LES FOSSOYEURS DU SERVICE PUBLIC DES FRANÇAIS VIVANT HORS DE FRANCE
Le média conservateur “Français à l’étranger”, du 30.10.2025, sous la plume de Martin Tronquit, tonnait contre l’imposition des Français de l’étranger (F.E.) les plus riches (1). Pourtant, faire payer l’impôt n’est-il pas une mesure de justice fiscale, notamment pour les services publics ?
Eric Coquerel, député France Insoumise, président de la commission des finances, réputé pour son sérieux et réélu par ses pairs à ce poste, avait déposé le projet de loi. Il visait à taxer les Français vivant dans des pays à fiscalité avantageuse avec plus de 230 000 euros annuels (soit près de 20 000 euros mensuels).
Alors que l’essentiel de la gauche avait approuvé cette proposition, le silence et l’abstention du Parti socialiste, plus encore l’opposition du seul député de gauche des Français de l’étranger (FE), Karim Ben Cheick (Génération-s), ont permis le rejet in extremis de cette proposition, à une voix de différence (132 voix contre 131) (2).
Les arguments de M. Tronquit sont :
À travers le monde, seule la résidence est le socle de l’imposition. Pourtant, il le reconnaît lui-même, les U.S.A. la pratiquent eux-aussi. Si même eux, phare mondial du libéralisme, le font, pourquoi la France devrait-elle s’en priver ?…
“Beaucoup de Français établis hors de France restent imposés en France, parce qu’ils conservent des revenus de source française (salaires, pensions, revenus fonciers).”
Cet argument est tout bonnement hors sujet : les revenus de source non française France sont les seuls concernés par cette taxe.
“Les FE ne partent pas pour échapper à l’impôt.” Cette considération n’est pas l’objet de cette loi, qui ne concerne que la petite fraction la plus riche de la communauté.
Vient ensuite ce cri du cœur de notre journaliste : “Enfin, proposer de taxer sans offrir de prestations en contrepartie est simplement une spoliation !”. Alors qu’il cite à juste titre la retraite et la santé, la scolarité est oubliée. Sa réaction serait encore plus pertinente s’il faisait le lien entre la faible fiscalité de certains et le rétrécissement progressif – mais d’autant plus ressenti qu’il s’étale sur des décennies – des filets sociaux de notre communauté.
À côté de cette argumentation bien insuffisante, il propose quelques solutions, dont celle que la Confédération internationale solidaire et écologiste (CISE) soutient depuis sa création : l’augmentation des acquis sociaux et en parallèle un rapprochement de l’imposition entre les Français de métropole et leurs compatriotes de l’étranger, avec pour horizon des droits et devoirs égaux.
La CISE salue cette inflexion, rare dans les médias et associations de FE “mainstream”.
M. Tronquit, parmi les autres propositions d’impact plus marginal, demande une coopération internationale contre “l’optimisation agressive”. Pourquoi n’arrive-t-il pas à citer comme telle la fraude fiscale ? Il sait ou doit savoir que c’est précisément cette coopération fiscale qui est minorée par les partis au service des plus riches de chaque pays. Ce projet de loi répondait en partie à ce manque.
L’argumentation de Karim Ben Cheick, député Génération-s dont la voix contre a coûté la majorité à ce projet de loi est (2) :
Du fait de conventions fiscales avec la plupart des pays du monde, cette loi ne s’appliquerait qu’aux citoyens des pays qui n’ont pas ces traités avec la France. En fait, le vote de cette loi imposerait d’obtenir un avenant à ces conventions fiscales, facile à négocier car ne coûtant rien aux pays concernés. Les citoyens ainsi imposables d’emblée seraient donc les pays sans conventions fiscales avec la France, résidant par exemple au Niger, au Mali, au Burkina et au Tchad. La relative immédiateté d’application de cette loi justifierait alors que la poignée de nos concitoyens les plus aisés de ces pays soit exemptée de cet impôt, puisque les premiers à le payer…
Notons, bien au-delà de ce projet, les diverses réflexions des économistes tels Piketty, le gouverneur de la Banque de France, des prix Nobel dont Joseph Stiglitz, Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du Fonds monétaire international quant à une imposition plus juste, solidaire et équitable de citoyens à hauts revenus. Cette idée avance partout dans le monde.
