s’avère en général redoutablement efficace, surtout lorsqu’elles s’appuient sur des preuves irréfutables. Encore une fois, il ne s’agit pas de le regretter au contraire félicitons nous qu’en la matière le travail soit fait.

Ce qui est plus troublant c’est de constater que cette tolérance zéro ne s’applique pas aux autres formes de racisme. Ainsi quand l’antisémite Dieudonné est justement rejeté dans les bas fonds d’Internet, l’islamophobe Zemmour continue de fréquenter les plateaux de télévision. En fait Zemmour est même la preuve que revendiquer des positions islamophobes peut lancer la carrière d’un éditorialiste dans les médias dominants. Il y a donc manifestement une problématique de type 2 poids 2 mesures, dés lors qu’il s’agit de comparer le sort réservé aux antisémites et aux islamophobes. Cette situation est d’ailleurs régulièrement pointée du doigt par les musulmans eux même, qui sont aussitôt taxés d’antisémitismes pour s’être risqués à une telle comparaison. Allez comprendre…

Il faut dire qu’au fur et à mesure des années s’est installée une petite musique sur ce thème, qui consiste à prétendre que l’antisémitisme en France est désormais uniquement le fait des musulmans. En témoigne cette phrase de l’éditeur Antoine Gallimard, tentant maladroitement de se justifier en pleine polémique sur la réimpression des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline : « Aujourd’hui, l’antisémitisme n’est plus du côté des chrétiens mais des musulmans, et ils ne vont pas lire les textes de Céline.[x] » Tout est dit en peu de mot. À la fois l’insondable mépris à l’égard des musulmans, et la sournoise volonté de rejeter le stigmate antisémite sur eux.

Sur quoi s’appuie cette croyance désormais fort répandue que l’antisémitisme en France serait l’apanage des musulmans ? Il y a tout d’abord le fort soutien dont bénéficie la cause palestinienne auprès des arabes français. Si ce militantisme pouvait susciter une forme de sympathie du temps ou Renaud chantait Deuxième génération[xi], ce n’est plus le cas aujourd’hui. Dans une époque traumatisée par le terrorisme islamiste, toute critique de la politique israélienne, tout support à la lutte des palestiniens, est suspect. Au point que l’assemblée nationale a voté le 3 décembre 2019 une résolution assimilant antisionisme et antisémitisme.

Comment ne pas voir, dans cet empressement a marqué du sceau de l’antisémitisme les populations racisées, une façon pour l’homme blanc de se décharger d’un fardeau qui devrait être le sien ? Rien d’étonnant à cela, c’est le propre de la pensée raciste de percevoir les non-blancs avant tout par le prisme de leur utilité pour les blancs. Ici leur utilité est évidente il décharge symboliquement les européens de leur insoutenable culpabilité dans le massacre des juifs d’Europe. Pourtant ce ne sont pas les ancêtres des personnes racisées qui ont discriminés, déportés et assassinés la communauté juive française.

S’il est vrai, ne le nions pas, que certains crimes antisémites ont été commis par des musulmans, d’autres l’ont été par des hommes blancs. En déduisons nous que tous les hommes blancs sont antisémites, que l’antisémitisme est un problème récurrent des hommes blancs ? Peut-être le devrions-nous. Toujours est-il que cette volonté de la pensée dominante de voir dans tous les musulmans des antisémites, relève d’une évidente culpabilité face à l’histoire que l’on veut faire porter à un bouc-émissaire.

Du terrorisme

« Désolidarisez-vous ! » C’est l’injonction faite aux musulmans au lendemain de chaque attentat islamiste. Peu importe que les terroristes frappent aveuglément, tuant indifféremment croyants et non croyants, l’urgence après chaque tuerie est de demander aux musulmans de se « désolidariser ». Les mosquées sont encore pleines des pleurs des familles des victimes, mais ce que la société française attend de ces communautés c’est de les entendre dire : « nous condamnons ces attentats ». Comme si cela n’allez pas de soit. Les femmes qui portent le voile, les hommes barbus sont implicitement complices des terroristes dans l’esprit du reste de la communauté nationale. Même parmi les intellectuels issus de l’immigration des voix s’élèvent pour réclamer l’expiation publique, voir la réforme[xii], afin de démontrer l’innocuité des musulmans. Quant aux intellectuels racistes, ou paternalistes, ils scrutent avec une obsession toujours plus ardente chaque marche blanche, chaque manifestation de soutien aux victimes du terrorisme, pour y pointer la supposée sous-représentation des  personnes racisées, d’où l’on déduira le manque de solidarité des musulmans. Cette obsession est si prononcée qu’on voit désormais fleurir ce type d’analyse pour tout type d’événement public. Ce fut le cas des funérailles de Johnny Hallyday[xiii] par exemple. Bref face à cette suspicion généralisée le musulman est sommé de faire allégeance.

Mais c’est là finalement  un réflexe assez français de demander l’allégeance du musulman. C’est même au cœur du rapport entre la France et une de ses anciennes colonies dont sont issus bon nombre des musulmans français : l’Algérie. Il y a eu au travers de l’histoire, et jusqu’à aujourd’hui, une volonté évidente des autorités françaises de soumettre les Algériens et leurs descendants. À l’origine cette volonté de domination s’explique par le projet de conquête de l’Algérie entamé par la Monarchie de juillet, poursuivi par le Second Empire et parachevé par la 3e République. « Le but n'est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d'empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, […] de jouir de leurs champs […]. Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes […], ou bien exterminez-les jusqu'au dernier »[xiv]  écrivait ainsi  Thomas Robert Bugeaud, Maréchal de France et gouverneur général de l’Algérie de 1840 à 1846. Ce « Grand Homme » est aussi célèbre pour les enfumades qu’il ordonna et que l’on peut légitimement considérées comme les funestes précurseures des chambres à gaz. Malgré les quelques protestations de l’époque ce pédigrée ne lui valut pas l’opprobre qu’il eut mérité mais bien au contraire une gloire éternelle. Aujourd’hui encore de nombreuses rues portent son nom dans de grandes villes comme Paris ou Marseille…

Plus tard ce sera pour conserver cette perle de son empire que le colonisateur cherchera à soumettre les Algériens. De 1954 à 1962 des milliers de jeunes français seront envoyés dans ce qui était alors des départements. Là-bas ils apprendront à craindre les musulmans à les voir comme des ennemis redoutables. Ils apprendront qu’un bon musulman est un musulman soumis, car alors seulement on n’a plus rien à craindre de lui. Dès lors la société française héritière de cette histoire ne peut tolérer la moindre violence perpétrée par un musulman, sans y soupçonner la sournoise solidarité de tous ceux qui prient le même dieu que lui. Cette société a donc besoin d’être rassurée par la soumission symbolique  des musulmans.

