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Billet de blog 30 sept. 2021

La jeunesse face à l'avenir

La jeunesse abandonnée, celle qui gratte à la porte des services sociaux pour grailler un peu, est calée dans quelques discours dès qu’il s’agit de faire de l’électoralisme. Je vous parle ici des jeunes quasi illettrés, des pauvres, des mal sapés, des à la rue, des psychologiquement affaiblis, des jeunes migrants, des jeunes sans espoir, des jeunes qui pensent à l’avenir et angoissent, des jeunes à la ramasse... Invisibles, oubliés.

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La jeunesse miséreuse et abandonnée, celle qui gratte à la porte des services sociaux pour grailler un peu. Voilà elle est là, un peu invisible, beaucoup oubliée. Calée dans quelques discours et caressée lorsqu’il s’agit de faire un peu d’électoralisme. 

Préparez vos oreilles à entendre de grandes phrases pompeuses durant la campagne présidentielle. Des promesses lancées dans le vent qui devraient mettre cinq ans à retomber : le temps que nos jeunes deviennent des adultes à qui l’on dira de chercher un emploi et qui ne parviendront pas à s’insérer sur le marché du travail, viendra ensuite la fournée suivante que l’on jettera en pâture au marché contre quelques piécettes. 

Je travaille dans une association d’accompagnement et d’insertion sociale, rattachée au Service Public de l’Emploi une structure vieillotte créée dans les années 80 sur un projet temporaire qui a eu une très légère tendance à se pérenniser : une Mission Locale.

Le travail d’un conseiller ou d’une conseillère en insertion sociale et professionnelle est relativement simple : proposer un accompagnement global aux jeunes qui franchissent la porte de la structure. L’accompagnement global est dessiné et défini par le rapport Schwartz qui vient initier leur création en 1982. En somme, il s’agit par le biais d’une relation de confiance et d’écoute de trouver et d’apporter des solutions aux problématiques rencontrées par les jeunes. Ces dernières, tout comme les publics que l’on accueille, sont diverses, nombreuses et s’entrecroisent : médicales, psychologiques, sociales, économiques. Tout y est et se trouve, s’entremêle et interagit.

Au quotidien, cela s’incarne par la rencontre régulière (si possible) des jeunes en entretien, sur des temps plus ou moins réguliers, fondée sur de l’écoute active, de la proposition de conseils, de l’aide aux démarches (administratives, médicale, de recherche d’emplois et de formations …), un travail chronophage et passionnant, sans fin et nécessaire pour répondre ponctuellement à des maux qui dépassent le simple acte et le simple échange de parole dans le bureau d’une Mission Locale : résoudre en trente minutes voire une heure les maux d’une société en souffrance qui fait souffrir sa jeunesse la moins aidée.

Les conditions de travail varient bien évidemment, les Missions Locales sont, la plupart du temps, des associations de lois 1901 indépendantes les unes des autres rattachées à une association régionale, elle-même rattachée à une entité nationale. Elles exercent chacune des missions relevant du service public de l’emploi (au même titre que les agences Pôle-Emploi) et sont dirigées par des salarié·es président·es qui font office de chef d’entreprise.

Le Conseiller consigne sur un système de collecte de donné local : I-milo (mais commun à l’ensemble des Mission Locale) les actes et propositions de son accompagnement. Chaque acte, proposition de service, y est consignée et qualifiée selon sa typologie : un système habile de codification qui permet de classer et quantifier le travail de chaque conseiller et d’en tirer un bilan annuel de son activité, bilan qui viendra abonder le bilan de sa structure qui lui-même viendra nourrir le bilan régional et finira sa course dans un rapport national de l’UNML (Union Nationale des Missions Locales) qui atterrira sur un bureau de la rue de Grenelle.

On parle de chiffres, de recherche d’emploi, d’accompagnement positif (jeune trouvant un emploi, n’importe quel emploi), de formation, de projet de parcours et de motivation et, au milieu de ces concepts opérationnels et creux, on voit des jeunes. Des jeunes, quasi illettrés, des pauvres, des mal sapés, des jeunes à la rue, des jeunes en mauvaise santé, des jeunes psychologiquement affaiblis, des jeunes migrants, des jeunes sans espoir, des jeunes qui pensent à l’avenir et qui angoissent, des jeunes à la ramasse qui ont un regard d’un chômeur de 50 ans, des jeunes qui ont quitté l’école sans diplômes, certains diplômés du supérieur, la jeunesse de ce pays dont le réseau personnel n’est pas suffisant pour « tirer son épingle du jeu » et naviguer dans la jungle du marché du travail et pourtant des jeunes qui n'abandonnent pas et poussent la porte d'une des rares structures qui propose une aide aussi friable soit elle.

Je travaille pour un salaire qui ferait rougir un PDG et balbutier un Ministre. Mon compte est à vif comme une peau trop blanche que l’on exposerait sous un soleil trop fort. Bref je suis un prolétaire à BAC +5 en contrat précaire que l’on alimente sous un maigre filet de pognon. 

Un travail pauvre et précaire qui fait du contrôle social d’autres pauvres.

Le mode opératoire ? La signature d’un Contrat PACEA Parcours d’Accompagnement vers l’Autonomie et l’Emploi. Chose ironique, l’emploi est à un taux historiquement bas : 1 emploi pour 28.5 chômeurs (données de la DARES) : nos jeunes sont des personnes bien souvent peu ou pas qualifié, des sorties du système scolaires précoces, des jeunes en provenance de l'Aide Sociale à l'Enfance, des jeunes qui ont quitté la fac durant cette année de covid, des recalés de parcoursup, des alternants qu’on ne garde pas en contrat plus pérenne (et oui les aides sont pratiques pour embaucher des jeunes et compléter des équipes mais on ne garde par les travailleurs après les avoir formés).