En contraste, la faiblesse des arguments contre ce projet de loi est flagrante et peine à masquer l’égoïsme ultralibéral, sinon la perte de courage politique de ses locuteurs.
ASPIRATIONS DES FRANÇAIS DE L’ÉTRANGER
De plus en plus, les jeunes Français et une partie de leurs aînés privilégient la qualité de leur vie quotidienne à l’argent. Selon tous les sondages réalisés depuis deux décennies chez les Français vivant hors de France (3), nos FE auraient besoin avant tout d’une vie quotidienne plus fluide, d’allocations de retraite simplement identiques à celles de métropole, de scolarité de qualité, de proximité pour leurs enfants, sans coûts prohibitifs (supérieurs à 10 à 15 000 euros/an), voire de prise en charge au moins substantielle de leurs coûts de santé. Les impôts ne font pas partie de leurs priorités, se situant au 6ᵉ rang des préoccupations de nos concitoyens avec seulement 28 %. Depuis des décennies, les demandes en ce sens des élus des F.E. aux différents gouvernements, de droite ou du Parti socialiste, se heurtent à ce type de réponse : “Mais alors nous devrons augmenter substantiellement les impôts des F.E.” Puis ils se taisent, à chaque fois… Au profit de la minorité la plus aisée de notre communauté.
L’imposition comparable à celle de la métropole irait de pair avec le renforcement de ces services étatiques et sociaux, très affaiblis.
S’opposer à cette pente ultralibérale nécessite d’imposer d’abord ceux qui bénéficient de revenus très élevés, que la majorité des élus FE a couverts trop longtemps, acceptant le travail de sape des services publics de la communauté au détriment des plus modestes.
RENOUVEAU OU DISPARITION DÉFINITIVE DU SECTEUR PUBLIC FRANÇAIS À L’ÉTRANGER ?
Après 30 ans de coupes sombres dans le secteur public des Français de l’étranger, débutées sous le mandat du président Chirac, le réseau des écoles françaises est en voie de privatisation finale, prévue les années à venir. La Caisse des Français de l’étranger, seule prestataire de la Sécurité sociale à l’étranger, voit sa survie à court terme sérieusement menacée, au profit d’assurances privées. Les Français vivant hors de France vont probablement être plongés à court terme dans une absence de service public.
Ceci préfigurera certainement celle qu’envisagent en métropole les ultralibéraux.
S’opposer maintenant à cette évolution est donc non seulement tendre la main à une communauté précieuse pour la France, mais aussi donner un coup d’arrêt à l’évolution actuelle en métropole.
L’expatriation est une source d’enrichissement intellectuel, professionnel, culturel, linguistique qui participe à l’ouverture, la tolérance, l’acquisition de savoirs, de connaissances, donc à l’épanouissement de l’humanité. Sans surprise, l’extrême droite est relativement marginalisée chez les Français vivant à l’étranger, groupe qu’elle rejette ouvertement. Est-il encore besoin de combattre l’idée fausse d’une communauté globalement conservatrice ?
Le partage des richesses, passage obligé de leur redistribution sous forme de biens communs, de services publics comparables pour tout Français, où qu’il soit, et partant d’une meilleure qualité de vie pour la communauté des Français vivant hors de France, a beaucoup de partisans dans cette communauté. C’est ainsi que la gauche y dépasse en pourcentage sa moyenne nationale, confirmant ses précédents scores (4) :
Nous devons donc nous opposer à ce refus d’une imposition équitable et par conséquent des services publics français, à l’étranger comme en métropole. Les ultralibéraux qui le prônent sont porteurs d’une vision sans éthique de l’humanité, des fossoyeurs du bien public.
Confédération Internationale Solidaire et Écologiste (CISE) (5)
5 novembre 2025
(1) : https://www.francaisaletranger.fr/2025/10/30/contre-limpot-universel/
(2) Hebdo indépendant N°73 , et https://lesfrancais.press/limposition-au-passeport-le-grand-mensonge-de-lfi-et-du-rn/
(3)(https://francais-du-monde.org/wp-content/uploads/2022/11/2024-barometre-synthese-site.pdf)