L’injonction à se « désolidariser » fonctionne donc bien sur le plan symbolique comme un outil de domination. Il s’agit en fait d’un ordre donné aux musulmans par ceux qui se voudraient leur maîtres : « renoncez à votre vision du monde et adoptez la nôtre, sinon vous serez traités comme des traitres ». C’est pourquoi il est si ironique de voir un écrivain de droite comme Michel Houellebecq publier un roman comme Soumission dans lequel il fantasme une soumission des français à l’Islam.  C’est ici une sorte d’inconscient national qui s’exprime : la peur, et même l’excitation taboue, de se voir infliger les souffrances que l’on inflige sois même à l’autre.

Ce type de traitement médiatique et symbolique n’est d’ailleurs réservé qu’à une seule religion, démontrant ainsi par sa singularité son objectif réel : la stigmatisation. On ne demande jamais à un catholique de se désolidariser des prêtres pédophiles. Pourtant il est maintenant établi que les abus sexuels sur mineurs ont été couverts par la hiérarchie de l’église dans le monde entier, et que ce drame touche des centaines, voire des milliers, de victimes[xv]. Reste qu’on n’a jamais entendu un commentateur, un présentateur, un politicien, un intellectuel pointer le manque de vigueur des catholiques à dénoncer les crimes commis par leurs coreligionnaires.

Le viol serait donc moins grave que le terrorisme ? Non, plus simplement dans un cas l’amalgame entre les croyants et les terroristes sert de paravent à un racisme non assumé, quand dans le cas de la pédophilie et de l’église catholique une telle malhonnêteté intellectuelle n’aurait aucune utilité.

De la sécurité

Plus que toute autre institution républicaine la police est l’héritière du passé colonial français. C’est elle qui fut au cœur du dispositif de répression qui permit au colonisateur de garder sous le boisseau les aspirations à l’autonomie des peuples colonisés. C’est elle qui mit en pratique les brutales méthodes contre-révolutionnaires destinées à vaincre les militants de l’indépendance. Enfin c’est elle qui écrasa dans le sang toute tentative des populations immigrées de manifester leur soutien aux indépendantistes sur le territoire métropolitain. Le sinistre épisode de la répression de la manifestation FLN[xvi] du 17 octobre 1961 en est le témoignage le plus tristement marquant. Cette tâche indélébile sur la conscience de la République faillit d’ailleurs être oubliée. « Ici on noie des Algériens » [xvii] écriront simplement des doigts courageux quelques semaines plus tard sur les quais de Seine. Tout cela c’est l’histoire de la police française. Et encore on pourrait aussi rappeler son zèle collaborationniste et comment elle vint si efficacement à l’aide de l’occupant allemand lors de la rafle du Vel d’hiv[xviii].

C’est de cette même police dont il faudrait aujourd’hui s’étonner qu’elle soit raciste ? C’est de cette même police dont il faudrait s’offusquer qu’elle soit mise en cause par des militants antiracistes comme ceux du comité Adama ? Qui sont aujourd’hui ceux qui prétendent être sûrs que la mort d’Adama Traoré n’a rien à voir avec un quelconque racisme systémique au cœur de la police républicaine ? Bien souvent ce sont les mêmes qui se définissent comme d’acharnés défenseurs de la laïcité, et qui à ce titre sont les plus ardents critiques de l’Islam.

Sur la police son racisme et sa violence il n’y a pourtant pas de débat scientifique. Tous les sociologues qui se sont penchés sur la question dans les dernières décennies sont relativement affirmatifs, oui la police française est en proie à un racisme systémique et oui elle est bien une des plus violentes d’Europe[xix].

Nous sommes donc face à une institution qui est décrie comme discriminante envers les personnes racisées par les sciences humaines. Les personnes discriminées elle-même dénoncent cette situation. Pourtant là encore le consensus islamophobe agit comme une glue très efficace, permettant d’agglomérer tous les discours racistes de justification des  discriminations et des violences policières. Finalement c’est une rhétorique du « avec nous où contre nous » qui se développe par ce prisme. En assimilant à un discours de soumission à l’Islam radical la dénonciation du racisme dans l’institution policière, on interdit toute forme de critique et on stérilise le débat. Que reste-t-il alors ? La peur. Les populations racisées font peur. Elles sont présentées comme sauvages et assoiffées de sang. Les arabes en particulier font peur, triste héritage du passé colonial dans la psyché collective française…

De cette stigmatisation permanente des musulmans née toute une rhétorique de type « choc des civilisations », qui est bien un mélange de pensée colonialiste et de peur du terrorisme. Grand remplacement, ensauvagement, islamisation, séparatisme, sont autant de concepts vides et creux qui ne revêtent en fait qu’une utilité : justifier la mise à mort des jeunes noirs et arabes par la police. Dans ce contexte la police n’est plus que l’instrument de la stigmatisation des musulmans. Cette polarisation autour du diptyque identité/sécurité crée une tension extrême dans la société, en divisant les populations en 2 camps. C’est tout le corps social français qui in fine se trouve ainsi enfermé dans une vaine confrontation. Un des tristement fameux exemples de cette incapacité à s’extraire de cette bipolarité est l’attitude des policiers vis-à-vis de Lassana Bathily, lors des attentats de l’Hyper Casher du 9 janvier 2015. Prisonniers de leurs représentations négatives des noirs et des musulmans, il leur faudra 1 H 30 pour comprendre qu’ils sont en présence d’un employé du magasin et non d’un terroriste.[xx] Ainsi paradoxalement, dans leur obsession islamophobe, les laudateurs d’une police discriminante concèdent une victoire aux terroristes en favorisant la fracturation de la société française.   

