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Billet de blog 6 avr. 2020

Nous voulons être réquisitionnés

Appel à la mobilisation des art-thérapeutes, médiateurs artistiques, praticiens des psychothérapies et autres accompagnants de la souffrance psychique.

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Nous voulons être réquisitionnés. Non parce que c’est la guerre, mais parce que la situation demande du soin. Nous sommes en paix, il n’y a pas d’ennemis. Ce n’est pas d’armes et de porte-hélicoptères qu’il nous faut à cet instant, et pour les mois à venir. Mais des soignants, pour traiter les conséquences organiques de ce virus, et également ses conséquences psychiques. Il y a des gens qui souffrent, des soins palliatifs à tous les étages, des deuils, des angoisses à affronter, des solitudes à accompagner. Il y a la maladie et la nécessité du lien, du soin, de l’humanité.

Hier on « rationalisait » l’hôpital au point de le laisser si démuni qu’il a fallu confiner toute la population pour ne pas risquer de le saturer. C’était urgent hier, et l’hôpital le criait de toutes les façons possibles. Aujourd’hui il a poussé les murs, inventé des lits, bricolé des matériels de protection qui manquaient, rationalisés eux aussi. On a rappelé les étudiants, les retraités. L’urgence prime partout. Au point de ne pas voir l’autre urgence de demain qui est déjà là : l’urgence psychique, sur laquelle l’OMS vient d’alerter. Il est encore temps d’y faire face, sans attendre là aussi qu’il soit déjà trop tard pour agir, au dernier moment, dans la précipitation, dans le drame.

Dans l’urgence, on a fermé des hôpitaux de jour, renvoyant chez eux, ou chez leurs parents, ou à l’HP de secteur, des personnes qui se reconstruisaient après de longues hospitalisations, qui essayaient de s’inventer une vie d’après, soudainement arrêtée ou renvoyée à la non-vie de l’avant.

Dans les services où règne partout la crainte de mourir ou de perdre quelqu’un, où les soins palliatifs se multiplient, le plus souvent sans ce qui les accompagne habituellement (et qui était déjà si peu), on ne nous sollicite pas, nous les art-thérapeutes, les ergothérapeutes, les psychothérapeutes, les psychologues. Dans les EPHADS, on autorise le Rivotril mais on n’appelle pas les musiciens, les clowns, les professionnels de l’accompagnement qui savent rendre la douleur et les soins plus vivables. Dans les centres sociaux, on ne sait plus ce qu’on doit faire, par manque de masques, par manque de consignes claires, par manque de coordination. On sait qu’on doit arrêter partout les ateliers pour ne pas risquer d’augmenter les contaminations, mais on ignore encore comment continuer d’accompagner, dans un moment où c’est plus que jamais nécessaire. Comment faire du travail social quand c’est précisément la distanciation sociale qui prime ?

En confinement, pour ceux qui peuvent, parce qu’ils ne travaillent pas, parce qu’ils ont un toit, qu’ils peuvent travailler à distance, il y a des solitudes. Des personnes seules, ou avec leurs enfants privés d’école, ou un conjoint violent, ont besoin qu’on accompagne leurs angoisses, leurs colères ou leur dépression. D’autres ne peuvent pas être confinés, ou se confinent tellement nombreux dans de tout petits espaces, qu’ils se contaminent plus vite que les autres. Ceux-là aussi ont droit au soin, qu’ils arrivent d’exil, porteurs de traumatismes, ou qu’ils vivent depuis longtemps le traumatisme de la rue, du mal-logement ou de la misère.

Nous voulons être réquisitionnés pour ce que nous savons faire : de la médiation, qu’elle soit artistique, sociale ou culturelle, et du soin de l’âme, de l’accompagnement des personnes en détresse psychique. Nous sommes pour certains déjà inscrits dans la réserve sanitaire, sur les slacks de l’AP-HP, sur l’application medGo, mais on ne nous appelle pas. Demain, quand nous retrouverons nos services, tout sera à reconstruire, mais il est urgent de ne pas attendre, d’accompagner maintenant les solitudes, les attentes anxieuses, les mélancolies et les colères qui se vivent partout, et les soignants épuisés. Il s’agit de penser maintenant la prévention des conséquences de cette crise qui durera au delà des premières mesures de confinement, de prévenir d’autres détresses à venir, de prévenir jusqu’aux suicides. Il faut une véritable révolution du soin, et le soin psychique doit y avoir toute sa place, au coeur de la crise plus que jamais, et durablement.

Face à cette crise, qui nous rappelle combien nous sommes des organismes dépendants de l'organisme social humain que constitue la société, il ne s'agit pas seulement de survivre (à une guerre contre un micro-organisme), mais de vivre avec ce qui nous accable, en corps et en esprit.

"Les crises, les bouleversements et la maladie ne surgissent pas par hasard. Ils nous servent d'indicateurs pour rectifier une trajectoire, explorer de nouvelles orientations, expérimenter un autre chemin de vie." (Carl Gustav Jung)

Pour signer cet appel : écrire à arts.therapie75@gmail.com

Premiers signataires : Stéphane Arnoux, Emily Holmes, Caroline Fonti, Chloé Garat, Eva Dombia, Béatrice Robinne, Claire Chalet Rinaldi, Catherine Larré, Marie-Laure Colrat, Justine Dayet, Audrey Barrin, Véronique Boillot, Sandrine Lissac, Clara Berçon

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