Il reste donc comme solution de proposer de la formation à tout va, grande promo sur la formation, tout doit disparaître ! Un camaïeu large de formations à vendre et à offrir. Des contrats juteux passés entre la Région et les organismes, des places à ne savoir qu’en faire. Des places bien souvent qui ne partent pas. Mais de la formation il y a en a, vous souhaitez vous former ma bonne dame ? Aucun problème, j’ai tout cela dans ma besace, nous vous aiderons ensuite à trouver un emploi qui n’existe pas dans un domaine que vous aurez choisi du bout des lèvres, pour un salaire qui vous rendra addict. 

La formation, la solution (la quasi unique solution, lire l'article de Romaric Godin) des faibles d’esprits réactionnaires qui n’ont d’autres propositions que de considérer que si les jeunes et autres usagers du Service Public de l’Emploi ne trouvent pas d’embauche c’est bien par manque de compétences, à cause de droits trop confortables ou par manque de mobilité. La formation donc : une belle ligne supplémentaire à ajouter sur un CV à trou.

Pour l’agent de ce service, il existe la chose paradoxale des chiffres et du rendement. Oui comme un ouvrier qui produirait en série des bouteilles d’eau, on comptabilise, quantifie, analyse et scrute les propositions de formations, d’emplois, les échanges, l’accompagnement par des saisies informatiques. On regarde à la loupe non pas l’accompagnement lui-même, la qualité de l’échange et la profondeur émotionnelle qui se joue lorsque la porte du bureau du conseiller se ferme mais bien la saisie qui en est faite. On quantifie, pondère et pèse : combien de jeunes avez-vous placés en formation ? Combien de postes (bien souvent merdiques et maltraités) avez-vous proposés ? Combien de jeunes avez-vous placés en Garantie Jeunes (ce RSA cheap, autre outil de contrôle social) ? Justifiez, comptez, pesez.

Vous parlez des sentiments et du mal-être, du sentiment d’étouffement dans une société qui n’offre pas d’horizon ? Mais qu’en est-il du Projet ?

Pensez, bien entendu, à respecter la demande du jeune ! Et aussi pensez qu’il nous faut plus de prescription sur de la formation, la Région investit, nous sommes garants de cet argent sagement dépensé. Comptez, quantifiez, pesez !

La Mission n’est pas à la hauteur des attentes des élus, de l’argent public ! Avez-vous bien offert une solution à chaque jeune qui passer la porte de votre bureau ? Comptez, justifiez, quantifiez, pesez !

La jeunesse doit s’insérer, vous êtes Conseiller en Insertion Sociale et Professionnelle. Il faut lever les leviers qui la freine et surtout comptez, soupesez, quantifiez !

Nous avons, et n’aurons bientôt plus, sans doute, un dispositif qui se nomme la Garantie Jeunes, dont on nous a rebattu les oreilles durant ces confinements. Ce RSA cheap pour les moins de 25 ans permettant à notre jeunesse (celle de la Mission locale) d’avoir un maigre revenu de subsistance. Quelques 497,50 euros donnés gracieusement à cette jeunesse (objectif de 200 000 jeunes pour l’année 2021) qui ne fait pas assez d’effort en l’échange de quoi il leur faut réaliser des stages en entreprises. Au moins une semaine par mois s’il vous plaît sous peine de sanctions. Soulagement, cette condition n’est que rarement remplie, les conseillers et conseillères GJ ayant, souvent, l’intelligence de ne pas sanctionner trop tôt ni trop rapidement. N’oublions pas qu’il s'agit d’accompagner et non pas de pressuriser ! Et il faudra également penser à faire sa déclaration mensuelle d’activité dans les temps durant les douze mois que dure cette phase. Ils n’y auront droit qu’une seule fois dans leur vie, sauf dérogation.  

Or, le 12 juillet 2021, le Président de la République nous fait part de sa volonté de mettre en place « un revenu d’engagement » qui s’accompagnera « de droits et de devoirs ». Qu’est-ce à dire ? Les contraintes de la Garantie Jeunes ne sont-elles pas suffisantes ? Puisque l’Assemblée Nationale ne souhaitait pas étendre le RSA aux jeunes, cela veut-il dire qu’il sera attendu de notre jeunesse qu’elle « s’engage » associativement, civiquement ? Qu’elle travaille gratuitement en somme ? Que dis-je gratuitement ? Non ! Contre un revenu de subsistance modeste qui sera conditionné à des travaux d’intérêts généraux ? Le gouvernement expérimenterait-il le RSA donné en l’échange d’une contribution gratuite au fonctionnement des associations et de la société quelques années après avoir baisser leurs subventions et après avoir supprimé la moitié des contrats aidés ?

Le remède au chômage des jeunes serait-il caché dans le travail gratuit ?

Je n’ose me figurer une telle infamie et pourtant je la crains…

Roulez jeunesse, vous ne trouverez pas d’emploi à la hauteur de vos qualifications mais on vous aura au moins bien formé. Au pire vous prendrez la place d’un salarié qui coûte plus cher que vous.

Septembre 2021 : la formule du REJ (Revenu d'Engagement Jeunes) se précise : 500 euros ? 300 euros ? C'est le foyer fiscal qui le dira. L'essentiel reste. On refuse l'ouverture du RSA à la jeunesse et on lui propose cet "engagement". La jeunesse paresseuse pourra enfin avoir droit à son identité en tant qu'acteur économique : des tâcherons non rémunérés, indemnisés en l'échange de menus services. Hollande a fait le Service Civique, Macron fait le Revenu d'Engagement. Un acronyme supplémentaire dans le paysage de la misère de la jeunesse. 

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