Vers la prohibition de l’islam

Donc à la question pourquoi le discours antivoile fonctionne-t-il si bien ?  La réponse apparaît clairement : parce qu’il est le masque derrière lequel une forme de racisme se cache. Il s’agit du racisme prohibitionniste, une idéologie relativement récente mais qui se développe très rapidement. Voici comment on pourrait résumer son paradigme : puisqu’il n’est plus possible de discriminer les personnes simplement à raison de leur apparence, alors il faut criminaliser leurs cultures. Partons du postulat que le racisme ethnique consistant à décréter que certaines races sont supérieures par nature à d’autre n’est plus une position tenable dans l’espace public[xxi]. Dès lors comment rejeter hors de l’espace public des populations que l’on considère comme exogènes, et qu’on souhaite tenir éloignées des institutions ? Tout simplement en criminalisant des aspects essentiels de leur vie quotidienne. Car le problème est bien là, ces gens sont français désormais et depuis plusieurs générations pour la plupart. Ils ne sont plus soumis au dictat colonial, ils ont le droit de vote et bénéficient théoriquement des mêmes droits que tous les citoyens de la république. Comment accepter qu’ils puissent vouloir se mêler de la vie publique, voir même revendiquer des droits, et cela alors qu’ils ont l’outrecuidance d’avoir gardés de leurs origines certaines spécificités ?

Bien évidemment dès l’origine le racisme a été une construction culturelle dépassant la simple justification pseudo scientifique, néanmoins ce discours a joué un rôle majeur dans la justification de la colonisation, particulièrement en France. On en trouve jusqu’à aujourd’hui des traces résiduelles à travers les fameux « aspects positifs de la colonisation » si souvent invoqués. Comment la colonisation pourrait-elle avoir été entièrement mauvaise puisqu’elle a permis d’apporter la civilisation à des peuplades arriérées ? Un président français ne déclarait-il pas il n’y a pas si longtemps que « l’homme africain n’était pas entré dans l’histoire »[xxii]. Ce type d’explication « naturaliste » a perdu, dans la deuxième moitié du vingtième siècle, toute crédibilité. Il a donc fallu forger un nouveau discours justifiant la relégation au second plan d’une partie de la population nationale. Ne pouvant plus dire qu’elle ne pouvait accéder au devant de la scène parce qu’elle y était par nature inapte, on a commencé à pousser en avant sa dangerosité. En particulier on a mis en avant la dangerosité d’une religion : l’islam. À partir de 1989 c’est la question du voile dans les écoles qui constitue le point de départ du racisme prohibitionniste, en posant ses bases dialectiques : diabolisation / interdiction. Immédiatement les jeunes filles voilées sont présentées comme un danger majeur pour la laïcité et l’école républicaine. La droite et l’extrême droite se saisissent du sujet et il devient aussitôt une obsession nationale. Ils sont peu nombreux alors à se poser des questions. Quelles sont les motivations de ces jeunes filles ? Quelles sont les conditions sociales à l’origine de leur piété ? Quid du contexte de relégation sociale et d’acculturation subie auquel elles sont exposées ? Pourquoi devraient-elles renoncer à la culture de leurs parents pour celle d’une République qui ne leur offre que très peu de perspectives? Néanmoins dans cette fin de XXe siècle des digues subsistent et des voies s’élèvent à gauche pour freiner les interdictions que déjà certains réclament. Mieux encore dans cette France-là on est encore capable de plaisanteries potaches sur ces sujets, on en trouve trace à la fin d’un célèbre sketch des Inconnus sur les profs[xxiii] qui moque gentiment la polémique. Tout bascule en 1995 avec les attentats  des terroristes islamistes à Paris[xxiv], dès lors s’enclenche une mécanique vicieuse à l’origine de la situation que nous vivons aujourd’hui.

Les attentats agissent comme le carburant idéal de la prohibition de l’Islam. Prohibitionnisme et terrorisme se nourrissent mutuellement et créent l’énergie négative qui fracture la société française. Ensemble ils fonctionnent comme les deux polarités d’une dynamo néfaste qui tourne alimentée aux discours de haine et aux actes de violence. Ils sont à la fois rigoureusement  opposés et complémentaires, poussant chaque jour la société française vers plus de discrimination et de violence. Dans ce contexte, la supposée impossibilité d’intégrer la culture musulmane à la culture française devient un postulat largement partagé par toute une frange de la classe politique et intellectuelle. La nécessité d’effacer cette identité religieuse au profit de la « philosophie des Lumières » est l’ambition affichée de ce parti de l’interdiction. Ces Lumières si souvent invoquées font bien évidemment référence aux concepts développés par les philosophes français du XVIII, ici considérés comme un ensemble homogène. L’idée étant que de ce corpus idéologique est naît un « Universalisme républicain », supposément sans défaut. Pour le préserver il faut « faire barrage » à l’islamisme, ce qui signifie interdire les manifestations culturelles de l’islam : le voile, la prière, la viande hallal, le hijab de running, le burkini, etc. Ce prohibitionnisme s’accompagne de la promotion d’un athéisme d’État faussement nommé laïcité. Celui-ci est sensé tenir lieu de spiritualité commune à tous les français.

Le premier achèvement des prohibitionnistes est la loi sur le voile  à l’école de 2004, plus précisément : la loi sur les signes religieux dans les écoles publiques créant l'article L.141-5-1  du Code de l'éducation. C’est en effet la première fois que sous la pression des racistes prohibitionnistes on consent à une modification de la loi ayant des répercussions concrètes dans la vie des musulmans.  En l’espèce les législateurs ont tranché pour l’interdiction du voile dans les écoles publique, en interdisant le port de signes religieux ostensibles tout en autorisant le port de signes religieux discret. Six ans plus tard le dispositif sera complété avec la loi du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public. On notera que ces interdictions s’adossent à d’autres aspects de la loi sans toucher officiellement au principe de laïcité. En effet ce principe inscrit dans la constitution garantit la neutralité de l’État en matière religieuse, interdire certains vêtements en raison de la religion de celles qui les portent aurait donc nécessité une révision constitutionnelle complexe sur le plan politique. Il ne s’agit pas ici de débattre sur la légitimité des textes de lois précités, car ils sont légitimes, votés à la majorité par une assemblée nationale démocratiquement élue. Ce qui interpelle en revanche c’est le glissement progressif d’une saine volonté de garantir un espace public où chacun puisse librement vivre ses croyances, vers une interdiction progressive dans certains lieux des pratiques religieuses musulmanes. À l’échelon local cette tendance s’observe aussi. Ainsi quand dans certaines écoles on continue de proposer une alternative au porc les jours où il est au menu, dans d’autres on s’y refuse au nom de la laïcité. Pour les maires d’extrême droite c’est même l’occasion d’envoyer un message de fermeté à leurs électeurs, en mettant du porc au menu plusieurs fois par semaine. Insidieusement le racisme prohibitionniste a conquis les esprits, il est maintenant une partie de notre réalité quotidienne.

Islam Tabou  

 Nous sommes maintenant entrés dans la dernière phase de la conquête des esprits par l’idéologie prohibitionniste. Désormais chaque nouvel attentat est l’occasion d’enfoncer le clou un peu plus. Les digues qui existaient jusque-là ont été emportées. Toute personnalité publique qui défendra les musulmans, et pointera les risques d’amalgame entre les actes répréhensibles de certains et l’ensemble de la communauté des croyants, sera taxé d’ « islamogauchiste » et rejetée au ban de la société. Dans leur promotion d’un islam tabou les prohibitionnistes bénéficient d’un magister moral, en instrumentalisant les victimes du terrorisme ils parviennent à contraindre au silence leurs opposants[xxv]. Le travail d’acclimatation de l’idée selon laquelle il faut interdire les pratiques religieuses musulmanes dans l’espace publique est désormais achevé. Il ne reste plus qu’à faire passer dans la loi les mesures qui donneront une réalité concrète à ce programme.

Ici le  parallèle avec l’histoire américaine de la prohibition de l’alcool prend tout son sens. Car c’est bien après une longue campagne de lobbying auprès de la classe politique et de l’opinion publique que celle-ci fut imposée[xxvi].  D’efficaces lobbyistes au service des ligues de tempérance ont agi patiemment pendant des années pour amender la constitution. En fait entre le moment où l’amendement est proposé et celui où il est adopté il s’écoule plus d’un 1 an (22/12/1917-29/01/1919). Même si cela est dû aux spécificités de la république fédérale américaine, dont la constitution ne s’amende pas aisément, cela démontre la persévérance des prohibitionnistes qui agissait en faveur de l’interdiction de l’alcool dans toute l’Union depuis le milieu du XIX. Le Volstead act, ou 18e amendement à la constitution des États-Unis, sera finalement abrogé en 1933. C’est un exemple intéressant car comme dans le cas contemporain de la France avec le terrorisme, l’idée se veut une solution à un problème réel, en l’occurrence l’alcoolisme et ses conséquences en termes de santé publique. On interdit pour le bien de tous. On interdit l’alcool pour lutter contre l’alcoolisme, on interdit l’islam pour éradiquer le terrorisme. On interdit des comportements sociaux pour protéger la société. Il est évident, pour poursuivre le parallèle, que comme la prohibition de l’alcool aux États-Unis, la prohibition de l’Islam en France ne produira pas les effets souhaités. Car en fait dans les 2 cas ces prohibitions ne visent pas du tout l’apaisement sociétal qu’elles prétendent rechercher, dans les 2 cas il s’agit de stigmatiser une population considérée comme non légitime dans l’espace public : les minorités issues de l’immigration. Les irlandais et italiens fraichement débarqués d’Europe, avec leur vin de messes, pour les américains du XX siècle, les musulmans issus de l’ancien empire colonial, avec leurs voiles et leur viande hallal, pour les français du XXIe. Le parallèle saisissant opéré ici peut se poursuivre encore plus loin, puisque pour interdire l’Islam en France il faudra réviser la constitution comme il fallut le faire pour interdire l’alcool aux États-Unis. Certes la tâche sera plus aisée en France, et un congrès parlementaire devrait suffire pour y parvenir.

Alors à quoi ressemblera cet Islam tabou ? Nous disposons de quelques pistes délivrées par ceux qui préparent dans la coulisse ces lois islamophobes. On peut d’ores et déjà supposer que l’interdiction du voile islamique dans l’espace public en sera la pierre angulaire, probablement y trouvera-t-on aussi l’interdiction de la mise en place d’alternative végétarienne au porc dans les cantines. À coup sûr ces lois instaureront-elles la dissolution systématique des associations luttant contre l’islamophobie. Enfin, se profile également tout un arsenal destiné à brider la liberté de penser, à censurer certaines idées. En effet nous assistons depuis quelques années à un glissement sémantique du droit au blasphème vers le devoir de blasphémer. « On est là pour dire l'importance de la liberté d'expression, du devoir de caricaturer et de blasphémer»[xxvii]déclarait, par exemple, Patrick Peloux au procès des attentats de Charlie Hebdo. Pourquoi « un devoir » ? Quand ce qui était un droit, une liberté inaliénable des citoyens, est elle devenue leur devoir ? Pourquoi le blasphème devrait-il être un devoir du citoyen français ? Non décidément rien de tout cela ne fait sens du point de vue de la liberté d’expression et de sa préservation. Dire que chacun a le droit de blasphémer s’il le souhaite ne revient certainement pas à imposer à tous le devoir de blasphémer. Pourtant se niche sans doute ici certaines des idées les plus dangereuses du prohibitionnisme français. On peut imaginer qu’elles trouveront une façon de s’exprimer concrètement par des interdictions visant particulièrement le corps enseignant. On cherchera sans doute à contraindre la liberté académique des professeurs, en particulier à l’Université, mais plus globalement à tous les niveaux. On parachèvera le mouvement de criminalisation des opinions des enfants, entamé en 2015 après l’épisode des sifflets pendant les minutes de silence, poursuivit en 2020 par le placement en garde à vue d’enfants de 8 ans pour apologie du terrorisme. Là aussi une loi viendra certainement renforcer se dispositif pour permettre de détenir plus longuement les enfants dénoncés sur cette base, et de punir plus sévèrement leurs parents. Ce qu’on sent venir ici malgré tout c’est, d’une façon ou d’une autre, le blasphème obligatoire pour tous.

Voilà certainement les contours de l’Islam tabou de demain, qui sera pour faire bonne mesure adossé à un Islam officiel sévèrement contrôlé par l’État.

De l’universalisme

Au milieu de cet argumentaire hypocrite destiné à justifier la prohibition de l’islam trône un concept majeur : la défense de l’universalisme républicain. Il s’agit là en fait d’un angle mort du dispositif prohibitionniste. C’est l’objectif  désigné de la démarche, préserver l’esprit des Lumières, mais en creusant on s’aperçoit que derrière ce bel unanimisme on ne trouve que du vide. Nous sommes face à un concept creux. Il n’existe aucune définition claire de ce bel universalisme si largement promu. Tout au plus sait-on que comme son nom l’indique il est destiné à s’appliquer à tous sans distinction de genre, ni de race ou de nationalité. On sait aussi qu’il représente le bien, mais c’est assez flou le bien. On comprend aussi à travers les propos des uns et des autres que cet universalisme est républicain, du moins que la République française dans sa forme actuelle en est  l’expression la plus parfaite. Chanceux que nous sommes ! Nous vivons dans le rêve réalisé des philosophes du XVIIIe  et nous, en toute ingratitude, refusons de célébrer ce miracle en continuant à voir dans la société française une discrimination imaginaire.

Dans ce mythe l’universalisme est donc une utopie réalisée, en danger d’être détruite par  l’Islam. L’universalisme est ici présenté comme une philosophie sans débat. À ce titre les philosophes français du XVIIIe, communément désignés sous le nom de Lumières, constitueraient un groupe homogène ayant promu un ensemble de valeurs applicables uniformément à toutes les populations, indépendamment de tout contexte culturel. Ils auraient développé cette école de pensée dans une belle concorde sans jamais se quereller. C’est faux d’un point de vue historique, mais cela permet opportunément aux défenseurs de cette thèse d’éviter de se pencher dans le détail sur cet héritage historique. Car quiconque fera l’effort de regarder d’un peu plus prés, s’apercevra qu’avec les dits « philosophes de lumières » on est bien loin d’un ensemble homogène.

Faîtes simplement l’expérience de taper « Voltaire et Rousseau » dans un moteur de recherche et vous constaterez que ces deux là avaient plus de différences que de points communs[xxviii]. D’un côté Voltaire le courtisan brillant et cynique qui prêche la tolérance, mais développe aussi des positions ambigües[xxix] ; et de l’autre Rousseau le père du Contrat social, par ailleurs promoteur d’une vision dépréciative de la femme[xxx]. Quand l’un professe que l’homme est bon par nature et que c’est la société qui le perverti, l’autre se moque ouvertement de lui. On a donc bien là deux visions radicalement différentes de la nature humaine et par conséquent des positions fort peu « universelles ». Si quelques clics sur Internet permettent de constater que les Lumières ne constituent pas un corpus idéologique entièrement cohérent, c’est bien que leur présentation sous ces traits relève de la pure mauvaise fois. Il s’agit en fait du petit conte que beaucoup de français aiment se raconter pour se donner bonne conscience. Certes la monarchie absolue, symbole de l’arrogance française, était une abomination bigote et esclavagiste, un système de caste pervers ; mais les brillantes idées des « Lumières » mises en œuvre au fil des révolutions successives,  ont permis l’avènement de la devise républicaine : liberté, égalité, fraternité. Cette fable est considérée par beaucoup comme une vérité révélée. C’est pourquoi dés lors que quelqu’un s’avise de critiquer la société française, par exemple en la jugeant raciste, il est aussitôt labellisé ennemi de l’universalisme républicain.

Soyons clair si par universalisme on entend souligner que la condition humaine repose sur un certain nombre d’expériences universellement partagées (respirer, dormir, rêver, manger, boire, copuler, uriner, déféquer, enfanter, élever, etc.), et qu’en s’appuyant sur ce constat on peut dégager des droits communs à tous(tes), alors oui l’universalisme est un bel idéal. C’est ainsi, par exemple, qu’on arrivera assez vite au consensus en affirmant que les êtres humains doivent être « libres et égaux en dignité et en droits », comme le  fait la déclaration universelle de droits de l’homme, adoptée par l’ONU en 1948.  En revanche si on entend par là  que certaines « valeurs » (laïcité, république, mérite, modernité, engagement, effort, ordre, etc.), choisies et imposées par les autorités, doivent être placées au-dessus de tout par tous, indépendamment de toute considération culturelle ou religieuse, alors on s’égare. Car ces « valeurs » ne sont en fait que des façons de mettre en œuvre des droits, et par conséquent elles sont forcément reliées à un contexte culturel spécifique. Dès lors qu’elles prennent l’ascendant sur les droits qu’elles sont censées aider à promouvoir, on glisse dangereusement vers une réduction des droits des individus. C’est pourquoi il est gênant de voir l’adjectif républicain si souvent accolé à l’universalisme. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur un universalisme qui se passe de tout adjectif réducteur, qu’a été rédigée la déclaration universelle de droits de l’homme qui stipule dans son article 18 : « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites ». Pour un croyant la loi de dieu sera toujours supérieure à la loi des hommes, ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas respecter cette dernière. En France on semble plutôt vouloir promouvoir un universalisme athée, un universalisme imposé d’en haut, un universalisme qui n’a plus rien d’universel.  En fait tous ces chantres de l’universalisme républicain défendent un idéal qui est bien plus spécifiquement français qu’universel. C’est cette fameuse laïcité « à la française », formule désormais consacrée pour désigner l’athéisme d’État, que personne ne comprend en dehors de nos frontières. En même temps quand l’universalisme devient prétexte à la prohibition il y a de quoi être perplexe.

Pas d’amalgame

Alors qu’opposer à ce mouvement vers la prohibition des pratiques religieuses musulmanes ? Toujours la même chose : rappeler encore et encore que les actes de quelques fanatiques n’engagent en rien la responsabilité des millions de français qui partagent avec eux la foi musulmane. Cependant il faut bien reconnaître que cette position est de plus en plus dure à tenir. Il y a quelques années, pour de telles opinions, on vous traitait avec mépris de « bisounours », désormais  vous serez plus volontiers considéré comme un « complice des terroristes ». Professer qu’un enfant qui perturbe une minute de silence, qu’une femme voilée, ou un croyant barbu sortant d’une mosquée ne sont pas par nature favorable  à l’assassinat d’un professeur, au mitraillage d’une salle de concert ou à l’exécution de dessinateurs devient chaque jour plus intolérable pour une large frange de la société française. À l’heure où ces lignes sont écrites on parle ouvertement de pénaliser cette parole d’apaisement et de tolérance. En 2015 c’était pourtant l’une des craintes principales reliées aux attentats. « Pas d’amalgames » entendait-on partout, mais ce conseil a été ignoré et les amalgames constituent désormais le quotidien des musulmans. Que cela ait été un des premiers réflexes après la vague d’attentats en 2015, témoigne simplement du fait qu’au fond tout le monde est bien conscient de l’islamophobie latente de la société française. 

La tolérance, présentée comme une valeur cardinale de notre société, est en fait inexistante dés lors qu’il s’agit de l’Islam. Pourtant on ne peut être réellement tolérant qu’envers ce qui nous gêne. La tolérance du catholique envers le protestant, si elle fut longue à obtenir, est aujourd’hui chose acquise, et présente par conséquent bien moins d’intérêt que la tolérance de l’athée envers le croyant. Cette dernière est chaque jour moins répandue, l’athéisme d’État étend son domaine, avec dans son viseur principalement les musulmans. Cela dit la prohibition de l’islam ne sera pas sans répercussion sur les autres croyances religieuses, certains exemples en attestent déjà[xxxi]. Il s’agit en fait clairement d’une attitude réactionnaire face aux changements profonds de la France. Celle-ci est désormais largement multiculturelle, on y retrouve plus la rassurante homogénéité des comportements dans laquelle des générations ont grandi. Alors on se cabre, on tente par tous les moyens de faire revivre ce monde disparu. On cherche à contraindre ces populations françaises si différentes à se comporter comme de « vrais » français. S’ils ne boivent pas d’alcool, et ne mangent pas de porc, qu’au moins ils ne le fassent pas savoir par leurs vêtements, qu’ils retiennent leurs propos et qu’ils aient la décence de reconnaître la supériorité de la philosophie française sur leur foi. On légifère à tour de bras sur ces questions de la plus haute importance, on ergote sur la nécessité de rétablir le service militaire afin d’y formater les esprits. Les réactionnaires n’acceptent pas la créolisation de la société française et lui préfère un régime de prohibition des religions.

C’est pourtant un fait profond qu’il sera bien difficile d’ignorer : la France a changé. Elle a changé dans des proportions probablement jamais vues depuis le XVIII siècle. La créolisation est une réalité dont la prohibition est un symptôme. Comme l’explique Édouard Glissant, l’auteur du concept, la créolisation ne recouvre pas qu'une réalité de métissage culturel pacifique, bien au contraire. Glissant prend pour exemple les Antilles où ce processus de créolisation s'est réalisé, certes à travers la découverte mutuelle des apports culturels des uns et des autres, mais aussi beaucoup malheureusement dans le sang et les larmes (génocide des amérindiens, esclavage, colonisation). Ce que dit Glissant c'est que quand des cultures se rencontrent elles se frottent, s'affrontent, se séduisent, et que ce qui en ressort c'est une culture créole. C’est exactement ce que traverse la France aujourd’hui. Le remède à la nouvelle hétérogénéité du peuple français, n’est pas une prohibition de l’Islam destinée à restaurer son homogénéité. Le choix auquel nous faisons face n’est pas celui entre la soumission et la prohibition. Il faut embrasser la diversité de notre société, accepter ses changements afin de préserver un héritage intellectuel qui nous permette de vivre ensemble. La vérité c’est que la liberté d’expression vaut pour tout le monde, ceux qui caricaturent et ceux qui les critiquent. Il y a une différence entre la critique et le meurtre. On doit pouvoir continuer à critiquer tout fait social sans être soupçonné d’être un complice du terrorisme, même si on est musulman.

Alarme

Il y a danger. Sur ce point tout le monde est d’accord. Mais quel danger ? Sur le plan militaire nous menons une guerre que l’ennemi ne peut pas remporter. La lutte contre le terrorisme islamiste est un cas d’école typique de guerre asymétrique. Tout au plus les terroristes peuvent ils espérer parvenir à perpétrer des massacres, mais en aucun cas ils n’ont les moyens d’atteindre leur principal objectif : la conquête du territoire pour y imposer une théocratie. Fort heureusement ils n’ont matériellement pas les capacités de mener à bien leurs ambitions. Ils leur restent les sanglantes attaques qu’ils mènent plusieurs fois par an, depuis une dizaine d’année maintenant. Grâce à elles ils provoquent la panique de nos dirigeants. Ainsi ils sont en quelque sorte à l’origine du dispositif de prohibition de l’Islam, qui est précisément ce qu’ils recherchent. Car cette prohibition facilitera leur recrutement et agira comme un justificatif de leurs positions religieuses et politiques extrêmes.  Bien sûr l’horreur du deuil et l’insoutenable arbitraire de ces exécutions doivent être reconnues pour ce qu’elles sont, néanmoins nous ne pouvons plus ignorer que désormais les terroristes calibrent leurs attaques pour provoquer des crises d’hystéries et de déchainement islamophobe typiquement françaises. Aussi atroces que soient les actes ignobles qu’ils perpètrent nous ne pouvons détourner le regard de leurs objectifs réels, et tomber dans les pièges idéologiques qu’ils nous tendent. Durant le Blitz (1940-1941) les britanniques ne plongèrent pas dans la division pour exorciser leurs angoisses, ils surent rester calmes et faire confiance à leur aviation, de même restons calmes et concentrons nous sur le réel danger.

Car si, sur le plan militaire, le danger de perdre la « guerre contre le terrorisme » est quasi nul, contre quoi faut-il se prémunir ? Pourquoi  sonner l’alarme ? Une menace intérieure ? C’est certain une menace intérieure à nous même. Dans Les Misérables[xxxii], Victor Hugo écrit : « Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous-nous même. Les préjugés, voilà les voleurs ; les vices, voilà les meurtriers. Les grands dangers sont au-dedans de nous. Qu’importe ce qui menace notre tête ou notre bourse ! Songeons à ce qui menace notre âme. » Comme lui méfions nous du danger qui se tapis au fond de nous. Car la marche est engagée vers le pire. Les boucs émissaires sont désignés. Ils ne restent plus qu’à passer les lois pour faire le dernier pas vers la stigmatisation officielle des musulmans par l’État. De toute façon ils subissent depuis toujours le racisme systémique de la République, à cause  des préjugés qui innervent toutes les branches notre société, ce ne sera là qu’une légalisation.

La « guerre psychologique », technique si brillamment mise en œuvre par le romain Tullius Détritus dans l’album d’Astérix « La Zizanie[xxxiii] », a été perdue. Comme dans la BD « le village gaulois » est plongé dans une profonde discorde, mais là où le méchant imaginé par Goscinny rencontre la résistance avisée d’Astérix, les islamophobes ne font que remporter succès après succès sur ce terrain. Les incendiaires qui désignent à la vindicte les musulmans sont les Tullius Detritus de notre réalité, mais contrairement au romain de papier ils ont du vrai sang sur les mains. Le risque est grand de se trouver piégé dans une société définitivement fracturée en deux, subissant d’un côté la violence terroriste et de l’autre un racisme d’État assumé.

Là où certains alertent sur la gravité des dangers de collapse systémique lié au climat, aux ressources naturelles ou aux pandémies[xxxiv] ; il faut aujourd’hui sonner l’alarme sur le risque de collapse moral. Oui, tout peut s’effondrer, et comme pour la préservation de l’environnement il est peut-être déjà trop tard pour sauver la 5e République de son effondrement moral. Le niveau d‘accoutumance de la population française aux idées d’extrême droite est probablement déjà trop élevé pour espérer une issue heureuse. Tout cela provient de l’obsession identitaire qui s’est développée sans entrave depuis 20 ans. Plus exactement pour dire les choses clairement le moteur de tout cela c’est la peur de voir émerger une France qui ne soit plus majoritairement blanche et athée (ou a minima chrétienne). Pourtant ce pays métissé adviendra quoiqu’il arrive, plus grand-chose ne peut être fait pour entraver ce mouvement de fond, du moins plus grand-chose de pacifique.

On a de toute façon toujours tort d’accorder trop d’importance à son identité, tant il s’agit là d’une notion susceptible d’évoluer au fil du temps. À ce titre la première erreur des intellectuels identitaires est de considérer que l’identité d’un être humain est uniquement ce qui le relie au passé, alors que bien plus globalement elle est ce qui constitue son essence passée, présente et future. « Le retour à la tradition est un mythe. Aucun peuple ne l'a jamais vécu. La recherche d'identité, le modèle, pour moi, il est devant soi, jamais en arrière. C'est une reformulation permanente. L'identité elle est devant nous.» disait Jean-Marie Tjibaou[xxxv]. C’est cette « reformulation permanente» de l’identité française qui est aujourd’hui refusée. C’est bien pour cela qu’on s’en prend aux musulmans, et bientôt à tous ceux dont le mode de vie ne correspond pas à l’orthodoxie identitaire.

 Pour ma part je sais que l’expérience de l’altérité est ce qui vaccine contre le virus de l’intolérance. Quand j’avais 11 ans, en 6e, dans ma classe il y avait un élève noir, pauvre et qui avait redoublé. Le consensus parmi les autres élèves était qu’il était dangereux, probablement voleur, et qu’il convenait de s’en méfier, en conséquence de quoi il était mis à l’écart de notre petite communauté. À ce titre je ne valais pas mieux que les autres et j’avais conçu à son égard une crainte irrationnelle. Un jour qu’un professeur m’avait puni pour avoir bavardé, je fus contraint de passer une heure au fond de la classe à ses côtés. Ce jour là il était venu au collège sans feuille et sans stylo, il m’en fit donc la demande et je lui prêtais ces quelques effets scolaires. Par la suite lors de ces cours, nous avions gardé nos places et partagions notre ennui. Nous ne sommes jamais devenus les meilleurs amis du monde, mais ces quelques heures passées au fond de la classe en sa compagnie m’ont démontré qu’on craint surtout ce qu’on ne connait pas. C’est pourquoi je crois que cette rencontre a changé ma vie. Peu importe le lieu, ou le moment, nous sommes nombreux à avoir vécu ce type de rencontres qui nous ont permis de toucher du doigt la réalité du racisme systémique français. Nous savons que la tolérance est avant tout une vertu qui doit s’exercer concrètement. Le temps est venu pour nous de tracer une ligne dans le sable, pour dire que nous ne voulons plus reculer sur nos principes.


[i]  Un exemple dans le Hors-série Profs les sacrifiés de la laïcité sorti en avril / mai 2018 : « Le cours d’arabe est terminé vous pouvez ranger vos Corans, on va passer au cours d’allemand sortez vos Mein Kampf ».

Illustration 1

[ii] Il est maintenant clairement établi qu’en fait le monarque n’a jamais prononcé cette phrase. Ce qui donne encore plus de relief au fait qu’on ait souhaité la lui faire dire.

[iii] Loi du 4 juillet 1837

[iv]Racism stems from a feeling that you are superior to the other person. You think you’re ‘normal’ and they aren’t. It’s the same with homophobia. Heterosexuals were educated to think they are normal and gay people aren’t. Well, we need to explain very nicely to these people that they are not ‘the norm’. There is no norm. I understood that very early and when you understand racism you know you are not the one with a problem.” Lilian Thuram in The Guardian 27/05/2020

[v] Les personnes se déclarant : « sans religion » sont aujourd’hui devenus majoritaires dans la société française : 27% en 1981, 58% en 2018. En 2 catégories ; « sans religion » athée 21% et  « sans religion » pas athée 37 % in La France des valeurs. Quarante ans d’évolution, R Bréchon, F Gonthier, S Astor, Presses universitaires de Grenoble, 2019

[vi] Un exemple fameux d’utilisation militante du terme, Kery james en 2012 in Lettre à la République : « J'n'ai pas peur de l'écrire, la France est islamophobe »  

[vii] In « La politique musulmane dans l’Afrique occidentale française » Paris, Émile Larose, 1910. Source : « Islamophobie », un mot, un mal plus que centenaire, Orient XXI, Alain Ruscio

[viii] En l’occurrence l’attentat contre la mosquée de Bayonne du 28 octobre 2019

[ix] In « Discours sur le colonialisme » éd. Présence Africaine

[x] Antoine Gallimard in Le Monde 13/01/2018

[xi] « Alors, pour m'sentir appartenir / A un peuple, à une patrie / J'porte autour de mon cou sur mon cuir / Le keffieh noir et blanc et gris / Je m'suis inventé des frangins / Des amis qui crèvent aussi » in Deuxième génération, 1983, Renaud

[xii] Abdenour Bidar, Boualem Sansal, Kamel Daoud etc.

[xiii] "Le petit peuple des petits blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny, il était nombreux et il était seul." A. Finkielkraut, académicien

[xiv] Cité sur la page Wikipédia Thomas Robert Bugeaud, source : Hubert Bonin, L'empire colonial français : de l'histoire aux héritages - XXe-XXIe siècles: XXe-XXIe siècles, Armand Colin, 3 octobre 2018

[xv] Voir pour l’exemple des États-Unis le film Spotlight (2015), pour l’exemple français le film Grâce à dieu (2019)

[xvi] Front de Libération Nationale, parti indépendantiste algérien

[xvii] « Quand on a appris ce qui s’était passé le 17 octobre, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose, qu’il fallait réagir, marquer le coup.  On a marché le long des quais pour trouver un espace suffisamment large  pour mettre cette inscription qui est quand même assez longue et on est arrivés ici devant l’institut. Et le pont Saint-Michel, c’est quand même de là qu’ils ont jeté les gars. »  Jean-Michel Mension, l'un des auteurs du graffiti  in https://www.franceculture.fr/histoire/ici-noie-les-algeriens-la-photo-memoire-du-massacre-du-17-octobre-1961

[xviii] 16 et 17 juillet 1942

[xix] Voir notamment le travail de Sébastian Roché directeur de recherche au CNRS, « La discrimination policière sur une base ethnique est une réalité en France. Sur quels éléments vous fondez-vous pour affirmer ça ? Je suis assez catégorique car depuis plus de dix ans, un nombre important de travaux, menés par différents organismes, l’a montré. Il y a l’étude de l’Institut national des études démographiques (Ined) sur la fréquence des contrôles d’identité, celle du CNRS, à Paris, sur les contrôles dans les gares. Avec Dietrich Oberwittler, nous avons réalisé une étude franco-allemande sur les contacts entre les jeunes et la police, en comparant les deux pays. À partir de 2011, l’Agence européenne pour les droits fondamentaux a fait une étude, à l’échelle de l’Europe, répétée en 2017. Et le Défenseur des droits français a également publié une étude sur la discrimination. Dans toutes ces études, au bout du compte, on a trouvé qu’il y a systématiquement une surreprésentation des minorités parmi les gens contrôlés. Selon vous, peut-on parler de racisme dans la police française ? En tout cas, on peut dire que la discrimination est une réalité dans la police française. Nous, chercheurs, l’avons vérifié dans plusieurs études spécifiques. C’est un phénomène qui est répandu dans les rangs des forces de police donc ce n’est pas le problème de certains agents, dans certaines unités. C’est beaucoup plus systémique. Si les policiers réfutent ces travaux, qu’ils présentent ceux qu’ils ont faits prouvant le contraire.»  in https://www.sudouest.fr/2020/06/03/mort-de-george-floyd-la-discrimination-est-une-realite-dans-la-police-francaise-assure-un-sociologue-7535293-10407.php

[xx] « Ils m'ont demandé : 'Vous êtes combien dans le magasin ?' J'ai dit une vingtaine. Ils m'ont dit : 'Quoi ? 20 terroristes ?' J'ai compris qu'ils m'avaient pris pour un terroriste. Ils m'ont gardé pendant une heure trente dans une voiture, je savais pas ce qui se passait. J'ai répété tout ce temps-là que je n'étais pas un terroriste. Eux ne savaient pas qu’il y avait un Noir qui travaillait dans le magasin. » Lassana Bathily procès des attentats de l’Hyper casher, 09/2020

[xxi] Postulat qui reste discutable, car cette idéologie existe toujours, disons qu’elle n’a plus de visibilité dans les médias dominants et qu’elle se trouve reléguée essentiellement sur les réseaux sociaux.

[xxii] Nicolas Sarkozy, discours de Dakar, 26 juillet 2007

[xxiii] La télé des Inconnus, 1990

[xxiv] « Les attentats de 1995 en France sont une série d’attaques terroristes islamistes qui se sont déroulées entre juillet et octobre 1995 en France, faisant huit morts et près de 200 blessés. Ceux-ci furent officiellement attribués au Groupe islamique armé (GIA), basé en Algérie. » In Wikipédia

[xxv] «Ma deuxième inquiétude, c'est l'action d'un déséquilibré, d'un extrémiste, qui va commencer, on a déjà vu l'exemple peut-être au Champ-de-Mars, qui va aller tirer sur une mosquée, qui va vouloir aller frapper des femmes voilées, et si un tel événement se produisait ou se répétait plusieurs fois, nous perdrions l'avantage moral que nous avons gagné en tant que nation victime du terrorisme islamiste.» Pascal Brukner, France Inter, Jeudi 22 octobre 2020.

[xxvi] Documentaire « Prohibition » de Ken Burns pour PBS 2011

[xxvii]  Citation du 3/09/2020 in France info : https://www.francetvinfo.fr/economie/medias/charlie-hebdo/c-est-difficile-parce-que-ca-remue-plein-de-choses-une-premiere-journee-eprouvante-et-tendue-au-proces-des-attentats-de-janvier-2015_4092889.html

[xxviii] Premier résultat pour une recherche « Rousseau et Voltaire » sur Google : « Rousseau et Voltaire : deux génies que tout oppose » sur Hérodote.net ; https://www.herodote.net/Deux_genies_que_tout_oppose-synthese-367.php

[xxix] Par exemple au sujet de ce qui nous intéresse, pour Voltaire le Coran est un "livre inintelligible, qui fait frémir le sens commun à chaque page", mais ce n’est guère plus brillant en terme de racisme et d’antisémitisme. Source : https://www.lexpress.fr/culture/livre/antisemite-islamophobe-esclavagiste-voltaire_909208.html

[xxx] « Ce principe établi, il s’ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire à l’homme ; si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe, son mérite est dans sa puissance, il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n’est pas ici la loi de l’amour, j’en conviens ; mais c’est celle de la nature, antérieure à l’amour-même » écrit par exemple Rousseau dans Émile ou de l’éducation

[xxxi] Ainsi en 2019 on a refusé à une religieuse catholique une place dans un Ehpad au prétexte qu’elle portait un voile. Source in Le Figaro.fr : https://www.lefigaro.fr/actualite-france/une-religieuse-catholique-refusee-d-une-maison-de-retraite-pour-port-du-voile-et-de-l-habit-20191119

[xxxii] In Les Misérables, V. Hugo, 1862, chapitre VII

[xxxiii] In « La Zizanie », Goscinny / Uderzo, 1970, Dargaud

[xxxiv] Exemple : « Comment tout peut s'effondrer Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes » Pablo Servigne, Raphaël Stevens, 2015, Le Seuil

[xxxv] Jean-Marie Tjibaou né le 30 janvier 1936 à Hienghène (Nouvelle-Calédonie) et mort assassiné le 4 mai 1989 à Ouvéa (Nouvelle-Calédonie), est une figure politique du nationalisme kanak en Nouvelle-Calédonie.

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